IL ÉLÉMENTS HISTORIQUES DE LA GESTE DE GUILLAUME
§ I. On peut scientifiquement étabhr les propositions suivantes : 1° Guillaume naquit vers le miliex' du liuitieme. siècle, dans la France du Nord, de parents illustres (Théodoric et Aide), qui ap^utrtenaient tres-probablement à la famille royale. Présente à Cliarlemagne, des le commencement de son règne, il tint une grande j^loce j^res du roi des Franks et fut au nombre de ses principaux conseillers et de ses meilleA'rs soldats. Mais , antérieure^nent à l'année 790, on ne sait rien de certain sur sa vie. — 2° En 790, Guillaume fut nomme par Charles duc de Septimanie, de Toulouse ou d'Aquitaine, en remplacement de Corso, q^n s'était laissé battre j)ar Adalric, fils du duc Lupt's. Le nouveau représentant du roi des Franks fit rentrer les Vascons dans l'ordre et rétablit la 2}aij: dans cette partie du royawme. Il était chargé d'en faire un boulevard inexpugnable contre les invasions des Sarrasins. — 3° Le fait le x>lus glorieux de la vie de Guillaume se rapporte à l'année 793. Hescham, successeur
NOinjE Bll^Lln(;i;M'llluL:E i:i Hl.sTiiIlKjUK. ::<
nous sera possible. Nous eu trouverons les éléments dans vingt-quatre Chansons de geste que nous avons
d'Abd-al-Rahman II, avait proclamé Z'Algihad. ou guei^^e sainte, et réuni cent riiille hommes qu'il divisa en dei(x corps d'armée. L'un niarcha contre les Chrétiens des Astiiries; l'autre envahit la France, arriva jusqu'à Narbonne et en brûla les faubourgs. Guillaume alla au-devant des envahisseurs, les rencontra'prés de la rivière d'Orbieux, à Tilledaigne, leur livra bataille, fut vaincu malgré des prodiges de valeur, mais força par cette re.nstance les Sarrasins à rejxtsser en Esjntgne. On jieut dire qu'à Villedaigne il sauva la France, tout aussi bien que Charles Martel l'avait sauvée à Poitiers. — 4° Guillaume prit la plus large part à la 2rrise de Barcelone par les armées de Louis, roi d'Aquitaine {en SOI suivant certains historiens , en 803 suivant les autres). — 5° Pat'venu au comble des honneurs et de la gloire, Guillaume, après avoir fondé en 804 le 'monastère de Gellone, voulut s'y retirer hà-méme en 806 {le 29 juin). Il était surtout attiré à la vie monastique par l'exemple de son ami, saint Benoit d'Aniane. Il donna à Gellone l'exemple de toutes les vertus, et y mourut en odeur de sainteté le 28 mai 812. Voy. dans Y Etude historique et littéraire sur la Vita sancti Willelmi de Cli. Ré- Aillout (pp. 500-50ï'), un excellent résumé de tout ce que les historiens nous ont laissé sur notre héros.
§ 2. Tels sont, si Ton peut ainsi parler, les cinq principaux acies de la vie si dramatique de saint Guillaume, et nous traiterons ailleurs de ceux qui concernent Aimeri de Narbonne, etc. Tous ces faits sont aujourd'hui entourés des preuves les plus solides et empruntés aux sources suivantes, que nous allons énumérer dans Tordre de leur importance : 1° Éginhard, qui raconte très-sommairement l'invasion de 793 {Annales, ann. 793) et le siège de Barcelone {Ibid., ana. 797 et 801). — 2° L'Astronome limousin, qui est le seul à nous fournir les plus précieux détails sur Taflaire du comte Corso (Pertz, II, 609) et qui s'étend plus longuement encore sur le siège de Barcelone {ibid., 612, 61.3). — 3» Ermoldus Niger, qui a consacré tout le premier livre de son poëme au récit détaillé de ce siège si long et si décisif, et qui donne sans hésiter le premier rang à notre héros (Pertz, II, 469, 470, 4/4. 4(6). — 4° La Vita sancti Benedicti Anianensis par Ardon, contemporain de samt Guillaume qu'il avait vu de ses yeux, à Gellone, dans Texercice de toutes les vertus monastiques. Le sixième cha|)itre de cette précieuse biographie, qui fut écrite vers ^22, a pour unique objet la conversion, la vie sainte et la mort de Guillaume {Acta sanctorunt maii, VI, 8u0). — 5« La Vita sancti Willelmi est un document dont l'imitortance a ete exagérée et sur Fàge duquel les critiques ne sont pas d'accord. = Un certain nombre d'entre eux (les Bollandistes, Jonckbloet) le placent au onzième siècle; M. Reiuaud {Invasions des Sarrasins, p. 107j. Fauriel {Histoire de la poésie provençale, II, p. 408), M. Paulin Paris {Manuscrits françois,^Ul, p. 122 et Histoire littéraire, XXII, p. 436, 470) et surtout L. Clarus/ paraissent disposés à le regarder comme plus ancien. Tout au contrah'e, dans un article de la Revue archéologique (1852, p. 336), M. J. Courtet considère le texte comme postérieur au onzième siècle. = Tel est aussi le sentiment de M. Ch. Revillout, et il l'a défendu dans un excellent Mémoire que nous allons résumer sous une forme nouvelle {Publications de la Société archéologique de Montpellier, n"^ 35 et 36; juillet 1876 : « Etude historique et littéraire sur l'ouvrage latin intitulé Vie de saint Guillaume »: pp. 496-576). — a. Gellone n'était â l'origine qu'une colonie, une cella de Fabbaye d'Aniane, et le même abbé gouvenia d'abord les deux monastères. — b. Mais, depuis le
II l'ART. I.IVR. M.
