‹ Les eopeés françaisesChapitre 152 sur 180 · ANALYSE D'/1Z./50L · texte numérisé non relu

ANALYSE D'/1Z./50L

II PART. Livu, II. vent, les chevaux hennissaient, les trompettes son-

CHAP. XXII. ■ ' r

naient : « Ce sont lesSaiTasins », se dit Guibourc. Et,

sentant cette fois ses forces épuisées, la courageuse femme pleura : « Guillaume, Guillaume », répétait-elle, « vous m'avez oubliée. Je suis perdue, je suis morte ' ». Et elle pleurait encore. Soudain elle entendit une voix qu'elle connaissait bien, et cette voix lui disait : «■ Je « suis Guillaume que vous avez tant désiré, et l'armée « que vous voyez est celle de France. Ouvrez la porte « de la tour ». Guibourc leva les yeux et aperçut un grand chevalier qui se tenait sur le seuil : « Otez votre '< heaume ». lui dit-elle. Il Tôta, et elle reconnut Guillaume. Aloj's, tout éperdue de joie et presque folle ', elle descendit les degrés en courant, baissa le pont, et tomba dans les l)ras de son mari. Ils s'embrassèrent dix fois et pleurèrent longtemps.

Comme elle était encore dans la première ivresse de ce bonheur inespéré, Guibourc aperçut une sorte de géant armé d'une perche colossale qui venait d'entrer à la cuisine : « D'où vient cet homme »? dit-elle. — « De France, dame >•. — « Qui vous l'a donné »? — « Le Roi ». — « Est-il cluvtien »? — « Pas encore ». — « Quel est son nom »? — « Renouart ». Guibourc fut d'avis que le nouvel ami de Guillaume avait bonne mine, et (pril devait appartenir' à une « fière geste ' » ; mais elle était encore bien loin de se douter qu'il fût son frère. Si elle l'avait su, quelle joie pour elle !

Pendant ce ]nemier entretien de Guillaume et de

•1. AUscans, éd. Giiessard et de Monlaiglon, vers 396S-4039. -- 2. Ibich, vers 4040-4074. Guibourc reconnaît son mari « ci la boce... — Kè li ot fait isoRÉs DE MONBRANT — Tvés devant Borne en la bataille gvant » '(-1073- 4074). L'auteur A^Aliscans ne connaissait pas sans doute la version du Covronnement Looys qui nous est restée: il suivait d'autres traditions. Dans le texte du Couronnement, c'est Corsolt. et non pas Isoré, qui blesse Guillaume au visage. — 3. Ibicl, vers 4075-4124.

ANALYSE D'A Lise ANS. 52T

Guiboiirc. l'armée du comte d'Orange s'était répandue dans la ville et aux environs ; elle y avait établi son campement. De la tour ou ils étaient enfin réunis, la bonne comtesse et son mari entendaient à tout instant de nouveaux bruits joyeux. C'étaient autant de nouveaux corps d'armée chrétiens qui, bannières au vent et au son des grailles^ arrivaient au secours du vaincu d'Aliscans. Qui arrive, là, le premier? C'est Hernaut de Gironde avec quatre mille chevaliers * : « Les païens « sont perdus », s'écrie Guillaume; « Bertrand sera « bientôt délivré ». — « Et Vivien vengé », ajoute Guibourc qui ne peut perdre le souvenir de son neveu. Voici une autre troupe : c'est Beuve de Commarcis avec six mille férues tis -. Et ce vieillard aux cheveux blancs, qui marche à la tête de quatre mille hommes et se tient si fièrement sur son cheval ? C'est le vieil Aimeri avec ses Narbonnais ^ Dans cette poussière qui s'élève là-bas, est la petite arm(?e de Bernart de Brebant. 11 n'a que trois mille chevaliers sous son gontanon, mais il a la rage au cœur, la rage d'un père qui veut revoir son enfant : <( Nous délivrerons mon fils Bertrand », s'écrie-t-il, « et malheur aux Sarrasins ^ » ! Derrière lui, à peu de distance, on voit (mirer dans la tour Gloriette un roi suivi de cin({ mille chevaliers : c'est Guibert, le roi d'Andrenas \ Mais le visage de Guillaume s'est éclairé soudain d'une joie encore plus vive. Qu'a-t-il vu, et quel est cet autre bai'on qui vient de paraître sous les murs brûlés d'Orange? A sa vue, tous Ites Français s'inclinent, et se disent : « Voici l'homme « que les païens redoutent le plus » ! Le niiuù de Guibourc fait à ce nouveau venu un accueil encore plus

1. AUscans. éd. Guessai'd et de Montaiglon, vers 41:25-4148. — 2. Ibid., vei-s 4149-4155. — 3. Ibid., vers 4156-4176. — 4. Ibid., vers 4177-4:^09, — :>. Ibid., vers 4210-4331.

ir PART. LIVR II.

