‹ Les eopeés françaisesChapitre 144 sur 180 · II PART. LIVK. II CH\P. XX · texte numérisé non relu

II PART. LIVK. II CH\P. XX

506 ANALYSE D'ÀLISCANS.

langue en est faible : la formule a trop envahi cette poésie; il y a des banalités désespérantes, des répétitions, des longueurs : mais à quelle hauteur ne s'élève pas la pensée du poëte ! Étudiez les types qu'il a fait vivre dans ses vers : il en est trois surtout dont on ne

« chant à soa poing. — Il y a ici des chevaliers dont je sais le nombre, — Que « vous avez délivrés des païens . — Nous monterons tous ensemble sur ces « murs, là-devant, — Et bien les défendrons si les Turcs les assaillent. — « Oui, je serai armée comme un soldat. — Et, par saint Denis que je prends « à garant, — Il n'y a pas de Sarrasin ni de Persan, — Si je l'atteins d'une « pierre, en lançant, — Qui ne tombe de son cheval ». — Guillaume l'entend, il va embrasser Guibourc; — Par grand amour, ils se tiennent embrassés ; — L'un pour l'autre pleure de douleur. — Tant va Guibourc priant et suppliant Guillaume, — Qu'il lui promet d'aller en France, chercher du secours.

« Ah ! sire Guillaume », dit Guibourc la sensée, — a Tu vas partir en « France la louée, — Et tu vas me laisser dolente et égarée — Au milieu « d'une gent dont je ne suis pas aimée. — Cependant, toi, tu iras en une « terre riche et abondante; — Tu y verras mainte jeune fille aux belles « couleurs, — Et mainte noble dame bien parée. — Je sens bien que tu « m'auras bien vite oubliée, — Et que ton amour ira bien vite de son coté. « Et que pourriez vous regretter, hélas! en ce pays — Où vous avez enduré « tant de peines, — Et la faim, et la soif, et tant de douleurs »? — Le Comte l'entend, il a regardé Guibourc; — L'eau du cœur lui est montée aux yeux;

— Les pleurs coulent le long de son menton sur son bliaut doublé, — Et mouillent le fourreau de son épée. — Il embrasse Guibourc, la réconforte; — La couvre de baisers, la tient dans ses bras, — Et lui dit : « Ne soyez pas « pas inquiète, dame ; — Je vous donne ici et vous engage ma foi — Que «je ne changerai pas de vêtements, ni de chemise, — Ni de braies, ni de <' chausses, — Que je ne me laverai point la tète, — Que je ne mangerai « point de chair ni de poivrade, — Que je ne boirai pas de vin, ni d'épices, « — En maserin, ni en coupe dorée ; — Que je ne boirai habituellement que « de Teau, — Que je ne mangerai point de gâteau bluté, — Mais seulement <f d'un gros pain mêlé tie paille ; — Que je ne coucherai pas sur couette de « plume, — Que je ne me servirai pas de draps encourtinés, — Mais seule- « ment du cuir de ma selle feutrée, — Et jamais ma bouche ne touchera <f une autre bouche; — Elle ne connaîtra que le l)aiser et la saveur de la « vùtre, — Dans ce palais dont la cour est pavée ». — Alors le Comte l'a baisée encore une fois — Et il y eut mainte larme pleurée.... = Grand fut Guillaume, il eut le bras carré, — Dame Guibourc lui a ceint l'épée ; — Le clerc Etienne lui apporte sa targe; — Le comte la prend, en passe la courroie dans son bras, — Descend de la salle pavée, — Et vient au perron, sous l'olivier touflu. — Toute sa gent est avec lui armée. — Il monte sur son cheval qui eut la croupe carrée. — Dame Guiboirc lui dit alors sage parole : — « Sire », dit-elle, « vous m'avez épousée, — Bénie et consacrée k « l'honneur de Dieu. — C'est grâce à vous que je suis chrétienne ; — Toute « ma terre vous fut abandonnée. — Tu sais quelle joie je t'ai apportée ; — « Souviens-toi un peu de cette malheureuse ». — Il l'embrasse, il la rassure,

— Il la réconforte doucement.., — Puis il s'est mis en sa voie. — Que Dieu le conduise, qui fit ciel et rosée, — Ainsi que la Vierge Marie »! {Aliscans, éd. Guessard et de Montaiglon, vers 1597-20G6j.

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ANALYSE D'ALISCISS. 507

retrouverait pas la beauté dans la poésie primitive des

autres peuples. C'est Vivien, c'est Guillaume, c'est '

Guibourc. Cet enfant qui meurt couvert de plaies, cher- j

chant en vain dans sa mémoire le souvenir d'une faute J

et ne s'accusant que d'avoir reculé d'un pied devant j

cent mille Sarrasins; ce vieux comte assistant à la mort ,

de tous les siens et imposant le respect à toute une armée païenne ; cette feumie surtout qui se fait soudain plus courageuse que le plus courageux des hommes, |

qui le relève, qui l'exhorte, qui le sauve, et puis qui, ^;

fatiguée de cet effoi't, redevient tout à coup une pauvre ;

femme au cœur 'aimant et aux yeux pleins de larmes; '

ces trois héros de notre drame excitent au plus haut \

point notre admiration enthousiaste. On a dit. on répète que le Christianisme a amolli les âmes; (ju"il a diminué la somme de virilit»' sur la terre; qu'il a en '

particulier cfTéminé la femme antique. Le récit d'A- •

liscans, ce récit essentiellement populaire, vient dt'montrer le contraire. Qu'on nous cite la femme de rhistoire ou de la fable antiques dont on pourrait légitimement ^

comparer la grandeur et le courage au courage et ii la \

srran deur de Gui bourc ... -i

Guibourc est le type de la chrétienne, et nous ne crai- j

gnons pas de saluer ce ty})e au passage. j

... Ce chevalier qui suit au aralop de son cheval le v ouiiiaume ]

'■ "- , . . ;i la Pour

chemin de France, qui ne s'arrête ni jour ni nuit, qui ne ^i^ Louis.

veut pas de gîte ni de repos, c'est Guillaume. Il traverse.

comme l'éclair, l'armée païenne qui entoure Orange ; il

se précipite, il ne fait h;iUe i|u"ji Orléans '... On vit un

jour entrer dans cette ville un homme pâle, décharné.

hideux. « Ce doit être un voleur », se disent les bour- j

geois épouvantés, et le châtelain l'insulte : « Je suis che- I

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