II PART. LIVR. II CHAT. XX
500 ANALYSE D'ÀLISCAyS.
Quelques instants après, toute rarmée païenne entourait Orange avec les rois Thibaut, Esmeré et Borel. La tour de Gloriette était cernée, et tout le pays ravagé". En vérité Guillaume n'échappait à un danger que pour tomber dans un autre ; il ne faisait que changer de détresse et d'asronie.
Dans ce charmant palais, couvert de fresques, plein iVimaf/es, reluisant d'or, où s'étaient si joyeusement passées les tianeailles de Guillaume et d'Orable, la pauvre Guibourc en larmes se met alors à désarmer Guillaume qui, depuis plusieurs jours, n'a pas retiré son haubert. Aux mailles rompues sont attachés des morceaux de chair sanglante ; quinze grandes blessures apparaissent, béantes; le corps énorme est couvert de sang. A cette vue, le héros se sent faiblir et Veau du crrntr lui monte aux yeux. Sa femme le voit, et comprend que c'est à son tour d'être forte, puisque le courage de (iuillaume est épuisé. Toutefois elle a un dernier moment d'effroi : « Je suis votre jurée », dit-elle; « c'est grâce à vous que je suis chrétienne et que j'ai « été baptisée sur les saints fonts. Mais », ajoute-t-elle en se reculant, « je suis tout épouvantée de vous avoir « ainsi ouvert la porte. Si vous étiez Guillaume, vous « ne seriez pas revenu seul ; vous auriez ramené Gui- « chart. Gandin. Vivien. Les jongleurs seraient allés « au-devant de vous ; on eût entendu le son des viel- « les et les cris de joie. N'es pas Guillaumes, toute en
« que par de [beaux] faits d'armes, — Avec rempereur Cliarlemagne, — « Vous cherchiez d'éclatantes victoires — Et que vous domptiez les Romains, i< — Vous "reçûtes alors une blessure — Du pape Léon. — Montrez-la-moi K sur le nez, — Et je saurai bien clairement si vous êtes le Marquis ». "NVillehalm alors 6te son casque : — La reine ne .s'était pas trompée; — Elle reconnut la cicalrice. — Et, avec bonheur, elle l'appela de son nom : — « Willehalm Ehkurneis »! On voit, par ces derniers vers, que Wolfram ne suivait pas la même tradition que l'auteur du Couronnement Looys sur l'orijàne de la blessure de Guillaume. Ces vers sont précieux à plus d'un titre. — 2. Alincans, éd. Guessard et de Montaiglon, vers 17^0-1793.
ANALYSE h'ALISC.i.\S;. ôOl
« si/i effrece » . Et elle reprend, avec un cri : « Mes « neveux? où sont mes neveux » ? — « Morts », lui répond Guillaume, « ils sont tous morts en Aliscans ». Guibourc tombe à terre, pâmée '.
La comtesse, en apprenant la mort de Vivien et de ses neveux, devient folle de douleur. Elle balbutie, elle bégaie : « Où est Gérart? où est Gandin le Brun? Et Yi- « vien le gentil combattant? Et tout le baronnage du « royaume des Francs »?Et se tournant, connue une lionne en furie, vers Guillaume qui demeure placide : « Rendez-les-moi », dit-elle, « rendez-les-moi sains et « saufs, et vivants »! — « Morts », lui répond Guillaume, « ils sont tous morts en Aliscans ' » . Et tous deux alors de fondre en larmes. « Vivien vous envoie son sa- « lut, je Tai confessé avant sa mort ». Guibourc reste à terre, pâmée.
Soudain elle se lève, fîère, superbe, terrible. Elle ne pleure plus, et se souvient qu'elle est chrétienne : « Ce « n'est pas l'instant d'être abattu », dit-elle à Guillaume. « Vous êtes perdu, et ne pouvez résister ici « plus de quinze jours. Une seule espérance vous reste. « Allez à Saint-Denis demander le secours de l'empe- « reur Louis. Aimeri, votre père, esta la cour avec vos « frères. Ils viendront délivrer Orange ». Guillaume la contemple, ravi, et s'écrie : « Il n'y a jamais eu de femme « qui parlât aussi sagement. Je vais », ajoute-t-il, « en- « voyer un messager au fils de Charlemagne ». — « Non « pas », répond Guibourc, « il faut y aller vous-même ». — « Que deviendrez-vous en mon absence » ? — « Je « resterai dans Orange. Nous sommes cent dames : « chacune de nous revêtira le heaume et le haubert. '<■ Nous monterons aux murs, et nous nous défendrons
1. Aliscans, éd. Guessard et de Montaiglon, vers 1794-1839. — 2. Ibid., vers 1840-1901.
n r.sRT. i.ivR. II.
< HA p. XX.
Il PAET. LIVR, n.
CHAP. XX
^02 ANALYSE D^ALISCA^S.
« contre les Turcs ». Puis son regawl s'illumine, et elle fait le geste de s'attaquer aux mécréants : « Le premier « que j'atteins d'un coup de pierre est un homme mort » ! Alors, tout émue de ce grand projet, toute radieuse, elle tombe dans les bras de Guillaume : Par (iro.ntamor se vont cntr'acolant '.
Mais, si ferme, si héroïque que soit le cœur de Guibourc, elle est femme et a un cœur de femme. Des hauteurs où elle vient de s'élever, elle retombe soudain ; et si naturellement, si simplement, que cette chute ne saurait attrister personne. C'est la nature humaine prise sur le fait. La bonne comtesse jette un long regard sur son mari, et, d'une voix treml)!ante : « Tu vas aller « dans le beau pays de France », lui dit-elle, « et tu « verras là-bas maintes jeunes biles aux fraîches cou- « leurs. Tu m'oublieras, ingrat, ainsi ({ue ce pays. Et « que peut-elle avoir de charmant à tes yeux, cette « terre où tu as tant souffert »? Guillaume l'entend, et pleure abondamment, a Dame », lui dit-il, « n'ayez « pas une telle pensée. Je vous le jure ici (écoutez-moi « bien) : jusqu'au moment où je rentrerai dans Orange, « je ne changerai pas de vêtement, je ne mangerai pas « de viande, je ne boirai pas de vin, je ne coucherai pas (( sur la plume et je ne toucherai d'autre bouche que la « vôtre. .J'irai seul sur les chemins, triste, sauvage, (( barbe et cheveux en désordre; j'irai, me souvenant (( de vous et attendant le grand jour de mon retour... « Adieu : il me faut partir ». On selle Folatise, et Guillaume se revêt de nouveau de ses armes païennes. Quant à ses quinze blessures qui sont encore fraîches et sanglantes, il ne paraît plus y songer, et le voilà à cheval sur le seuil de ce palais où il est resté si peu de temps ;