Cini'. I.
II PART. LIVR. II
ClIAP. I.
énumérées ailleurs , que nous analyserons plus loin. ■ Un des érudits contemporains qui ont consacré à
dixième siècle au moins, il y eut certainement deux abbés, et les deux abbayes furent absolument indépendantes Tune de l'autre. — c. Une rivalité devait nécessairement se produire un jour entre la maison-mère ei la colonie, et celle-ci devait, tout naturellement, souhaiter d'affaiblir la portée des textes qui racontaient les modestes origines de Gellone. Cette rivalité se produisit en effet, et fut de longue durée. — d. Les deux maisons s'adressèrent au Saint-Siège pour lui faire reconnaître leurs droits respectifs. Par une coïncidence qui n'eut rien de fortuit, il se trouva qu'en une seule et même année, Alexandre II répondit aux deux requêtes. Le 7 novembre 1066 il reconnut la suprématie d'Aniane sur Gellone; mais, le 7 mars précédent, il avait (sans nommer Aniane) accordé à Gellone des privilèges considérables et avait placé ce monastère sous la protection du Saint-Siège. — e. La lutte continua; mais on put la considérer comme terminée, lorsqu'en 1092, Urbain II se prononça décidément en faveur de Gellone et brisa tout lien entre les deux abbayes. — f. Donc, Gellone triomphait dans la réalité du droit; mais ce triomphe ne lui suffit pas, et l'ancienne colonie d'Aniane voulut aussi triompher dans la réalité de l'histoire. — g. Or, Aniane pouvait produire, en sa faveur, un acte du 15 décembre 804 contenant une donation du comte Guillaume qui établit très-réellement la suprématie d'Aniane sur Gellone (Ipsa cella sv.hgecta est ad Aniana monasterio). — h. Aniane, en second lieu, pouvait produire, à son avantage, un passage célèbre (§ 42) de la Vie de saint Benoit d'Aniane par saint Ardon, où il était dit fort nettement que Gellone n'était qu'une colonie d'Aniane : In celluni prœfotam {Gellonis), renerabilis j^atcr Benedictus saos jam posuerat monachos. . — i. C'est à ces deux documents, vraiment inattaquables, qu'il s'agissait de répondre. — j. Un abbé de Gellone, Guillaume (qui vivait durant le premier quart du douzième siècle), aurait, suivant M. Ch. Révillout, enti-epris de ruiner l'importance de ces témoignages. — k. Il fit, tout d'abord, fabriquer uiie charte attribuée au comte Guillaume et datée du 14 décembre 804 (un jour avant celle d'Aniane}, et qui fut presque calquée sur la charte authentique du 15 décembre. Seulement, au lieu de qualifier Gellone de simple cella, on lui donnait, dans l'acte nouveau, le nom de « monastère » et même d' « abbaye ». Et l'on effaçait avec soin tout le passage de l'antique dipl'ime où il était dit que la cella de Guillaume était sahgccta ad Aniana monasterio. Grâce à ce premier artifice, la charte d'Aniane, la véritable, l'authentique, était déconsidérée, et, pour ainsi parler, annulée. On pouvait même l'arguer de faux. — /. Mais il restait encore à effacer le célèbre passage d'Ardon. C'est alors et pour achever ce qu'on avait si bien commencé avec la fabrication du faux diplôme, c'est alors, suivant M. Ch. Révillout, que le même abb ■ Guillaume aurait fait écrire la Vita sancti Willelmi où l'on délaie l'œuvre d".\i'don et où l'on la complèle avec des traditions plus ou moins vagues ou meiisongères, avec des testes poétiques, etc., etc. — m. Ces faits se seraient passés vers l'an 1122. Cette date, que l'on tire du Cartulaire, est à peu près certaine en ce qui concerne la rédaction du faux diplôme; mais elle n'est qu'hvpothé tique pour la rédaction de la Vita sancti Willelmi. — n. C'est de cette Vita que parle Orderic Vital {Historia ecclesiastica, livre VI (édition de la Société de l'Histoire de France, III, 5-12) en affirmant qu'aux Chansons de geste dont Guillaume est le héros, il faut préférer la relatio aiithentica qiiœ a religiosis solerter est édita et a stiidiosis lectoribv.s lecta est in comnmni fratnim audientia. C'est cette même Vita, cette même relatio avthentica qui est analysée plus loin par