CHAT. XXII

II PART. I.IVK. II. CHAP. XXJI.

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fraternel qu'à tous les autres, et eourt à sa rencontre les bras tendus. C'est Aïmer le Chétif, celui qui a conquis sur les Sarrasins la terre de saint Marc, Venise ; après Guillaume, c'est le plus courageux et le plus fier de tous les enfants d'Aimeri '.

Enfin, toute l'armée chrétienne est rassemblée, et la grande guerre peut commencer ".

L'attention de tous les Français ne tarda pas à se fixer sur Renouart, sur cet être bizarre qui ne quittait jamais les cuisines et ne voulait point se séparer de son éjiorme bâton. Toujours en lutte avec les cuisiniers, il n'avait qu'une seule façon d'en finir avec eux, mais elle était terrible : il les jetait dans le feu et les regardait brûler sans étonnement et sans émoi. Ensuite (et c'est un trait de son caractère qu'il est bon de signalerj il se redressait fièrement, et, sans vouloir encore révéler son origine à qui que ce fût, se disait tout bas à lui-même : « Tu (\s le fils d'un l'oi, tu este frère de (( quinze rois, et ne dois paspermetti'e qu'on t'insulte » ! Tant de force, tant de fierté, concilient déjii à Henouart l'amitié de Guibourc. Elle va le chercher à la cuisine, l'arrache aux méchants compagnons qui le raillent, s'assied piès de lui et lui parle très-doucement : « Ve- (( nez dans ma chambre de pierre », lui dit-elle, « et je <( vous vêtirai d'une belle pelisse d'hermine ». Elle l'emmène, et, avec je ne sais quel vague pressentiment dans l'àme : « N'avez-vous pas une sœur »? lui demande-t-elle. — « Si vraiment », répond Renouart.

1- Aliscans, éd. Guessard et de Montaiglon, vers 4232-4264. — 2. Wolfram, dans le chaut cinqui.'nie de son '\]'ine'iab)i. avait inlercalé, avant rarrivée des fils irAimeri. un long épisode qui ne se trouve ].as dans notre Aliscans. Pendant une trêve, Gyburget Terramer se livrent, dans le poëme allemand, à une longue dispute théologique ; Terramer est furieux contre Gvhurg que son fils Ehmereitz est seul à défendre; libaU veut tuer Khniereitz, et \Villeli;i!in arrive au moment ou la détresse des assiégés est à son comble.

ANALYSE irALlSCÀNS. 5^9

u 11 irest pas de femme qui soit plus sage ; il u'est pas « (le fée ni de sirène qui soit plus belle ». Le géant se tait alors, il baisse la tète, et Guibourc reste silencieuse aussi. Li cuers U dist — Ke c'est ses frères, mais nel vaut demander. Toute cette scène est charmante '.

L'heure du départ approche ; car il ne convient pas que les chrétiens s'endorment dans Orange. Les païens se sont retranchés dans la plaine d'Aliscans : c'est donc à Aliscans qu'il faut les attaquer et les vaincre. Guibourc, qui a cherché de nouveau à savoir le secret de la naissance de Renouart, et n'a pu obtenir de lui que cette réponse : « Vous le saurez à mon retour », Guiljourc ne songe plus qu'à revêtir des plus riches et des plus fortes armes le champion de la Chrétienté. Elle tire d'un écrin un haubert aux doubles mailles, aux quartiers d'or et d'argent, qui appartint jadis à l'émir Tornefier ; puis une épée qui fut autrefois celle de Corsuble ; elle les offre à Renouart ({ui les repousse énergiquement : « Je n'ai besoin que de mon tinel », dit-il, « et vous verrez comment je saurai massacrer « les païens. Chacun de mes coups abattra le cheval « et le cavalier ». Guibourc^ que ce courage ravit, lui saute au cou et l'embrasse. Mais les femmes ne renoncent pas aisément cà leurs idées, et la fille de Desramé, pleurant à la seule pensée des dangers que va courir Renouart. le décide enfin à revêtir le haubert et le heaume : « Prenez l'épée aussi », lui dit-elle. « Si « votre tinel venait à se briser, elle ne vous serait |)as « inutile ». 11 la laisse faire; puis se regarde, et se trouve fort b(>au sous cet appareil militaire (pi'il porte pour la première fois. Telle est cependant la force de

1. Aliscans, éd. Gue.ssanl et de Mantaiglon, \evi 4265-147(5. L'auleur du WiUehalm insiste ici sur la res^eniljlance merveilleuse de Ilennewart et de Gyburg- (chant vi).

