‹ Les eopeés françaisesChapitre 136 sur 180 · ANALYSE h'ALISCANS · texte numérisé non relu

ANALYSE h'ALISCANS

Au mdiiu'iit OÙ commence notre poëme, la bataille est dans tonte sa force, ou plutôt dans toute son hor-

I. La grande défaite de Guillaume :i trop sévèrement dans son II htoire de ht liltcratKre poétique natwnale Alisoans. de.s Allemands. — g. Moue, dans son Anzeiger de 1836, attirmait Torigi-

nalité de Wolfram, et niait qu'il eût imité un poëme français. — h. En 1838, M. Fr. Michel analysait avec soin le manuscrit à' Aliscaas (20 D, XI) conservé à la Bil)l. du Roi au British Muséum (liopports ri M. le ministre de r instruction publique, etc.). — h. M. Ad. Keller décrivit avec détail le manuscrit de Venise dans son Ro7nicart (Mannheim, 1844, pp. 29-38). — i. Dans le tome III de ses Manuscrits françois de la liihliothéqve du Roi (1840), .M. Paulin Paris avait étudié tout le cycle de Guillaume en général et en parlicnlier le ms. 368 ; daiis le tome VI de ce même livre, qui est trop nul)lié aujourd'hui, il étudia en 1845 le ms. 774, qui contient un des meilleurs textes d'Aliscans.—J. San-Marte donna en 1841 une analyse du Willeluilm dans sou Wolfram von Eschenbach. — k. l. Nous avons dit ailleurs coml)ien sont insuffisants, relaiivement à notre geste et à la Chanson d'Aliscans, les deux Ileciieiis Inbliographiques de Gnesse {I)ie grossen Sagcnkreise des Miltelalters, 1842, jip. 357-301) et d'ideler et Nolte (Geschichte der Altfranzœsiscken national Literatur, 1842, pp. 97 et 106). — m. Dans le tome XXII de Vllistoire littéraire (1852), M. Paulin Paris a consacré une de ses Notices à notre Chanson qu"il divise (Ibrt arbitrairement, suivant nous) en deux poèmes distincts auxquels il donne pour titres respectifs : la Chevalerie Vivien et Renouart. Cette division n'est justitiée par aucun manuscrit. — n. L'édition à'Aliscans par Jonckbloet est de 1854. Dans le second volume de son Guillatrme d'Orange (pp. 41-56), le savant éditeur détermine, avec une subtile et prudente érudition, quels sont les éléments sincèrement historiques de la Chanson que nous étudions : nous avons eu lieu déj;\ de profiter plus d'une fois de cet excellent travail. Après avoir interrogé l'histoire, M. Jonckbloet élucide la question géographique. « Aliscans, Aleschant, Aleschans-sor-mer », dit-il après M. P. Paris, « n'est autre que I'emplace- MEXT DE l'axciex ciMETiÈUE u'Arles, célèbre dans l'histoire par les tombes des glorieuses victimes qui succombèrent en 730, lors de l'attaque d'Arles; célèbre dans la légende par la sépulture qu'y reçurent, d'après Turpin, quelques-uns des morts de Koncevaux ». Le célèbre érudit ajoute avec l)eaucoup de justesse que « sous le nom d' Aliscans on entendait une plaine assez vaste, et que VArchant, dont il est si souvent question dans notre poëme, ne peut être que le territoire d'Arles situé sur l.a. rive droite du Rhùxe et connu sous le nom (ÏArgence on de teri'e d'Argence » ^pp. 56-59). Toutes ces démonstrations sont si claires, si péremptoires. que nous n'avons pas eu à les refaire. — o. L. Clarus est, après MM. Jonckbloet et Paulin Paris, le savant de nos jours qui s'est le plus occupé de notre j)0ëme. Il a trop scrupuleusement copié ses deux prédécesseurs, et notamment le premier. On peut lui reprocher encore de ii'èire pas remonté aux sources originales ; mais il convient de lui savoir gré de cette analyse de notre Chanson qu'il a donnée dans la troisième partie de son œuvre {Ilerzog Wilhelm ton Aquitanien, 1865, pp. 24:3-284) et de son excellent résumé du Willehalm (pp. 309-341). — p. Nous avons déjà mentionné la traduction à\Uiscans par Jonckbloet (Guilhnime d'Orange, le Marquis an Conrt Nec, Chanson de geste du doi'zierne siècle mise en nouveau langage, 1867). — q. En 1870, parut enfin l'édition à' Aliscans par MM. Guessard et de Montaiglon, qui était depuis si longtemps attendue dans le monde des romanistes (t. X et derniei- de la première série des « Anciens Poètes de la France »; Vieweg, in-18). — )•. Quatre ans plus tard, M. Auguste Molinier ajoutait à la nou-