Guillaïuiie les recherches les plus étendues et les plus profondes, a divisé son livre en trois parties où il a tour
l'historien normand. — o. La partie de son livre où Orderic \ita\ parle ainsi de la Vita a été écrite vers 1131; il la retouchait encore après 113G- 1137 puisqu'il y fait allusion à la mort du roi d'Angleterre Henri 1 (-j- 1« je'cembre 1135) et à celle de l'abbé Guérin des Essarts (-f 21 juin 1137). Et il n'y met la dernière main qu'en 1141. — jj. Or, le même Orderic Vital dit très-clairement que la Vita sancli Willelmi lui a été rapportée récemment par Antoine, moine de Vinchester. « Récemment », c'est-à-dire entre 1130 et 1140. — q. En rapprochant cette date présumée des faits et gestes de l'abbé • Guillaume et des circonstances qui ont dû le déterminer à faire écrire la Vita, M. Révillout conclut que la Vita n*a dû être écrite que vers 1122 ou, pour parler plus scientifiquement, à la lin du premier quart du douzième siècle. — r. Toute cette argumentation est spécieuse; mais on ne peut admettre la dernière conclusion de M. Révillout qu'à titre de probabilité. Rien de mathématique, rien de certain. — s. Quant à la valeur de la Vita, il semble, au contraire, que l'on puisse souscrire à tous les jugements de M. Ch. Révillout : « Le récit court et concis d'Ardon, distribué d'une « manière arbitraire, altéré et mutilé dans plusieurs parties essentielles, mal ■ « compris dans quelques autres, en forme le fond ; mais ce fond est dissimulé « et presque entièrement caché sous les surcharges et les enjolivements dont « on l'a couvert. — A ces emprunts habilement déguisés et qui constituent « la partie principale de leur œuvre, les nouveaux biographes ont ajouté « certains détails accessoires, puisés à deux sources très-diverses. Les uns « ont été tirés des traditions du monastère, sur lesquelles a peut-être tra- « vaille l'imagination de nos écrivains anonymes ; les autres, concernant « surtout la vie mondaine du duc de Toulouse, ont été demandés non pas « aux chroniques carlovingiennes, que nos auteurs paraissent avoir igno- « rées, mais seulement aux chansons de geste. » Et plus loin : « La Vie « de saint GviUaii.me, dénuée de toute autorité, ne peut être considérée que « comme une composition artificielle et presque de fantaisie, faite avec plus « d'adresse que de science » fl. 1., pp. 350, 551). Tel est le dernier mot de M. Révillout, tel sera aussi le nôtre. — 6° Après la Vita sancti Willelmi, il faut mentionner XHistoria ecclesiastica d'Orderic ^'ital, au livre VI (éd. de la Société de l'Histoire de France, III, 5-12) : nous avons eu lieu d'en parler plus haut. Orderic Vital, moine de 1 abbaye de Saint-Evroul, né en 1075, mort peu après 1141, avait entendu raconter la vie de saint Guillaume par Gerold, clerc de la chapelle de Guillaume le Conquérant, qui aimait ces récits. Il a eu la Vita à sa disposition, et l'a qualifiée, dans son Histoire ecclésiastique, de relatio autiientica. C'est ce docum.ent qu'il oppose avec dédain aux poèmes qui « vulgo cammtKV de Guillehno ajocv.latoribtis ». Il ne se doutait guère que la Vita était, en partie, sortie de ces Chansons de geste pour lesquelles il professait tant de mépris. — 70-13° A la suite de ces documents de premier ordre, on ne doit pas omettre de citer, sur les principaux faits de la vie de Guillaume, la Chronique de Moissac (D. Bouquet, V, 74), les Annales saxonnes {Ibid., VI, 218}, les Annales Einsidlenses (Pertz, V, 139), le Chronicon brève Sancti Galli (D. Bouquet, V, 360), les Annales Sangallenses majores, Hepidannus monachus (Pertz, I, 75), les Annales Fiddenses, ann, 793 ; Rodrigue de Tolède, c. 19, etc. Cf. les documents arabes cités par Reinaud dans ses Invasions des Sarrazins en France, p. 98 et ss. — 14" a. Voici une autre source qu'on ne négligera point : nous possédons deux « chartes de fondation » de Gellone ou, pour parler plus exactement, « deux actes, deux diplômes où le
H PAIIT. I.IVR.