Il V\K\\ 1,;VR, II, C'IM'. XXI',

530 ANALYSE ïi'ALISCAiSS.

ciMp'xxn "' 1 lif'^l^'t^'c^^ fl'i il rentre dans la cuisine et se met à tour-

ner la broche, le heaume en tête et l'épée au côté. A sa

vue, les cuisiniers s'enfuient, et lîenouart, aussi gourmand (jue brave, profite de leur terreur pour faire im de ses meilleurs repas. Tous les barons alors lui tendent leurs hanaps, et l'invitent à boire. Ils essayent, d'ailleurs, de soulever le formidable tinel, mais en vain ; Guillaume lui-même y échoue. Le géant, au contraire, le manie avec une légèreté prodigieuse; il le fait tourner plusieurs fois autour de sa tête, le jette en Tair et le l'attrape avec lune ou Tautre de ses mains ; il jongle avec cet énorme bâton, avec cet arbre : si k ina/w/e (■ont alite csprcviar. C(>peiidant on s'attroupe autour de lui, on Fadmire, on l'applaudit; mais lui, sans s'occuper davantage de ces jeux inutiles : « Aux armes >» ! s'écrie-t-il, « et partons à Aliscans ' » !

Tout lleiioiiai't est dans la scène cpie nous venons de raconter : c'est une sorte d'Hercule io-iiorant et s^rossier, qui est né roi et s'enorgueillit, mais en secret, de sa naissance. C'est un païen cpii n'a souci que de tuer les païens et (piuii instinct irrésistible pousse vers l'Kglise. Sa foi. du reste, sera toujours matérielle et brutale, et il ne comprendra jamais (ju'on puisse servir la Vérité autrement qu'à coups de tinel. Singulière idée, après tout, qu'ont eue nos épiques d'aller cliercher ce Ik'm'os dans les rangs des Sarrasins et d'égaler sa gloire à celle de Charlemague ou de Guillaume 1 C'est le triomphe de la force musculaire, et de cette force toute seule, car Renouart n'a rien de sympathi- (juc : il est glouton, cruel, dénaturé. Tout ;i l'heure il prendra plaisir ji lutter avec son père et à massacrer ses frères l'un après l'autre. Son amour pour Guillaume,

1. A/ùca-f'-, oJ. GuessarJ et de Moiitaigloii) vers 44'/7-4663.

ANALYSE D'ALlSCAyS. 531

cet amour môme qui peut i)assei' pour rime de ses uvxnr. uvn. h

vertus, n'est i^iière que rattachement d'un cliien pour

son maître. 11 ne faudrait lui demander ni de la délicatesse, ni de l'esprit. D'un bout du poëme à Tautre, il est sans cesse occupé à faire des repas brutalement homériques et à avaler des pots de vin d'un seul trait ; puis, à jeter les cuisiniers dans le feu; puis, à perdre et à retrouver son linel ; puis, à écraser des Sarrasins avec cette arme primitive. Ces péripéties se renouvellent perpétuellement, et elles sont plusieurs fois racontées par notre poëte à peu près dans les mêmes termes. Pour tout dire, rien n'égale peut-être la beauté de la première partie d'AIisccms; rien n'est plus long, plus ennuyeux parfois que la fin de cette Chanson où Renouart tient trop de place.

Cependant les Français, au cri poussé par lami de Guillaume, se mirent en route vers Aliscans ; et Guibonrc, à l'une des fenêtres de Gloriette, vit bientôt disparaître à l'horizon l'arrière-garde de cette grande armée qui allait venger la mort de Vivien '.

Les Païens occupaient un espace de cinq lieues, et n. Préparatifs attendaient de pied ferme les Chrétiens. A la vue de "^ bafaiîk"'^'' ces innombrables ennemis, il v eut un certain frémis- lm", couards. sèment dans les rauffs des Français, et ce frémissement païennes

c * ' r>t bataillons

ressemblait à de la peur. Guillaume le sentit : « Nous ^^n-oxi<iu%. '( voici », dit-il. <- au moment de la i^rande l)atai!le. ri

1. Aliscans, éd. Gues:~ard et de Moutaiglon, vers 4(JG4 et suiv. Toujours plus théolog'ique. plus froid et plus long que le poëte français, ^\'olfram d'Eschenbach place ici une harangue de Gyburg, qui, avant été infidèle elle-même et voyant Renouart encore mécréant, se met à défendre les païens avec la subtilité d'un casuiste : « Le premier homme que Dieu a créé « n"ètait-il pas un païen? Elie. Ilenoch, Noé, étaient des païens; Job égale- « ment; et Dieu cependant ne les a pas rejetés. 11 en est de même des « trois rois mages, Melchior, Balthazar et Gaspard; c'étaient des païens, et « ils ne sont point condamnés. Tous les païens ne sont pas réservés aux « peines de TEnfer, etc.. etc. ». Combien notre Chanson de geste est plus naturelle et plus vive!