ANALYSE D'ALISCANS. 473

reiir. Sur un espace de plusieurs lieues, des cent milliers d'hommes se cherchent, se heurtent, se frappent,

velle édition de Yllistoire du Languedoc, de D. Vaissete, quelques notes intéressantes sur la bataille de Villedaigne (t. I, 2e partie, pp. 896 et ss.). — s. Enfin, dans un article de la Romania (avril 1870), ^.I. Paul Meyer, critiquant rédition de la Vida de Sant Honorât qu'avait publiée M. Sardou, rappelait que Ramon Feraut, l'auteur de la Yida, fait apparaître, en son chapitre xxxix, le personnage si touchant du neveu de Guillaume, ce Yezian (Vivien) qu'en Aliscamjjs niortz es (1. 1., p. 247). — t. Nous ne citerons que pour mémoire l'édition des Nerbonesi qne M. Isola adonnée en 1877. Le compilateur italien du quatorzièuîe siècle ne s'est pas douté un seul instant de l'importance à^Aliscans et lui a visiblement préféré Foulque de Candie. Rien ne prouve mieux la niaiserie de l'homme et la médiocrité de l'œuvre. — 9° Valeur, littéraire. Au point de vue scientifique, il nous parait impossible, jusqu'à plus ami)le informé, de scinder Alixcuns en deux parties, dont la première s'arrêterait au moment où Guillaume obtient les secours de Fempereur Louis et les conduit à Orange ; dont la deuxième renfermerait le long récit des prouesses de llenouart et de la seconde bataille d'Aliscans. Telle qu'elle nous est offerte par tous nos manuscrits, cette oeuvre est essentiellement UNE. Elle commence par une défaite, cçntient une péripétie qui est la découverte de Renouart par Guillaume, et nous offre un dénouement merveilleusement amené et très-nécessaire au drame, qui est la victoire des Français sur le même champ de bataille où ils ont été vaincus quatre mois auparavant. Supprimez ce dénouement : il n'y a plus aucune unité dans notre Chanson; ou, pour mieux dire, le poème n'a plus raison d'être. Aliscans est un drame en trois actes, comme la Chanson de Roland. Voulez-vous, comme M. Paulin Paris a prétendu le faire, baisser le rideau sur le premier acte ? L'œuvi-e ainsi écourtée ne sera plus comprise et laissera les auditeurs dans l'anxiété, ou tout au moins dans l'attente... =^ Mais si, au point de vue scientifique, les dift'erentes parties à" Aliscans n'en font qu'une et sont véritablement inséparables, il n'en est pas de même au j)oint de vue littéraire. Le début de la Chanson qui comprend les 3145 premiers vers et s'arrête à l'instant où le poêle nous met en présence de Renouart, ce premier acte est, à beaucoup près, le plus remarquable de toute cette œuvre si profondément dramatique. On ne peut même pas, selon nous, le comparer au reste du poème. Les trois mille premiers vers à' Aliscans sont, à nos yeux, un véritable chef-d'œuvre, auquel on ne peut comparer que Roland ou Girart de Roussillon. L'entrée en matière, à force d'être brusque, est sublime; le récit de la première communion de l'enfant Vivien, le tableau si touchant du retour de Guillaume à Orange, les vicissitudes de son voyage jusqu'à Laon et cette magnifique scène de sa colère à la cour de l'Empereur, tous ces épisodes sont d'une beauté qui met les larmes aux yeux et fait battre le cœur. A cette beauté du fond ne correspond point, par malheur, la beauté de la forme ; le style est flasque, long, redondant, et nous sommes bien loin, hélas! de la simplicité du Roland d'Oxford. Quant à la seconde partie, je sais tout ce qu'on peut alléguer pour la défendre : je conviens que le ton héroï-comique est naturel chez les peuj)les primitifs, et qu'ils aiment réellement le gros rire ; j'avoue que Renouart devait provoquer chez nos pères cette hilarité brutale, et satisfaire celte gaieté plus que naïve. C'est, à vrai dire, une demi-caricature de la chevalerie, qui est vraiment plaisante et fort réussie. Mais enfînje ne suis pas charmé de ce type, et le récit des onze duels de Renouart est d'une longueur qui assoupira plus d'un lecteur avec moi. Trop de géants, de nains et de monstres de tous

Il PART. LIVR. II.

CIIAl'. XX.

47d ANALYSE 1) ALISCANS.

rî^w.'^vv'"" ^^ tuent. Pèle-méle effroyable de heaumes, de hauberts, de lances, de corps ensanglantés, de chevaux éventrés,

genres; trop de coups de tinel, de marteau, de faulx, de croc, d'épée et de lance. L'intérêt n'est plus excité et le récit semble interminable. Par bonhem", les derniers vers relèvent un peu cette œuvre qui ne s'est pas maintenue à la hauteur de son début : Aliscans finit bien par le tableau de la douleur de Guillaume qui se plaint de sa solitude dans Orange et pense à ceux qui sont morts. = En résumé, cette Chanson est, malgré ses défauts, une de celles qu'il faut placer le plus près de la Chanson de Roland. Si on en retrouvait le texte primitif, peut-être serait-elle aussi belle...

II. ÉLÉMENTS HISTORIQUES. On peut scientifiquement établir les propositions suivantes : a. Le Covenant Vivien et Aliscans sont les poèmes de toute la geste de Guillaume qui reposent sur les fondements les plus historiques. — b. C'est la défense du duc d'Aquitaine Guillaume, en 793, d Villedaigne-sur-rOrbieitx, quia donné naissance û ces deux Chansons. >sous avons accumulé plus haut (p. 79) tous les textes historiques relatifs à. cette fameuse défense qui arrêta victorieusement les Sarrasins et les força de repasser les Pj-rénèes. — c. Il est pirohable que les souvenirs de la bataille de Poitiers, gagnée jiar Charles Martel en 732 sur les Sarrasins envahisseurs, se confondirent arec ceux de Villedaigne pour p)roduire Aliscans. — d. Il est également probable et presqxte certain que la victoire remportée sur les Masulmans en 975, par Guillaume I^'^, comte de Provence, se confondit dans les souvenirs p)opulaires avec la bataille de Villedaigne. — e. Si la première bataille d' Aliscans dérive de la défaite de Gtnllairme d' Aquitaine stir l'Orbieux, la seconde bataille d' Aliscans dérive p)e^rt-étre de la victoire de Guillaume de Provence d Fraxinet. Les deux Guillaumes se sont fondus en un (Voy. ci-dessus, pp. 100, 101). Nous avons déjà montré plus haut (contrairement à l'opinion de la plupart de nos prédécesseurs) que Guillaume P'" de Provence est, avec Guillaume Tète-d'étoupe et Guillaume, comte de Montreuil-surmer, le seul héros dont l'histoire se soit réellement confondue avec celle de saint Guillaume de Gellone (Voy. ci-dessus, pp. 9^-101). — f. Il n'y a réellement d'autre élément historique dans Aliscans que le récit de la lutte contre les Sarrasins. Tout le reste est œuvre d'imagination, et la légende de Renouart, notamment, est absolument fabuleuse.