rilAl'. I.
IMIUlDrCTKI.N A I.A GESTE DE GL'ILLALME.
ATiT. I nu. u. à tour étudié le duc d'Aquitaine « comme un grand du « monde, comme un saint de l'Église, comme un héros
comte Guillaume fait à Gelloue crimportantes donations ». Les originaux (?) de ces deux pièces sont aujourd'hui la propriété de M. le marquis de la Prunarède. L'une d'elles (celle du L") décembre 804) est, de plus, copiée en partie dans « l'Inventaire d'Aniane », et l'autre (celle du 14 décemtire 804) est intégralement transcrite dans le « Cartulaire de Gellone » qui fut rédigé au commencement du douziAme siècle. = b. Ces deux actes offrent entre eux de grandes ressemblances, avec des variantes notables ; et il est évident, à première vue, que l'un des deux, à tout le moins, est foux. = c. Le premier de ces actes, comme nous venons de le dire, est daté du 15 décembre 804 (facta dnnutione XVIII Kaîendas janitarias, etc.). D'après le témoignage de MM. Boucherie et Révillout, son écriture serait bien celle des diplômes du neuvième siècle. II commence ainsi qu'il suit : Ego enim in Dei nonien Wilhelmits, etc. Gellone y est simplement qualifiée de cella, et cette cella y est représentée comme étroitement soumise au gouvernement de l'abbé d'Aniane qui était saint Benoît ' quem ipse domnits Benedietus regere videtitr). Il est même ajouté très-clairement, et à deux reprises, que Gellone est sous la dépendance d'Aniane : Ditmmodo sic ijjsa villa subgecta est ad Aniana inoaasterio, siciit odie esse videtur. r= d. Le second de ces documents est en date du 14 décembre 804 (facta est hec donatio XVIIII Kal. jauKar., etc.). Suivant M. Révillout, l'écriture est d'une époque trèsvisiblement postérieure au neuvième siècle. Il commence ainsi qu'il suit : In nnmine Domini, ego Wilhebiv's, Dei gratia cornes. Gellone nous y est présentée, non comme une cella, mais comme une abbaye (qitod ego prefati's cornes Willielnuis construere in causa domni et senioris mei Caroli jassi et, ex doctrina venevabilis 2Mtris Benedicti, monachos et abbatem 2)os>ii). D'Aniane, pas un mot. = e. De ces deux documents qui ont été examinés tota- à tour ])ar M. Thomassy Bibliothèque de l'Ecole des Chartes. II, pp. 177-187) et par M. Ch. Révillout (Publications de a Société archéologique de Montjiellier, n"^ 35 et 3G, Juillet 1876, pp. 560 et ss.), lequel est le vrai, lequel est le faux? Nous croyons, avec M. Ch. Révillout, que le faux diplôme est celui du 14 décembre. = /". Dans la suscription de cette pièce, Guillaume se qualifie « comte par la grâce de Dieu ». C'est une qualification que n'aurait jamais prise un comte-fonctionnaire, un comte de Charlemagne. En second lieu, Guillaume y cite, parmi ses parents, un sien neveu du nom de Bei-trand qui n'est connu que dans les Chansons de geste et n'a rien d'historique. En tnnsième lieu, « à côté de ce Bertrand, on y voit aussi paraître Bernard etGotcelme, deux fils encore vivants du donateur, qui signent comme témoins et sont pourtant comjjtés parmi les enfants que Guillaume avait déjà perdus ». (Ch. Révillout, l. I., p. 515.) Ces trois raisons peuvent sulfire, et l'on peut décidément regarder comme fausse la charte du 14 décembre. Mais encore faut-il s'entendre sur ce mot « fausse » ; et nous prétendons seulement dire par là que la charte du 14 décembre a été calquée, avec d'importantes variantes, sur la charte du 15, sur l'acte authentique où le comte Guillaume faisait des donations à la cella de Gellone. -^ g. C'est ce qui résulte d'un examen attentif des deux actes que M. Révillout a eu l'heureuse idée de publier à côté l'un de l'autre (l. l., pp. 563-567). = h. Dans quel intérêt l'acte du 14 a-t-il donc été fabriqué? Et à quelle époque a-t-il été calqué sur l'acte du 15? C'est ce que nous allons mettre en lumière, au sujet de la Vita sancti Willehni. Dès maintenant, nous pouvons l'exposer en quelques mots : « Les religieux de Gellone, désirant consacrer l'indépendance absolue de leur abbaye, et