532 ANALYSE D'ALISCAlSS.

vu!v'ilu'^' " jtiiîiais peut-être il n'y en aura eu de plus terrible. « S'il en est parmi vous qui ont peur, je leur permets « de se retirer et leur donne volontiers congé ». De telles allocutions, d'ordinaire, sont suivies d'une généreuse protestation et n'ont d'autre effet que de raffermir tous les cœurs ; mais les lâches, ce jour-lk, eurent le courao'e de leur lâcheté : dix mille Français eurent l'incompréhensible audace de sortir des rangs et de s'en aller tranquillement loin de ce champ de bataille où ils laissaient leurs frères en danger '. Jamais désertion plus infâme n'a été racontée par les auteurs de nos Chansons de geste, et nos épi([ues ont l'habitude de ne mettre une telle couardise que sur le compte des Lombards.

Par malheur pour les couards, lorsqu'ils arrivèrent à certain défilé de la montagne, au moment de passer un pont, ils rencontrèrent devant eux un homme énorme qui brandissait un arbre dans sa main, et qui, d'une voix terrible, cria en leur barrant le chemin : (. Où allez-vous »?

(A^tte apparition leur glaça le sang dans les veines ; ils crurent ({ue c'était le Diable, et arrêtèrent soudain le galop de leurs chevaux : « Nous retournons en « France », dirent-ils. « Uni, nous avons hâte de re- (( venir dans notre pays, où nous nous ferons baigner « et ventouser, où nous boirons de bons vins et man- « gérons de bonne chère. Voulez-vous venir avec nous? « Si ce tinel vous embarrasse, on vous le portera " ». — a Taisez-vous et parlons d'autre chose »,leur répondit Renouart. « Sachez que j'ai été constitué par Guil- (( laume garde du camp, et je ne souffrirai point que « vous vous ('chappiez comme des lièvres. Malheur à

1. Alisca.is, éiiit. Guessard et de Montaii^Woa, vers 4781-1802 : « Mal soit de reureke itel i^-eiit fu née ». — 2. IbuL, vers 1803-4826.

ANALYSE DALISCA^S. 533

« VOUS »! Alors il se jette sur eux; du i)remier coup hpart. uvr. n.

•' ' ^ c i!.\r. XXII.

de son tinel il en tue cinq; du second coup, il en. abat

six autres ; en quelques minutes il en a massacré plus de cinquante : ce ({ui donne à réfléchir aux couards ; « Nous voulons bien maintenant aller à Alis- « cans », disent-ils d'un ton suppliant. Renouart alors leur fait rebrousser chemin, se met à la, tète de leur colonne, et, tout joyeux, ramène au camp ces dix mille fuyards. Ce furent eux qui, ce jour-là, se battirent le mieux. Ils surent conquérir plus de gloire qu'il n'en fallait pour effacer tant de déshonneur \

La bataille allait commencer, et les deux armées finissaient leurs derniers préparatifs au milieu d'un bruit terrible '. Tout prenait un air solennel

Les Français se partagèrent en sept k-lidlcs ou corps d'armée. Renouart commanda la première, qui se composait des dix mille couards; elle eut les honneurs de la journée. Guillaume était à la tète de la seconde colonne, avec son vieux père Aimeri : ils avaient dix mille chevaliers sous leurs ordres. Beuve de Commarcis conduisait la troisième échelle et marchait devant sept mille barons. Le quatrième corps d'armée était le moins nombreux : on y voyait Aïmer le Chétif et quatre cents hommes ; mais c'étaient des chevaliers éprouvés, qui avaient fait leurs preuves contre les païens et conquis jadis la ville de saint Marc. Dix mille fervestis suivaient Bernard de Brebant, qui ne cessait de penser à la captivité de son fds Bertrand; c'était la cinquième échelle. Hernaut de Gironde était le chef des dix mille hommes de la sixième colonne ; et, enfin, le roi d'Andrenas, Guibert, menait à l'ennemi

1. Aliscans, éd. Guessanl et de Montaiglon, vers 4827-48SS. — 2. Ilid., vers 4?89— 1902. '< Les Eeduins font grant noi.se », dit raiilem- (Je notre Clianson.

•'>?4 ANALYSE bÀLISCA.\S.

'"(Hu; 'xx'' "■ *^*^"'^^' '*^''^^' chevaliers, troupe vraiment royale. Le chef

(le tonte l'armée était Guillaume, qui, seul, devant le premier rang, s'avançait, superbe, monté sur Folatise. Toute cette Ijelle armée s'c^hranla en même temps et marcha, comme un seul homme, contre la gent maudite '. L(^ temps était beau: le soleil venait de se lever.