III. VARIANTES ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE. La légende d'Aliscans est bien loin d'avoir conquis au moyen âge une popularité aussi durable, aussi étendue que la Chanson de Roland. Cette popularité restreinte n'a certes pas été proportionnée au mérite de notre poëme qui, d'ailleurs, a subi peu de modifications importantes : 1° C'est Wolfram d'Eschenbach qui, dans son Willehalm, a donné de notre Aliscans l'im.itation la plus importante. Mais, en résumé, le minnesinger suit le texte français VERS p.\R VERS, et n'en modifie que la forme. Nous renvoyons ici le lecteur à notre résumé du Willehalm (pp. 47-49). = L'œuvre de Wolfram est divisée en neuf chants. Dans le premier, le poëte allemand, après une Introduction théologique, esquisse à grands traits les antécédents de son héros. Il nous montre Heimrich envoyant ses fils à leurs aventures et ne leur voulant rien laisser de son héritage ; il nous peint l'amour de Willehalm Ehkurneis pour Arabelle, fille du roi païen Terramer et femme du roi Tibalt, qui est baptisée sous le nom de Gylmrg ; il chante l'expédition terrible de Terramer, qui envahit la France avec Tibalt pour se venger du fils d'Heim-

ANALYSE WÀLISCANS. 475

de mourants et de morts. L'un des condjattiints dépasse de la tête tons les autres ; il semble d'ailleurs ([u"il

rich ; il nous fait assister enfin aux commencements de la grande bataille d'Aleschans et à la détresse de ^'ivien. — Dans le deuxième chant, Vivien se confesse il Willehalm, reçoit la communion de la main de son oncle, et meurt en martyr. Willehalm essaie en vain de soustraire ce corps précieux à la rage des païens; mais il a le bonheur de tuer Arofel, de s'emparer de son cheval Volatin et de revêtir les armes de ce roi païen, sous lesquelles il peut traverser liln-ement les rangs des Sarrasins et arriver aux portes d'Orange. Gyburg le reçoit enfin dans cette ville dont elle lui a d'abord fermé rentrée. Puis, dans une longue prière, elle expose à Dieu toutes ses douleurs, et comment pour suivre Willehalm, et surtout pour être chrétienne, elle a quitté l'Arabie, Tibalt et sox enfant. Le poëte allemand, comme on le voit, adopte, plus clairement encore que notre ti'ouvère, Tancienne légende des Enfances GiiiUauine. — Dans son troisième chant, il raconte le voj-age de "Willehalm en France, sa querelle avec les Orléanais, son arrivée à la cour de Ludwig et la tenible scène où il insulte l'Impératrice sa sœur. — C'est dans le chant suivant qu'on assiste à la réconciliation de Ludwig et de Willehalm, et que Rennewart fait sa première apparition. — Au chant V, nous sommes brusquement transportés au pied des murs d'Orange : le minnesinger décrit le siège de cette ville bien plus longuement que le poëte français, et nous fait entendre, durant un armistice, un dialogue théologique des plus singuliers entre Gyburg et Terramer. Parmi les rois païens qui entourent celui-ci, le fils de Tibalt et de Gyljurg est le seul qui cherche à excuser sa mère, et Tibalt, de colère, veut Tétrangler. PJen de pareil ne se trouve dans le Roman orig-inal. — Le chant sixième nous raconte les premiers exploits de Rennewart qui jette le « maître de la cuisine » dans le feu du foyer; il contient une longue allocution de Gyburg à l'armée chrétienne, m Pensez au Paradis et écoutez les paroles d'une simple femme, etc. » Elle leur fait toute une dissertation théologique pour leur prouver que « tous les païens ne sont pas condamnés au feu de l'enfer». Bref, les Français partent pour l'Archant. — Au chant VU, nous voyons commencer la seconde et décisive bataille d'Aliscans ; l'épisode des couards est singulièrement interprété par "Wolfram. Ce sont, suivant lui, « les troupes auxihaires i-omaines » qui chancellent et que Rennewart ramène à l'obéissance. — Le récit de la bataille occupe tout le chant huitième, mais ici c'est un combat général sans épisodes saillants ; les admirateurs les plus déterminés de Wolfram sont bien forcés de convenir que leur poëte est ici quelque peu monotone et ennuyeux. — Le combat se continue au chant IX : Rennewart délivre les huit princes chrétiens qui étaient prisonniers : il tue le géant Halzebier. Terramer lui-même est blessé à mort, et les païens vaincus se rembarquent. Quant à Rennewart, on le cherche partout sur le champ de bataille, et on ne peut retrouver ce vainqueur. Willehalm Ehkurneis se montre très-affligé de cette absence, et le poëme finit par l'expression de sa douleur. =; Nous avons déjà discuté la question de savoir si le Willehalm de Wolfram est un poëme complet ou inachevé, et nous avons adopté sur ce point l'opinion de Ludwig Clarus. = Mais c'est dans la forme, avons-nous dit, que l'œuvre de Wolfram diffère surtout de la Chanson française. Notre poëme est essentiellement militaire ; celui du minnesinger est avant tout théologique. C'est ce dont on a déjà pu se convaincre d'après Tanalyse que nous en avons précédemment donnée, d'après l'Introduction que nous en avons traduite. C'est ce que l'on saisira mieux encore après avoir lu l'épisode suivant (la Mort de Vivien) que Ton pourra comparer au texte français dont nous offrons plus loin la traduction. « Après quel-

II l'ART. LIVR. :i.

