‹ Les eopeés françaisesChapitre 143 sur 180 · Aliscans, éd. Guessard et de Montaiglon, vers · texte numérisé non relu

Aliscans, éd. Guessard et de Montaiglon, vers

2. Retour de Guillaume a Change, après la défaite d' Aliscans {T traduction littérale), 'i Le comte Guillaume s'est durement hâté » : — « Ami », dit-il au portier, « ouvrez-moi la porte : — Je suis Guillaume; .< c'est à tort que vous ne me croyez pas ». — « Attendez un moment », dit le portier. — Aussitôt il descend de la tournelle, — Vient à Guibourc, et s'écrie à voix haute : — « Gentille comtesse », dit-il, « hàtez-vous, — Là « dehors, est un chevalier armé. — Il est tout couvert d'armes païennes; — • « Sa fierté est étrangement grande ; — Il ressemble à un homme qui sort « de la bataille, — Car ses bras sont tout ensanglantés ; — Il est d'une taille « énorme, armé sur son cheval. — Il dit enfin qu'il est Guillaume au Court- « Nez. — Venez-y. dame, par Dieu; vous le verrez ». — Guibourc l'entend; tout son sang est troublé; — Elle descend du palais seigneurial. — Et vient aux créneaux, au-dessus des fossés : — '.<. Que demandez-vous, vassal » ? dit-elle à Guillaume. — Le comte répond : « Dame, ouvrez la porte — Bien « vite, et faites abattre le pont-levis : — Car je suis poursuivi par Baudus « et Desramé, — Et par vingt mille Turcs dont les heaumes sont verts et '< chargés de pierreries. — S'ils m'atteignent, je suis mort. — Pour Dieu, « gentille comtesse, hàtez-vous ». — « Point n'entrerez, vassal », dit Guibourc. — <•: Je suis toute seule ici. il n'y a pas un homme avec moi, — Si « ce n'est ce portier et un prêtre, — Et mes petits enfants qui n'ont pas « dix ans passés ; — Je suis avec nos dames, qui ont le cœur navré — A « cause de leurs maris, ne sachant ce qu'ils sont devenus. — Ils sont partis « avec Guillaume au Court-Nez, — En .\liscans, contre païens mécréants. « — Non, on n'ouvrira ici ni porte ni guichet, — Jusqu'au retour de Guil- « la'ume, — Le gentil comte qui de moi est aimé. — Ah ! que le Dieu le « préserve. Dieu qui est mort sur la croix » ! — Guillaume l'entend ; il s'incline vers la terre; — De [)itié, il pleure, le marquis au Court-Nez; — Les larmes lui courent fil k fil sur les joues ; — il se relève, il rappelle Guibourc : — « Je suis Guillaume », dit -il. « Vous avez grand tort — Et je « m'émerveille fort que vous ne m'ayez pas reconnu. — Je suis Guillaume : « ce serait mal à vous de ne pas me croire ». — « Païen », dit Guibourc, « vous mentez; — Mais, par l'Apôtre qu'on invoque aux prés de Néron, par « saint Pierre, votre chef sera désarmé. — Avant que je vous ouvre la « porte ».

Le comte Guillaume a gran le hAte d'entrer, — Et ce n'est pas merveille,

II PART. LIVR. M

CHAP. XX

504 ANALYSE D'ALISCANS.

Il PAHT. i.ivR. M. restées dans ce récit, et auront frappé nos lecteurs.