Les l^iïens, de leur coté, avaient divisé leur armée en dix colonnes immenses. Le géant Haucebier était le chef (le la pi'cmière, où l'on entendait hurler vingt mille Arabes. Extor de Salorie conduisait la seconde, et Sinagon la troisième. JMaudus de Rames. Baudus d'Aumarie, Borel et ses quatorze fils étaient h la tète dts autres corps d'armée, composés chacun de vingt mille hommes. J^'émir Desramé avait directement sous ses ordres cent mille Turcs et trente mille nègres, que lui avait amenés le roi Margos de Yaltbndée. Il commandait en outre à toute l'armée païenne ". A sa voix, elle se mit en mouvement, et l'on entendit le piétinement colossal de deux cent mille chevaux ; ])nis, un silence se fit, suivi de cris épouvantables.

Les deux armées venaient de se rencontrer. Choc terrible !

La bataille, aussitôt, devint une mêlée. Les deux peuples sentaient trop bien que cette lutte était décisive, et que, le soir de ce grand jour, ce serait Mahomet qui dominerait sur la terre, ou Jésus-Christ. iir. Le premier moment d'une bataille est toujours aî-

CoiniiU'niN'inrnts n t i i • o \

de la triau.io ircux. La rafi^c des deux partis est encore toute trai-

bataiUo. .in •

Délivrance des chc ; Ics forccs sout eutières; on veut se dévorer les

sept rufiiiils

eaptif.. y^y^^ i(.<5 autres. On se dit : « Je mangerai de ta chair » ;

1. Alicans, éd. Guessarl et de Montaig-lon, vers 4903-4955. — 2. Ibid., vers 495G-5110. Le poète a oublié de nous nommer les chefs des quatrième et cinquième corps de Tarmée païenne.

ANALYSE Yi'ALISCANS. 535

on se précipite, on tue, on meurt. Dès le commence- upart. hvr

Il ' ^ ^ THAP. XXII.

ment du poignéis, les Français et les Sarrasins se

prouvèrent leur haine mutuelle par les grands coups qu'ils se portèrent. Baudus, fds d'Aquin, traversa la bataille, monté sur son cheval Ampatin, et tua Guyon d'Auvergne et Milon de Romorantin. Aïmer accourt sur son destrier Florentin à l'aide des chrétiens qui plient, et se jette contre Baudus, mais tout à coup se voit entouré de dix mille païens. Coutumier de telles solitudes au milieu des conjbats , il fait aux mécréants la plus magnifique résistance. Il bondit, il se retourne à droite, à gauche, de tous cotés; il taille les bras, les têtes, les com'dies ; il est splendide à voir. Toutefois il s'affaiblit, et crie « Narbonne » ! pour appeler son père à son secours. Aimeri n'était pas loin, par bonheur : il arrive. Guillaume, Bernart, Guibert, Hernaut et Beuve s'empressent à leur tour et délivrent leur frère. La bataille devient universelle, et, sur tous ïes points, plus horrible encore. Le sang coule à torrents et les chrétiens font des prodiges de courage ; mais, hélas! ils sont un contre vingt-six. Qu'importe! ils massacrent, et massacrent encore, coni fait Ji le us familleus es brebis ^

On entend çà et là les barons d'Aimeri qui jettent leur cri de guerre : « Narbonne » î Ceux de Guillaume crient : « Orange »! Et les autres fds d'Aimeri se distinguent dans la bataille par d'autres mots de ralliement : « Gironde! Brebanl ! Andrenas! Barbastre »! La mêlée devient effroyable. Cependant la première colonne française n'est pas encore entrée en ligne, et Renouart n'a pas paru ; mais il ne saïu-ait tarder davantage, et, se tournant vers les couards dont il a

1. Alixcans, éJ. Giiessanl et de IMonlaitilon, vers 5111-52i'7.

536 ANALYSE D'ALISCAI^S.

" '.'nIp/xxM " ^''^"^'^i •-'tï'*-' !<-' clief : c( Le premier d'entre vous qui « tourne le dos, je l'écrase avec mon tinel ». Cette harangue est courte, mais elle est bonne. Ses chevaliers tiennent d'ailleurs à faire oublier leur faute, et à la laver dans leur sang ou dans le sang des païens. Ils opèrent dans le combat une diversion puissante, et les mécréants se prennent à fuir. Rien ne fut comparable à cette première apparition de Renouart sur le champ de bataille : il abattait les païens comme la faux tranche l'herbe des ))rés '. Vivien sera bien vengé!