CIIAP. XX.

Il PART. LIVR. II.

476 ANALYSE î)' ALISCAiS'S.

soit à la fois sur tous les points de la bataille, et les bonds de son cheval vainqueur sont véritablement pro-

que temps [\'ivien] s'aperçut — Que tous s'étaient éloignés. — Le fils de la sœur du marquis — \'it devant lui un cheval blessé : — Tout faible, il se mit à marcher, — Avec peine il s'assit dessus. — H n'oublia pas son écu, — Et l'emporta avec lui. — Si cela pouvait être [ici] de quelque utilité, je devrais maintenant pleurer — Sur le fils de la fille d'Heimrich, — Mais je veux rendre justice à la fidélité — Et à la vertu chevaleresque. — Et si ma bouche en est capable, — Je raconte: ai l'histoire clairement, — Comment Vivien, qui fit tant à louer, — S'est sacrifié lui-même pour notre bien. — Et comment fut étendue morte sa main, — [Cette main] qui avait défendu la foi, — Jusqu'à ce qu'il eût consommé sa vie. — [Le nom] qui nous fut donné au baptême — Et que Jésus lors de son immersion (qui fut pour nous une source de grâces) — Reçut lui-même au Jourdain le nom de Christ. — Ce Nom est encore précieux — A tous ceux qui ont été baptisés. — Un homme sage ne se lasso jamais — De penser à sa dignité de chrétien. — C'est pour cela, aussi, que Vivien combattit — Jusqu'à ce que la mort lui prît sa jeunesse. — Dans sa vie était la source de ses vertus : — Si elle avait plané aussi haut que son courage, — Alors, peut-être, elle n'aurait en aucune façon — Été atteinte par les armes. — J'en ai pitié au-dedans de moi,

— Et pourtant je me l'éjouis de la manière dont il mourut — Et dont il gagna le salut de son àme. — Le jeune héros, choisi de Dieu, — Chevaucha vers le cours du Larkant. — Et son àme certes n'était pas épuisée [comme son corps]. — Il se dirige, suivant la trace d'un ange, — Sans force, loin du champ de bataille, — Vers une fontaine. — Des arbres, des peupliers, — Un tilleul y frappèrent ses yeux. — A cause de l'ombre il prit ce chemin. — Celui qui garda son àme du diable, — [Ce fut] l'archange Chérubin. — 0 Vivien! que tes souffrances — Rappellent Dieu à tout chevalier, — Quand il se voit lui-même en détresse. — Le jeune homme parla avec une douce voix : — « 0 Dieu puissant, que mon extrême douleur — Soit remise aux « mains de ta toute-puissance. — Jlais du moins laisse-moi vivre assez long- « temps — Pour voir encore mon oncle — Et pour confesser franchement «<: en sa présence — Si jamais j'ai commis quelque manquement envers lui, « — Pour qu'il m'arrivàt de tels malheurs ». — Chérubin, l'ange resplendissant, — Dit : ;< N'aie point de doute à cet égard, — Avant ta mort — « Ton oncle te verra; tu peux t'en reposer sur moi ». — l'^t soudain l'Ange disparut à ses yeux. — Vivien à Tinstant — S'étendit roide comme celui qui tombe mort; — La pâmoison s'était emparée de lui » {Wiîlehalm, éd. Lachmann, 1,47, 48, 49, pp. 444, 445, traduction littérale).

2° Philippe ÎMousket a résumé en quelques vers toute la légende de Guillaume. Il était sans doute assez étranger à notre légende, puisqu'il suppose que Louis assistait à la bataille d'Aliscans : « Le grant Rainoart au tinel — Qu'il ot nom en sa quissine — Lui donnât il en sa saisine. — Acatè l'ot à marceans — Por çou k'il ert jovene et grans. — En paienime l'orent pris,

— Sor la vive de mer soupris. — Frère Guibort pour voir estoit, — Mais ancor pas nel conisoit. — En Aliscans à son tinel — Le trouvèrent Paien cruel. — Loeys moult bien s'i prora, — Guillaume souvent délivra — Et puis vint il en France arrière, etc. » {Chroniq^ie de Ph. Mousket, vers 12190- 12203, éd. de M. de Reiftemberg).

3° Aliscans n'a pas attiré l'attention de l'auteur des Nerbonesi (quatorzième siècle), et cet Italien semble ne s'être pas douté de l'importance de ce poëme que Ton peut considérer comme le véritable centre de tout le cycle de Guillaume. Il subordonne niaisement Aliscans à Foulque de Candie, et ne fait

ANALYSE h'ALISCA^'S. 477

diijrieiix. C'est Guillaume : il se fait aisément recon- n part. uvr. n.