CliAP. XX. "^ ^

■ Loin de nous la ])ensée de comparer cette épopée si

car il doit avoir peur. — Derrière lui il entend le chemin retentir — Sous les pas de cette gent qui le hait : — « Franche comtesse », dit Guillaume le baron, — « Trop longuement me faites demeurer. — Voyez de païens toutes « ces terres sont couvertes ». — « Ah » ! dit Guibourc, «■ j'entends bien à « vos paroles que vous ne ressemblez pas à Guillaume : — Jamais je ne Tai « vu avoir peur des païens, — Mais, par saint Pierre, que je dois moult « aimer, — Je ne ferai ouvrir ni porte ni guichet, — Jusqu'à ce que je voie « votre chef désarmé, — Votre nez, votre bouche et vos 3"eux; — Car plua sieurs gens se ressemblent au parler. — Ici, je suis seule, et ne suis point « blâmable dans mes craintes ». — Le Comte Tentend, laisse tomber sa ventaille — Et relève son heaume vert et chargé de pierreries : — « Dame », dit-il, « vous pouvez regarder à présent : — Je suis Guillaume ; « laissez-moi entrer». — Comme Guibourc est en train de le reconnaître, — Elle voit cent païens traverser la campagne. — Ils sont partis de l'ost, commandés par Corsu d'Urastes ; — Desramé leur avait confié la garde — De deux cents prisonniers chrétiens, qui tous sont bacheliers, — Et de trente dames au clair visage. — Les païens les ont fait charger de lourdes chaînes, — Et ils les battent : puissent-ils être maudits de Dieu ! — Dame Guiboiu-c les a entendus crier — Et réclamer l'aide de Dieu. — Elle dit à Guillaume : « Je vois bien maintenant — Que vous n'êtes pas don « Guillaume le baron, — Ce tier bras couvert de tant de gloire. — Vous ne <.< laisseriez jias des païens emmener nos gens, — Vous ne les laisseriez pas « battre ainsi et dévorer nos chrétiens. — Non, vous ne les laisseriez pas « emmener de la sorte, et cela quand vous êtes si près ». — « Dieu »! dit le comte, « comme elle me veut éprouver! — Mais, par Celui qui a tout « à sauver, — Dussé-je avoir la tète coupée, — Dussé-je être démembré tout « vivant, — Je veux aller ici jouter devant elle. — Il est bien juste que, « par amour pour elle, je souffre quelque chose, — Et que, pour agrandir et « exalter le royaume de Dieu. — Je travaille et je peine mon corps ». — Il relace son heaume, laisse aller son cheval, — Avec toute la vitesse et l'impétuosité possibles, — Et court à la rencontre des païens, pour se mesurer avec eux; — Il perce l'écu du premier, — Lui rompt son haubert, en arrache l'orfroi ; — Parmi son corps enfonce le bois et le fer de sa lance, — De rautre part en a fait passer le gonfanon, — Et enfin, jambes levées, fait mourir le païen renversé. — Puis, il prend l'épée de ce mécréant, — Et, avec elle, fait voler la tête d'un autre païen ; — Il en pourfend un autre jusqu'à la cervelle, — Et en étend un troisième mort à ses pieds. — 11 frappe le quatrième avant qu'il ait pu jjarler. — Païens le virent ; l'épouvante les prend — Ils s'enfuient pour sauver leur vie, — Et laiissent en

liberté tous leurs prisonniers. — Le baron (Uiillaume les suit pour les tailler en pièces, — Mais ils fuient devant lui et n'osent demeurer. — Guibourc Va. vu, elle commence à pleurer, et s'écrie à haute voix : — « Venez, beau sire, « vous pouvez entrer ». — Guillaume rentend, il retourne, — Galope vers les prisonniers, — Les délivre l'un après l'autre de leurs chaînes — Et les

prie d'entrer à Orange avec lui

Les Païens ont environné Orange : — Ils ont brûlé la terre, ils l'ont toute i ravagée. — Guillaume cependant [est dans le palais] ; il a la tète désarmée;

— Dame Guibourc lui a ôté son épée. — Dolente, éplorée. elle lui retire son heaume ; — Puis, lui enlève sa grande cotte couverte d'orfroi ; — Sous le haubert, sa chair est toute crevée; — 11 a quinze blessures; — Ses bras sont en sang ; — L'eau du cœur lui est montée aux yeux — Et lui a coulé