Le géant poursuivit les Arabes jusqu'à la mer, jusqu'à leurs vaisseaux dont il brisa les mats et qu'il mit en pièces. Il lit un formidable bond de vingt-cinq pieds et tomba soudain dans un de leurs chalands. Or, c'est là prt'cisément qu'étaient enfermés les sept cousins, captifs des Sarrasins; c'est là que cinquante geôliers gardaient Rertrand, Guielin, Guichart, Gandin, Hunaut, Gautier de Termes, Gui et Girart de Gommarcis. Tuer ces cinquante Esclavons fut pour Rainoart l'affaire d'un instant; il les confc^m avec son tinel. Mais il ne connaissait ni Bertrand, ni les autres prisonniers, et s'apprêtait à les massacrer également comme d'autres mécréants. Or, le malheureux Bertrand avait les yeux bandés et les poings liés : « Serais-je assez lâche », se dit Renouart, « pour frapper ainsi des pri- « sonniers, des hommes désarmés »? Il recula devant une telle lâcheté, et épargna les sept enfants. Quelques instants après, il apprenait leurs noms, et qu'ils étaient les neveux de Guillaume : « Eh bien ! vous allez être « délivrés ^^or T amour de Guillaume ». Vite, il leur débanda les yeux, délivra leur cou des carcans qui l'étreignaient, délia leurs mains. A peine Bertrand fut-il

1. Al/sra.is. éd. Giies^ard et de Montaiirlon. vers 5228-530?.

ANALYSE D'ALISCANS. 537

libre, qu'il ieta un cri de ioie, revêtit un haubert et hpart. livr.

^ 1 J .1 ' ^ CHAI". XXII

un vert cime luisant, prit une épée, et fit mine de se

précipiter contre les Sarrasins : « On voit bien », dit Renouart, « que vous êtes de bonne race »! — « C'est « vrai », lui répondit Bertrand, « mais je n'ai point de « cheval ». Et à mesure que les enfants étaient mis en liberté, le premier mot de chacun d'eux était le même : « Ah! si j'avais un destrier » ! Et, en effet, ces chevaliers du moyen âge ne pouvaient rien sans cheval '.

Renouart se charge volontiers de donner aux enfants ce qui leur manque. Les Païens ne sont-ils pas là, et le tinel du géant n'en aura-t-il pas rapidement écrasé quelques-uns dont les destriers seront donnés aux neveux de Guillaume? Sans plus tarder, il se lance dans la mêlée; mais il avait, hélas! plus de bonne volonté que d'esprit. W donne aux Sarrasins de si rudes coups de son levier qu'il écrase et aplatit le cheval en même temps que le cavalier : ce qui, certes, est fort beau, mais ne fait nullement l'affaire de Bertrand et de ses cousins. Vingt fois le frère de Guibourc essaye de retenir le poids de son tinel, vingt fois il y échoue. Le tinel descend toujours jusqu'à terre, en faisant le même mélange sanglant du Sarrasin et de son destrier'... Et je m'imagine ici voir et entendre les auditoires du treizième siècle, au moment où le jongleur leur chantait cet épisode de notre Roman. A chaque vers où le poète leur montrait Renouart tuant malgré lui le cheval qu'il destinait à Rertrand, ce devait être un éclat de rire inextinguible. 11 faut même avouer que notre auteur a un peu trop abusé de cet efTet trop facile, et que ses répétitions sont vraiment fatigantes. Le succès l'a gâté.

1. Ali.stans, cil. Guessanl et de Monlaiglon, vers r):)10-ô395. — ?. Ibid., ver.-* 53PG-5lt7.

II l'.S.KT. LIVR. II.

CHAT. XMI.

538 ANALYSE b'ALlSCANS,

Bertrand donne alors un bon conseil an géant, qui ne peut calculer le poids de son tinel : « Frappez en « doutant », lui dit-il. — « Allons, c'est bien », dit Renouart, « vous verrez qu'il me faudra maintenant « recevoir des leçons et me remettre à l'école ». Et, bravement, il recommence à faire tomber, comme auparavant, son levier sur la tète des païens. Autant de païens tués... autant de chevaux écrasés et les sept enfants restent toujours à pied. « Boutez, boutez », ne cesse de crier Bertrand à ce vain({ueur trop puissant et qui ne peut contenir sa force. Enfin, Renouart se décide à suivre cet avis; et bientôt les sept cousins, montés sur de beaux destriers, font, à la suite de leur libérateur, leur entrée dans la bataille '. On s'aperçut bientôt de leur présence.