"^ •! 7 CHAP. XX

naître. Entre deux coups d épée, n s arrête de temps en

de la première de ces chansons qu'un prologue et un épisode de la seconde. Donc, Thiliaut et FAumaçour vont attaquer Vivien de l'Argento : celui-ci sort de Tortona et se jette au-devant des païens. Défaite des Français; les sept fils de Guibert sont tués, et Guillaume, qui ne perd pas moins de vingt mille hommes, s'enfuit d'Aliscante à. toute vitesse. Poursuivi par Balduche, il le tue et parvient à se l'éfugier dans sa ville d'Orange où il raconte à sa femme Tiborga le grand désastre d'Aliscante (lib. VI, cap. i-vii, éd. d'Isola). Tiborga le réconforte et le décide à demander du secours à ses frères, au roi de France. Mais ce n'est pas Guillaume qui, comme dans notre beau poëme français, se chargera lui-même de ce message : c'est Girard (cap. vin). Commencement de Foulque de Candie; grande bataille sous les murs d'Orange ; exploits de Foulque (cap. ix-xis). Arrivée à Orange de l'armée conduite par le roi Louis. Bataille épouvantable sur le pont du Rhùne, bataille de quatre jours ^cap. xs-xxix). Autre bataille : Guillaume est définitivement vainqueur et Thibaut, vaincu, se rembarque (cap. xli et ss.). Ainsi finit, dans le récit italien. Tanalyse plus ou moins développée de la première partie d'A/iscans. Le héros de la seconde partie, Renoard, ne fait son apparition que dans le livre VU de la compilation italienne (cap. xxxvn). Mais il n'en est pas question fort longuement. On nous le représente comme le fils du roi Desramé (le roi de Ramesse) et on nous raconte comment il a été vendu par des marchands à des chrétiens qui l'ont eux-mêmes emmené en France et vendu au roi Louis (cap. xxsvin-xxxix). La scène se transporte de nouveau à Orange où Guillaume est encore une fois assiégé par les Sarrasins. C'est dans une horrible bataille sous les murs de la ville que Guillaume distingue Renoard et Fexcite « à bien faire ». Mêlée tei'rible, exploits de Guillaume et de P>.enoard, victoire des Chrétiens. Le fils de Desramé, dont on avait jusque-là ignoré la i-oyale origine, se f:iit à la fin reconnaître et se rend à Paris où il ne tarde pas à épouser la fille de Charlemagne, la sœur du roi Louis, la belle Olizia (Aalis) (cap. xlx-xlxui). Mort de la jeune femme après quelques mois de mariage : Renoard, de chagrin, se fait ermite (cap. xLiv). := Dans ces derniers chapitres, l'auteur italien, qui est visiblement fatigué, a résumé en quelques lignes et d'une façon absolument imparfaite, la Bataille Loquifer et le Moniage Renoart. Nous y reviendrons. 4*^ De toutes les modifications de notre Roman, la plus importante est celle qu'il a subie dans la version en prose du manuscrit de la Bibl. Xat. 1497. Et encore n'est-ce pas le fond, mais seulement la forme de notre Chanson qui a été atteinte par le remanieur. On en jugera par les deux extraits suivants : « Comment Vivien, le ne2n-eu Guillaume fut occ/.?. Si pença [^'ivien] que c'estoit le plaisir de Dieu qu'il retournast et mourut là endroit. Sy baty sa coulpe pour tant que il avoit son veu rompu, et Dieu par ce couroussé, auquel il cria mercy. Or avoit il comme son corps nafvré et son ventre entamé et ouvert par devant, si que les boyaulx lui en sailloient, et il les soustenoit sur son arçon devant, au myeulx qu'il povoit, et le[s] reboutoit à une main dedans son corps à ce qu'il ne mourust sur son cheval... Si retourna dont il venoit et jura Dyeux que jamais pour Sarrasin ne fuiroit. Et se fery en eulx sy desmesurement que tous luy faisoient voie et chemin; disant que ce n'estoit mye ung homme, ains estoit T- deabie venu et deschesné d'entîer. = Par la bataille couroit et racouroit Guillaume, le noble prince, queraat Vivien... Et quant [il] aproucha le val ouquel les gens au roy Gorhault avoient Vivien assailly, et il les vist si lais... il se .seigna;... et au fort tourna bride pour s'en retourner. Et apercent Vivien qu'il avoit longuement

478 ANALYSE D'ALISCANS.

II PART. I.IVR. II. temps, et cherche quelqu'iin des veux dans la mêlée :

CHAP. XX. ^ ' ^

« Vivien, où est Vivien »? En attendant qu'il retrouve

sarchié Et lui dist ausques piteusement : « Hellas! beaux doulx nieps »,

fetil,... «Or faittes pour moy tant que sur ce vivier, lès ce liault arbre, « vous retraiés; si allegerés ausques voustre doulleur. Et aies souvenance de « la Passion que le benoist Ihesucrist voulu pour nous en croix endurer ». Et quant Vivien entendi le sien oncle, il fut ausques reconforté et si joyeux de l'avoir veu avant sa mort que il se pasma sur le col de son destrier... Sy ne le sceut ne ne peust Guillaume conforter ne conduire vers Farbre que on

