Covenant Vivien, édition Jouckbloet, vers 1S40-18SP
2. Vivien rejoi.nt Guillaume .vu milieu de l.\ b.a.taille (Traduction litté7'aleJ.VW\eQ. va par la bataille tout nu et aveuglé! — Ceux qu'il atteint sont morts. — Comme un véritable forcené, — Il dispute la terre aux Sarrasins;—Mais il est bien las, il semble à moitié mort —A cause des grandes plaies dont il est si travaillé, — Et des grands coups qu'il a donnés. — Il a quatre blessures aux flancs, qu'on lui a bandées ; — Le soleil passe au travers. — Tous ses vêtements sont en jiièces — Et traînent apivs lui dans les près. — Il sait bien qu'il est perdu, — Et que jamais plus il ne recouvrera la santé. — Ses boyaux traînent après lui : -- Alors il les rapproche et les tranche avec son epée. — Pendant qu'il mène une telle douleur, — Il a rencontré Guillauine sur son chemin. — Mais, comme il est aveugle, il ne le reconnaît pas. — Il lève son épée et lui en donne un tel coup — Sur le sommet doré de son heaume, — Que, si le comte ne s'était pas jeté de côté, — Il lui eut fendu la tète jusqu'aux dents. — L'épée glisse à gauche, — Coupe en deux l'épèe de (iuillaume, — Enlève cent mailles du haubert, — Tranche réperon, — Et va s'enfoncer en terre. — Guillaume le vit, et frémit : — Il crut qu'il avait à faire à un Esclavon ou à im Sarrasin, — A cause des vêtements que Vivien avait pris. — Il tire alors la rêne de .son cheval et s'écrie : - « Païen », dit-il, « maudite soit l'heure de ta naissance ! — Maudit « soit celui qui t'a engemlré ! — Maudite la mère qui l'a enfanté ! — Depuis « puis le jour où je fus adoubé — Et oii Charlemagne lui-même me donna « mes armes, — .Je n'ai jamais reçu un coup si rude. — Mais, s'il plaît à « Dieu, je te le paierai bien ». — '\'ivien dit : « Arrêtez, vassal. — Je ne « vous vois point : que le Seigneur Dieu vous garde, — Le Cdorieux, plein « de majesté sainte. — Mais puisque vous avez prononcé le nom de Char- « lemag'ue, — .le sens bien que vous êtes de France. — Eh bien ! je vous « conjure, au nom de la chrétienté, ~ Par le baptême et le saint chrême « que vous avez reçus, — Dites, ù*aes-moi votre nom ». — « Je ne vous le « cacherai pas», dit l'autre. — « Je m'appelle Guillaume, le marquis au Courl- « Nez. Mon père est Aimeri-à-la-Barlje.— J'ai sept frères qui tous sont cheva- « Uers — Et mon neveu est le glorieux Vivien : — C'est pour lui que je suis « entré dans la bataille ». — A ces. mots, Vivien s'est pâmé. — Dès qu'il a entendu nommer Guillaume au Court-Nez — Qu'il a frai)pé de son épée d\acier. — Guillaume le voit, et en est tout étonné dans son cœur. — Il s'émerveille de le voir ainsi tomber en pâmoison. — Il a pitié de lui, et le relève : — « Qu'avez-vous, païen? dites-le-moi, par Dieu."— Qui étes-vous? et « de quel pays »? — Vivien Tentend, mais ne peut dire un mot : — « Sei- « gneur ». dit-il enfin, « votis ne me reconnaissez pas? — -Je suis Vivien, né « à Anséune. — En vérité je suis votre neveu ». — Guillaume l'entend, et
Vivien, attaché sur son cheval, erre sur le champ de bataille, al)attant les têtes et tranchant les corps. Avaitil lu notre Roman, ce roi de Bohème, ce vieillard aveugle, qui, à la bataille de Grécy, combattait dans nos rangs et qui se fit, lui aussi, attacher sur son cheval et lancer dans la mêlée où il mourut en roi... et en Français?
Cinq mille Arabes tombent sous les coups des chrétiens, et Ton entend les hurlements terribles de ceux
le sang lui tourne. — Depuis l'iieure de sa naissance, il n"a jamais ressenti telle soutiVance. — Lorsqu'il voit ainsi les boyaux de Vivien traîner, — Il pense devenir fou de douleur. — Non, il ne connaîtra plus la joie en toute sa vie.
Guillaume fut merveilleusement courroucé — Quand 11 vit son neveu étendu à terre — Avec ses entrailles autour de lui. — Il n'eut jamais pareille douleur, — Et voilà qu'il chancelle et tondre lui-même à terre. — Il se relève, mais c'est pour renouveler sa douleur : — « Neveu », dit Guillaume, « com- « bien je perds en vous jjerdant! — Car vous êtes le plus hardi de ma « race ». — Et Vivien, dit : « Laissez cela, — Ce n'est pas le lieu de pleu- « i-er comme font les femmes. — Non, non, renouez mes boyaux autour de « moi — Et donnez-moi mon cheval j)ar la rêne : — Je m'en irai au plus « fort de la mêlée, — Au plus épais de l'armée païenne. — Dans ma main « droite plantez-moi mon épée : — Si je n'abats les meilleurs de ces mé- « créants, — Je n'ai jamais été le neveu d'Aimeri et de Guillaume. — Je ne « mourrai pas encore ; car je connais bien le moment de ma mort : — Ce « sera à l'heure de nonne, et même passé vêpres. — Je sens bien la mort « qui me donne coup sur coup ». — Guillaume l'entend et pense devenir fou.
«•Oncle Guillaume », dit le baron \'ivien, — « Il ne sert en rien de se f< plaindre quand on sent qu'on n'y peut rien gagner. — ^'ous le voyez, je '. suis blessé à mort. — Pour l'amour de Dieu, rendez-moi mon destrier, — « R,enouez tous mes boyaux autour de mes flancs, — Asseyez-moi sur la ■< selle de mon cheval, -- Et me placez les rênes entre les mains. — Puis, « mettez-moi ma bonne épée au poing, — Conduisez-moi au plus épais des « Païens, — Et laissez-moi aller et venir. — Si je n'abats point les plus no- « blés des mécréants — Que je rencontrerai sur mon chemin, — Je ne suis X pas le neveu de Guillaume au Court-Nez ». — « Beau neveu », dit-il, « je n'en ferai rien; — Restez plutôt ici et prenez votre repos, — Et j'irai, « moi. jouer de la lance en cette liataille, — J'irai me jeter sur nos mortels « ennemis ». — « Vous auriez grand tort », dit Vivien, « de me laisser « ainsi. — Si je meurs ici entre les païens félons, — J'en serai certes bien « récompensé, — Car je serai couronné dans le Paradis. — Si vous ne fal- « tes ce que je vous demande et me refusez plus longtemps, — Sachez que « je me tuerai ». — Guillaume l'entend, et pense devenir fou de douleur. — Mais, qu'il le veuille ou non, Vivien l'en a si fort prié — Que Guillaume l'a conduit au milieu des Païens, — Et Vivien y a frappé des coups de baron. — Dieu lui-même le soutient et l'empêche de tomljer à terre... » (Bibl. Nat. l'r. 774, vers 1770-1889.)
: l'ART. LIVR. II CHAP. XVIII.
n PART. MVR. n.
fHM\ XVIII.
qui sont frappés. « James nul jor si grant dolor n'orrés » : c'est par ce vers que se termine et devait se terminer la Chevalerie Vivien '