La mêlée est dans toute son horreur; à cinq lieues, on en entend le bruit. La mer tremble et les vaisseaux bondissent. Trente mille trompettes païennes résonnent à la fois, avec mille tambours. Le sol est déjà tout rouge. Renouart fait le vide autoiu' de lui, et les païens fuient devant lui comme l'alouette devant le faucon. Si les ochist et abat à foison^ — Com carpentiers fait petit boskiUo)i -. Les sept cousins, et surtout Bertrand, ne sont pas indignes de celui qui vient de les sauver; sept rois païens tombent sous leurs coups. Cependant, tout en combattant, ils cherchent des yeux quelqu'un dans la bataille : c'est leur oncle, c'est Guillaume qu'ils n'ont pas vu depuis quatre mois. 0 bonheur I ô joie ! ils se trouvent soudain en face de celui qu'ils désiraient. Ils voudraient l'embrasser, mais ne le peuvent. Le combat, en effet, prend pour les chrétiens je ne sais quelle mauvaise

1. Aliscans, éd. Guessart et de Montaiglon, vers 5448-5377. — ?. Ihid., vers 5578-5637.

due

r'ictoire

ANALYSE dÀLlSCA^S. 539

l)l]vsioiiomie; il semble ciirà tout instant le saiivo-nni- hpart. iivr. n

l ■ '■ * CilAI'. XXII.

peut va commencer, et que la seconde bataille d'Alis-

cans sera aussi fatale que la première à la chrétienté et à la France. « Si Dieu n'y veille », dit Guillaume lui-même, « nous ne pourrons résister plus longtemps ' ». L'espérance abandonne les cœurs les plus courageux : tout enqjire, tout devient lugubre.

Mais on compte sans Renouart, et c'est lui qui va tout changer.

Nous avons jusqu'à ce jour raconté assez de com- n. Les onze bats entre les Chrétiens et les Sarrasins pour que nos de uenoua.-

Victoire -j

lecteurs se soient fait une idée nette de la guerre, telle des Fiançais. j

que l'entendaient uos poètes. Rien, dans nos vieux Ro- j

mans, ne ressemble autant à une bataille qu'une autre bataille. Les deux partis se rencontrent dans quelque vaste plaine ; ils se partagent toujours en un certain i

nombre A' échelles, se rapprochent, se heurtent, et tout !

aussitôt se nuMent. Pas la moindre trace de stratégie. ]

Dès le commencement de l'action, chacun des combattants choisit un adversaire, le défie, l'insulte, le frappe et entame avec lui u)i duel sans merci, qui se termine presque toujours par la mort de l'un des deux ennemis. Dix mille, vingt mille duels tout semblables s'engagent en même temps sur le champ de bataille. Parfois quelque chrétien qui s'est trop avancé au milieu des Arabes est cerné par eux, et alors ses amis font pour le délivrer d'héroïques efforts. Cependant de nou- j

veaux bataillons païens arrivent sans cesse (on ne sait trop d'où) sur le théâtre de cette lutte sanglante : ils , ne renferment jamais moins de vingt ou trente mille !

Sarrasins ; c'est le chiffre consacré. La plupart du \

temps, ce corps de réserve se compose de nègres, ]

1. AUscaas, éd. Guesîard et de Montaialoii, vers 5G38-5nS9. :

H PART. I.1VR. II

CHAI'. XXII

540 ANALYSE D'.-lt/SC/iiVS.

pour lesquels nos poètes ont toujours témoigné une horreur particulière. C'est alors que la bataille devient tout-à-fait horrible et que les Français plient. Mais, en ce moment, quelque héros chrétien ne manque jamais d'attaquer un amiral ou un roi sarrasin, et c'est du succès de ce duel que dépend toute la journée. Si le païen est vaincu (et c'est le dénouement le plus ordinaire), les Turcs se débandent et fuient. La mort de leurs chefs décide toujours de leur défaite, et il n'est pas rare que les auteurs de nos Chansons les fassent alors mourir jusqu'au dernier. Telle est la physionomie de tous nos combats épiques ; telle est celle de la seconde bataille d'Aliscans.

Au moment où les Français vont battre en retraite, Renouart attaque successivement tous les chefs des païens. En raison de l'importance de cette lutte, un seul combat singulier ne suffirait pas pour terminer la journée. L'ami de Guillaume va tour à tour engager onze duels contre les plus redoutables adversaires. Et les Français ne pourront triompher que s'il est onze fois vainqueur.