povoit voir de toutes pars. Car Ausibier a voit Guillaume veu;... si le

sieuvi comme cellui qui sa mort avoit jurée... =: Moult vaillamment se deffendi Guillaume, le noble pi-ince, et tant tua de Sarrasins que nul ne les nombreroit. Si le doubtoient tant que nul ne l'osoit aproucliier, ains le fuioient... et tant les mena, et eulx luy, que il esloigna le lieu où Vivien estoit plus d'un grant trait d'arc. Mais ce pendant vint au secours de Vivien Bertran le sien cousin... et trouva Vivien qui de pasm"t>ison estoit ausques revenu et qui entour luy regardoit que Guillaume estoit desvenu. Si lui dist : « Haa! Vivien, beaux doulx cousins», fet il. « comme est celle journée con- « traire aux nobles crestiens !... Mye n'est chose possible que eschapper en « puissiés, et certainnemcnt de moy n'est rien ne de tous ceulx qui liuy ma- « tin se partirent de noustre compaignie... Car tant voy ces champs... plains « de Sarrasins que, se à chacun horion en povions dix mettre à mort, si ne « les saurions nous ne pourrions nous descunflrc en ce jour. Mais moult <' suy joieux quant trouvé vous ay; car avecques vous ayme plus chier mou- « rir que vivre, tant que le mien cueur crevast de deil et de desplaisir »... Vivien... lui dist : « Bien voy que mourir nous convient, voii-ement, sire », fet il ; « mais puis que ainssy est destiné, je suy ausques reconforté de vous- « tre compaignie, et me samble que nous mourrions plus aiséement l'un « pour l'amour de l'autre. Et, puis que mourir nous fault, donc nous con- « vient il vendre nostre mort et combatre nos mortelx ennemys ». Et à ces parolles s'est Vivien lancé es Sarrasins... et... Bertran ne se faignoit mye, ains se faisoit par force de horions ilonner... si que... de loings lui tuèrent son cheval soubz luy les Sarrasins: et... vif le prirent, et jà l'en eussent mené quant Vivien se fery emmy eulx... et le rescouy et remist sur un aultre cheval... et il lui dist : .< De ma vie n'est plus riengs, sire cousins », fet il; « sy me convient mourir comme bien le sçay, car tant suy parfondement « nafvré que eschajipcr n'en puis par nulle voie. Et... vous... vous estes ;< sain et sauf, la mercy Dieu : si conseille que vous retraiés et voisiés à « saulveté, puis que le loisir et le povoir en avés. Mais, comment qu'il soit. « querés Guillaume, le mien oncle, qui n'a gueres s'est d'icy partis, mal gré « en ait il eu. Et à mes cousins, se ils eschappent de cestuy dangier, vous « plaise moy recommander... Car. en tant qu'il me touche, j'aime myeulx « mourir que de fouir ne que d'en desmarchier ung tout seul pas, puis que «je l'ay promis et voué à Dieu de Paradis » 11 regarda l'arbre que Guillaume luy avoit ensseigné et tira celle part au myeulx qu'il peust et ainssy nafvré comme il estoit. = Moult fut joyeux A^ivien quaat il se vist soub;^ l'arbre couchié, et il vist le vivier qui près de lui estoit. 11 se commença à refroidier lors et pardi toute chaleur par la vuidange du sang qui de son corps estoit de toutes pars parJu et fille. Se joigni les mains vers le ciel adonq et piteusement cria mercy à nostre Seigneur Dieu, en luy requérant que avant sa mort il lui donnast telle grâce que il peust encores voir Guillaume, le sien oncle. Et lors, comme racompte l'istoire, descendl une voix du ciel, laquelle, pour le reconforter, lui dist : « 0 A'ivien. martir et chevallier de

CHAP. XX

ANALYSE Q'ALISCàNS. 479

son neveu, il attaque et renverse Pinel, fils de Cador. n iart^lu-r Cependant le tumulte et les cris deviennent plus terri-

« Dieu, saiclies que tu verras Guillaume avant que tu raeui'es. Mais il ne « peust mie sitout venir, car il est enclos et assailli de plus de quinze mille « païens ». Et à ces mots s'en est la voix partie et Vivien est demouré si malade qu'il ne pençoit sinon à la mort... Guillaume... vint vers l'estang selon lequel se gesoit Vivien, angoisseusement malade, languissant, attendant son oncle Guillaume, sans lequel avoir veu il ne povoit mourir : ce lui avoit signifié la voix qu'il avoit ouye. Dessoubx Tarbre que Guillaume avoit moustré cellui jour, maintes fois avoit veu bel ombre et gracieulx lieu, car il seoit lès unetbntaine... Là s'estoit Vivien tiré et retrait au myeulx qu'il avoit j)eu et estoit coucliié de son long, si malade qu'il ne attendoit que la mort. Et à son povoir avoit son lieaulme osté de son chief, assés ayséement, car il n'avoit boucle, lasnniere ne couroye qui le tenist, et que tout ne feust par coups d'espée et de liaiches coppé. Son espée avoit il mise à son costé, au long de hiy, àdestre; et sur son escu se repoioit langoureusement, pençant à sa vie et à sa tin qu'il sentoit aprouchier, ausement que Guillaume aprouchoit du lieu ou il estoit. Sy l'aparceut Guillaume, ainssy que Dieu le voulut ; et lors se tira près, dessendi du Baulchant et vint vers lui, qui avoit le visaii^e pale, mortitié et enflé des coups que il avoit ce jour repceus, et les yeulx clos, la bouche ouverte, dont les soupirs issoient à grant douleur et amertume de cueur, et son alaine qu'il avoit à si grant peine que il ne povoit parler à son plaisir. Sy ne se peust tenir Guillaume de lermoier en le regargardant cordialement. Et quant il Teust ausques regardé, et il apparceut qu'il n'estoit mie mort, il parla à luy adonq, disant : « Comment vous sen- « tés vous, beau nieps », fet il. « A il remède en la maladie qui si fort vous « destraint » ? Sy entendi bien Vivien la voix du sien oncle, et lors ouvry les yeulx pour le voir, et lui respondi : « Mon corps est à la voulenté « de mon cueur, beaux oncles »,fet il ; « si lui soit mon esperit. s'il lui plaist, « aggreable, quant il partira; car je ne garde l'eure, puis que je vous ay « veu ». = Guillaume, veant son nepveu languir et qui à si grant peine parloit, comme celui qui plus n'en povoit... parla encores et lui demanda se il avoit point de pain benist avecques lui aporté et usé ou nom de la Sainte Tnnité. et il luy respondi : « Dieux scet les voulentés des créatures, beaux oncles », fet il. « Il est tant doulx. tant humble, tant misericors, que il aura « de moy mercy, s'il lui plaist, et jù pour ce ne me retTiisera en sa compai- « gnie. Si lui prie que quant ma char aiu-a pourry en terre et mon corps rexu- « citera au grant jour du Jugement, qu'il me doint grâce de le veoir en la « gloire où il colloque et mettra ses Ijenoists martirs >;. Et lors cercha Guillaume soubz son haucqueton et prist en son aulmosniere du pain beneist; car il en portoit voulentiers sur luy quant il alloit en bataille, pour toutes doubtes et lui dist : « J'ay du beneist pain aporté, beaux nieps », fet il ; « se veil que « vous en usiés ou nom du Père, du Fils et du Saint Esperit, i)ar vertu des- « quieulx et ou nom d'un seul Dieu il est fait et saci'é ». Sy ouvry les yeulx lo noble chevallier Vivien, et, en regardant le pain à veue trouble et presque estainte, lui respondi : « Donnés m'en doncques, beaux doulx oncle », fet il, « et soies à ce dernier mien jour mon chapelain ; car tant sent le mien « cueur vain, lasclie et affebli, que aidier ne me pourrois plus. Si me soit ce- « lui pain le saulvement de mon ame >;. Et lors lui aministra Guillaume, en souspirant du cueur parfont, car puis ne ouy parler Vivien. Et quant il vist ses yeulx, sa bouche et sa face du tout palis, ternis et changiés, il lui sovint de ses autres neveux, parans et chevalliers qu'il cuidoit tous mors pareillement. Si se doulousa plus fort que par devant, et dist à soy meesmes : « Vraix