ANALYSE D'ÀLISCàNS. 505

profondément naturelle aux poëmes de l'antiquité : le " style cVAiiscans, faut-il le dire, est médiocre, et la -

sui- la face ; — Guibourc le voit, et change de couleur : — « Sire », dit-elle, « je suis votre jurée, — Loyalement épousée par vous selon la loi de Dieu; « C'est grâce à vous que je suis chrétienne, — Que j'ai été baptisée sur « les saints fonts, — Et que par l'huile du saint chrême j'ai été régénérée en « Dieu. — Il ne m'est certes point défendu de vous entendre. — Mais d'une « chose suis moult épouvantée : — C'est de ce que je vous ai ouvert la porte. « — Si vous étiez Guillaume, vous auriez avec vous ramené votre mesnie, — « Le comte Bertrand au noble visage. — L'enfant Guichart qui bien frappe « de l'épée, — Et Guielin, et Gaudin de Pierrelée, — Et Vivien dont je suis « si triste, — Et tout le baronnage enfin de la terre chrétienne. — Puis, il « y aurait ici des jongleurs, — Et on entendrait le so»- des vielles; — 11 y « aurait enfin une grande joie autour de Guillaume vainqueur. — Non, vous « n'êtes pas Guillaume ; j'en suis tout effrayée ». — « Dieu »! dit le comte, « sainte Vierge honorée! — Ce qu'elle dit, hélas! est vérité pi'ouvée; — '< Ma vie sera désormais usée par ma grande douleur. — Franche comtesse, « je ne dois vous le celer; — Toute ma maison est morte. — Elle a été « vaincue en Aliscans. — Tous ont la tête coupée. — Je me suis enfui, je « n'ai pu rester ; — Les Turcs m'ont poursuivi plus d'une grande journée ».

— Guibourc Tentend; elle tombe pâmée à terre. — Quand elle se redresse, elle s'est fortement lamentée : — « Ah! malheureuse que je suis»! dit-elle.

— « Oui, je puis dire que je suis une malheureuse, — Puisque tant de « jeunesse est morte pour moi. — Sainte Marie, reine couronnée, — Que « ne suis-je aujourd'hui morte et enterrée! — Ah! ma grande douleur ne « sera jamais oubliée, — Tant que je serai en terre ».

Grand fut le deuil qui pesait sur Orange; — Guibourc pleure, et beaucoup d'auti'es avec elle : — « Sire, sire », dit-elle, « où est resté Bertrand? « — Où Guielin? où Guichart? — Où Gautier de Termes, Gérart et Guine- « mant? — Le blond GaucUn et le preux Josserant? — Et Vivien, le gentil « combattant ? — Et tout le baronnage de la terre des Francs ? — Rendez- « les-moi, sains et saufs, et vivants ». — « Dame », dit-il, « morts sont en « Aliscans » ?

« Sire Guillaume, ne vous mettez pas en émoi. — Allez en France cher- « cher du secours et de l'aide. — Quand Hermengart de Favie le saura, — « Votre mère, que Dieu bénisse! — Et Aimeri à la barbe fleurie, — Ils con- « voqueront belle bachelerie — Et toute la riche baronnie de leur terre. — « Votre fière famille, qui est si puissante, — Saura bien nous secourir en la « terre haïe ». — « Dieu », dit Guillaume, « dame sainte Marie, — J"ai tant « de fois déjà fait rassembler de ces armées, — Tant de fois j'ai mis la gent « de France en travail et en peine à cause de moi, — Qu'ils ne croiront ja- « mais que ma maison soit morte. — Dame Guibourc, belle sœur, douce « amie, — Si cette parole arrive en France par la voie d'un messager, — On « la prendra pour folie. — Si je n'y vais, tout sera inutile. — Et cette chose « ne peut se faire que par moi. — Mais, par saint Pierre, je n'irais pas pour « tout l'or de Pavie. — En vérité, je serais un mauvais chevalier et plein « de couardise, — Si je vous laissais à Orange, — Ainsi seule et trou- « blée ».

« Sire Guillaume », dit Guibourc en pleurent; — « Allez en Finnce, et, « avec votre permission, — Je resterai, moi, dans Orange la grande. — J'y « resterai, moi et les dames qui sont ici; — Chacune de nous revêtira le « haubert jajeran — Et, sur son chef, le heaume vert et luisant; — Cha- « cune ceindra l'épée à son coté, — Mettra Pécu à son cou et l'épieu tran-

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