Le premier qu'il défie, c'est Margos de Bocident, qui tenait la terre d'Arcaise, « où l'on dit que Lucifer descend , et au-delà de laquelle habitent les seuls Sagittaires et les seuls iYo//wz.ç ' ». Ce païen, ou plutôt ce sauvage, est armé. d'un épouvantable fïaiel dont il va frapper Guillaume. Renouart lui arrache cette arme redoutable et la jette au milieu des païens. Margos meurt, et son vainqueur s'écrie : « Je n'épargnerai

1. Aliscans, éd. Guessard et de Jlontaiglon, vers 5690-5709. Lepoëte décrit ainsi le pays d'Arcaise : « Desous Tabisme où desoivre li vent, — Illuec dist on ke Lucifer descent. — Outre cest règne n"a hom abitement — Fors Sajetaire et Noirons ensement; — Onqes n'i ot •!• seul grain de forment. — D'espises vivent et. d'odeur de pieument. — Par dechA est li grans arbres ki fent, — "n* fois en l'an par rnjonissement ».

ANALYSE b'ALISCAiyS. 541

« ni mes parents, ni mes frères eux-mêmes. Marsros hpart. hvr. n.

' C) CHAI'. XXM.

(( était mon cousin ; vous voyez connnent je l'ai tué ' » .

Le géant alors se repose un instant sur son tinel, et laisse tranquillement les païens s'assembler autour de lui. Ils sont bientôt près de dix mille qui l'ont pleuvoir sur lui lances et javelots ; mais le haubert et le capiaus de Renouart ne craignent rien. Il ne s'émeut pas de cette attaque et continue ii prendre son repos.

Un roi païen s'avance alors vers le frère de Guibourc. Il s'appelle Enorré, et vient de tuer plus de cinquante Français : maint François a mangié et estranglê. Son arme est un mail d'acier: mais Renouart ne le craint pas, l'écrase d'un coup de son tinel, et s'écrie : « J'en « ferai autant à tous mes frères et à mon père lui- « même, s'ils ne croient pas en Jésus-Christ » ! Ce fut son second duel '.

Cependant les païens ont déjà perdu quinze de leurs rois et trente mille hommes. Le tinel de Renouart a écrasé mille infidèles, et peu s'en faut que cent mille Arabes ne s'enfuient devant ce seul champion de la France. L'émir Desramé sent qu'il est temps d'entrer lui-même dans la mêlée. Il y entre d'une ftiçon terrible, et commence par renverser Gandin le Brun et cent autres Français. Comme il est tout fier de ce premier triomphe, il se trouve face à face avec Guillaume : il le cherchait, et pousse un cri de joie. Les chefs des deux grandes armées s'insultent tout d'abord ; puis, se jettent l'un sur l'autre, et il semble que ce combat va terminer la guerre. Desramé porte à Guillaume un coup formidable, et il faut (pie Dieu lui-iuènie intervienne

1. Aliseans, éd. Guessai'd et de Montaigloii, vers 5T10-5775. — 2. Ibid., vers 5776-5853. L'auteur iX Aliseans, après avoir décrit les nouveaux exploits de Rainoart, dit naïvement : « Mal resamble home ki onqes torchast pot — As grans cos ke il doue ».

Il PART. LIVR. II.

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5d2 • ANALYSE D'àLISCAAS.

pour qu'une telle blessure ne soit pas mortelle ; Jésus- Christ préserve et sauve son défenseur. C'est à Guillaume de frapper l'émir : il rassemble toutes ses forces, le frappe, le renverse de son destrier, le saisit par le ?iasa/, et s'apprête à lui trancher la tète avec sa bonne épée Joyeuse, quand, soudain, vingt mille Persans accourent à l'aide de leui" roi, et le délivrent \ La bataille, hélas! n'est pas encore finie; ce n'est pas d'ailleurs à Guillaume, mais à Renouart que le poëte réserve l'honneur de la gagner. Le comte d'Orange passe au second plan.

Le troisième duel de Renouart ne fut pas le moins dangereux : il eut cette fois quinze adversaires devant lui. C'était Borel, avec ses ({uatorze fils qui venaient d'être adoubés chevaliers. Ils étaient noirs, ils étaient hideux. Chacun deux portait un fléau de cuivre à la main. Leur père était armé d'un grand marteau d'acier niellé; au lieu de haubert, il avait revêtu la peau d'un lutin qui le rendait invulnérable. Sous ses teiribles coups étaient déjà tombés Gui de Montabel, Renier du Perche et Girart de Bordeaux. Mais Renouart va mettre fin à tant d'exploits; il le frappe derrière la tête, à un endroit ([ue la peau du lutin ne préservait pas , et l'abat roide mort à ses pieds. Il n'oublie pas de prendre le marteau d'acier de son ennemi vaincu et de le pendre à sa ceinture ; mais alors il se voit entouré par les quatorze enfants de Borel. i[\ù sont accourus comme des sangliers et veulent venger leur père. 11 écrase ces quatorze têtes avec son terrible tinel , et s'amus.e à soupeser leurs fléaux de cuivre : « Ccste arme est fetc ^( pour les moches oster », dit-il avec dédain, et il les

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