480 ANALYSE D'ALISCANS.

PART. LivR.n. bles autour de lui ; la ra^e des deux armées ressemble à

CHAP. XX. ' V

un délire, le sang coule à flots plus abondants, l'horreur

rèR'ne...

« Dieux », fet il, « qui croias homme à ta fourme et semblance, veilles les « armes dont les corps glseat en ce champ, et lesquyeuk je amenay pour « detTendre et garder ta loy, hebergier en ta sainlte, digne et benoiste gloire, « et me octroie que je puisse sainnement et saulvement issir du dangier des « Sarrasins ». Et lors embrassa le corps de Vivien et le troussa au myeulx qu'il peust sur le Baulchant; puis monta en la selle et se mist à chemin, une

lance en son poing et l'espée Joveuse à sou costé ^> (Bibl. Nat. fr. 1497,

fos 367-374).

« Comment Guillaume au Court Nés occist Esrofle le grant et conquist son cheval Follatisse, sur lequel il fut chacié jusques aux portes d'Orange. Or s'en va Guillaume quanqu'il peust galoper le bon cheval Follatisse.., et tant esperoune que il aperçoit Orange et Gloriètte, le noble palaix ouquel il avoit s'amye Guibour laissée quant il s'emparty dernièrement ; sy le regarde de bon cueur et le regrete moult curieusement, disant : « Ha Glo- « riette, noble et riche palaix, comme ay je en grant joyeuseté vesqu là, de- « dans, et comme g'y ay eu d'onneurs, de noblesses, de richesses et de plai- « sirs mondains! Et or y demouray desoremais en deil, en tristesse, en « desplaisance, en despoir, en grief tribulation et en desconfort, quant j'ay « ceuls pardus desquyeulx j'estoie aymè, chery, servy, prisié et hounouré ». Puis se reprent et dit : « Que dy je, dea, g*y demouray? Je ne sçay, certes, « se g'y demouray ou non ; car vecy Desramé qui me sieut à tout son era- « pire, et tant me het que leans ne me oseroie tenir, car il me vendra assei- « gier à tout son povoir, et je n'ay homme qui me aide à la ville gai-der. Si « la me conveudra lessier, mal gré en jjuisse avoir ». Et ainssy pencant, est Guillaume arrivé aux bailles d'Orange. = Devant le i)ont est Guillaume arrivés. Si s'est haultement escriés : « Ouvrés la porte et abaissés le pont, sires « portiers ». fet il; « si me laissiés ens : car j'ay besoin plus grant que vous « ne pences ». Sy lui respondi celluy qui ne le reconnoissoit, et qui jamais ne l'eust ravisé ainssi comme il estoit habillié et monté : « Je ne oseroie, « certes, sire », fet il; « car deffendu m'a esté de par ma dame, pour tant « que mye n'est céans Guillaume, le vaillant chevallier, lequel a deflendu que « la porte ne soit à nul homme du monde ouverte jusques à son retour, qui « sera prouchainement, se Dieux plaist... ». — « Allés à vo dame, beaux doulx « amis.... et lui dittes que cy a ung chevaUier, qui la demande; car je lui « aporte nouvelles expresses et certaines ». Et lors s'en parti cellui et vint vers la dame, qui estoit en la salle du palais, et lui dist : <.< Là hors, à celle « porte, a ung chevallier qui nouvelles vous aporte, dame », fet il. « Si vous « y convient venir hastivement, se vous ne voullés que la porte lui soit par « moy ouverte et le pont abaissié ». Or estoit Guibour à icelle heure avecques Sallatrie, sa cousine, et lui vouloit racompter ung songe que elle avoit songé cette nuitée, et lui disoit : « En ceste nuit m'estoit advis, doulce cou- « sine », fet elle, « que estoie en ung grant bois et feillu, ouquel avoit lions, « liepars, et aultres nobles et royalles bestes, et d'aultre part avoit griffons, « serpens, dragons et aultres divers oyseaulx, si grant quantité que merveil- « les, i-endaus feu et comhatans au becq et aux ongles, si fièrement que onc- « ques n'eschappa que ung seul lion. Si me doubte, Dyeux! si bonne nou- « velle que le mien cueur en soit reconforté et joyeux ».... Et lors lui respondi Sallatrie : « C'est bien et joie, se Dieux plaist.... qui avandra à Guillaume, à. « Gerart et à leurs compaignons ». Et. en ce disant, ont la guette entendue.

ANALYSE hÀLlSCASS. 481

Vivien est loin de son oncle : punni .ses plaies voit " 7,f[;,''^''.f-" ses boiaus issir. Il est presque mort, mais son courage

qui, au son de son cor, disoit : « Aux armes! aux armes! trahy *! dont la ville fut en ung moment si effroïe que chascun et chascune monta aux murs et aux portaulx. pour regai-der que ce povoit estre. Et Guibour meesmes monta sur le portail et vist Guillaume qu"e] jamais n'eust congneu ou point qu'il estoit. Car en son escu ne paroit painture, vernis, ne aultre colleur; et tant estoit froissiè, rompu et cassé, son heaulme fendu et desserclé, son liaulbert desmaillé, et son cheval changié à ung aultre, si que elle ne le savoit raviser. Kt pour ce lui demanda qui il estoit, dont il venoit, et qu'il vouloit. S}" fut Guillaume tant dollant que merveilles, car il cuidoit qu'elle le congneust bien. Si lui dist : « De moj' gaber vous peussiés bien passer pour le « présent, dame », fet il, « car il n'est nul mestier, ne il ne m'en tient main- :< tenant, à la vérité. Mais faittes moy le pont abaissier et la porte ouvrir ». Sy lui respondi la dame, qui à son parler meesmes ne le reconnoissoit, pour tant que il avoit la voix comme toute esroée de crier et de braire tout cellui jour : « Ainssy n'y entrerés vous mye, sire vassal », fet elle, « ne je ne sray « se vous estes crestien ou sarrasin, ne quelx gens ce sont qui cy viennent « après vous. Mais jà à homme ne sera la porte deffermée ne le pont abais- « sié, se bien ne le cognois, jusques à ce que j'aie nouvelle de Guillaume, le « mien seigneur, pour les dangiers qui s'en pourroient enssuir », = Sainte Marie! comme fut Guillaume desplaisant quant il entendi Guibour qui recongnoistre ne le sceut. Il voit Sarrasins de lui aproucliier, dont il se doubtoit trop, pour tant qu'il n'avoit aulcun refluge, et que leans n'avoit chevallier, escuier, bourgois ne soudoier qui lui eust peu aidier à ce besoing. Si lui dist : « Hellas! dame », fet il, « que or me ouvrés la porte et me reconnoissiés, « s'il vous {)laist; car je [suy] Guillaume le dollant, qui en Arleschantay mes c<r barons, mes chevalliers et mes bons amis pardus, sy qu'il n'en est que moy « seul eschappé. Et ce Sarrasins me occient, donq y sera tout demouré ». Mais Guillaume a sa peine pardue, car elle ne scet qui il est ne quelle inttention ont ceidx qu'elle voit ainssi vers lui venir. Or s'en estoit il party et séparé dix, lesquyeulx se avançoient par devant tous les aultres et crioient tout haultement: « De mort ne povès vous avoir garant, faulx crestien a, font ils, « car nous vous occirons avant que la porte soit ouverte ». Et quant Guillaume se vist de si près chacié, il retourna son cheval lors et, l'espée haulcée contre amont, tiert le premier qu'il encontre si aïréement que tout le pourfent jusques en la poitrine. Le segont, le tiers et le quart a il vercés par terre et navrés si durement que bien auront afaire de mire se ils ne veuUent meschantement moin-ir. Mais les aultres six lui queurent seure, et jà lui eussent ausques donné à besongner quant la dame lui escria, disant : « Parlés « à moy, sire chevalier », fet elle, « et vous retraiés ycy près; si vous feray « tant de courtoisie comme de vous faire le pont abaissier, pour l'onneur de '.< crestienté, pour qui vous comijattés comme j'ay cy veu ». Et lors lui respondi Guillaume : « Faire le devés, dame », fet il, « et moy lecepvoir à sei- « gneur; car je suy Guillaume qui jadis vous espousa en Gioriette le palaix. « Mais si mal me ont atourné les Sarrasins que recongnoistre ne me savés». — « Ce ne fay... certes, sire », fet elle, « car à voustre escu qui est tout des- « painture, à voustre cheval qui tant est hault, mesgre et cornu, ne à vous- ^< tre paroUe meesmes, ne vous prendroye je jamais pour Guillaume, le fils ;< Aymery, qui en ce palaix m'espousa voirement, à grant joie et A grant sol- '< lempnité. Mais au nez vous reconnoistroie je, se vous aviés voustre heaulme « ostè de voustre chicf ». — Sainte Marie ! comme Ciuillaunie fut dollant quant il se vist ainssi contraint qu'il convint qu'il otast son heaulme île son

Page 1