, NOTICE BiBLlûuHAPlIiQUh: ET HISTOIilQUK. 77
« (le la légende et de la poésie. » Rien de plus ratioiiel, ■• p^Rr. inn. n. rien de plus complet qu'une telle division. Guillaume, "'"'" - —
voulant faire oublier que leur monastère n'avait été à Torigine qu'une petite cella soumise à Tabbaye d'Aniane, ces religieux, au commencement du douzième siècle, forgèrent l'acte du 14 décembre 804 d'après les prétendues traditions de leur couvent, et le firent entrer dans le Cartulaire de leur abbaye ». Nous le verrons tout à l'heure avec plus de détail. = i. Un diplùme de Louis, roi d'Aquitaine, conservé aux Archives de l'Hérault, reproduit dans le Cartulaire de Gellone (Archives de l'Hérault, p. 9) et publié par M. Ch. Révillout (1. 1., pp. 568-570), présente les mêmes caractères d'altération et de fausseté que l'acte du 14 décembre 804. C'est une transcription interpolée de la charte originale et authentique qui fut réellement accordée par le roi d'Aquitaine à la cella de Gellone et qui n'est point parvenue jusqu'à nous (voy. Ch. Révillout, I. 1., pp. 516, 517, 569, 570). — 15° Enfin, nous pouvons invoquer, au sujet de notre Guillaume, le témoignage de quelques vieux Martyrologes. Ce mot « vieux >> est bien vague, et nous avons le regret de Temjjrunter au\; Bollandistes et aux Bénédictins, qui ne datent pas souvent ces documents précieux; d'une façon plus précise. L'un de ces Martyrologes est de Brioude, l'autre de Gellone. — Nous n'avons pas à citer ici ÏHistoriu miraciclonoH publiée par les Bollandistes (1. 1., p. 812), m VHistoria elerati translaliqve corjioris (\. 1., p. 816), ni deux Hymnes sur notre saint : Tune publiée par les auteurs des Acta sanctorimi (1. 1., p. 816); Tautre du dixième siècle, dont un frag-ment- se trouve dans un manuscrit de la Bibliothèque de Montpellier (n» 6 du nouveau Catalogue). — Et telles sont les sources authentiques de la vie de saint Guillaume de Gellone. Tout bien considéré, les textes historiques et, en jjarticulier, ceux des contemporains ne sont pas aussi nombreux ni aussi considérables qu'on aurait pu le désirer. Éginhard ne nomme pas notre Guillaume ; l'Astronome limousin ne parle de lui que deux fois, etc. Quand on pense au rùle important qu'a joué Guillaume dans l'empire Carlo vingien. on est en droit de s'étonner d'un tel silence. Mais la raison de ce silence est assez facile à trouver : c'est que (suivant la trèsjudicieuse observation de L. Clarus), « toutes les personnalités se sont en ce temps-là ett'acées devant celle de Charlemagne. »
§ 3. Il nous reste à reprendre en détail chacune des ])ropositions scientifiques que nous avons énoncées plus haut et à les entourer de leurs preuves. — La première (naissance de Guillaume au nord de la France, illustration de sa famille, sa présentation à Charlemagne, ses services antérieurs à l'année 790) est prouvée par les sept testes suivants : 1° « P^go enim in Dei nomen VVilhelmus. C. recogitans fragilitatis mea casus humanum, idcirco facinora mea minuanda vel de parentes meos qui defuncti sunt, id est genitore rneo ^
Teiiderico et génitrice mea Aldaiia, et fratres meosTeodoino, et Adalelmo, et sorores meas Abbane et Bertane, et filios meos et filias W'itcario et Hildehelmo et Helinbruch, uxores meas ^^'itburgh et Cunegunde, pro nos omnibus superius nominatos dono ad sacrosancte Basilice qui est constructa in honore Sancto Salvatore... in illa cella Gellonis, etc. » Charte de donation, 15 décembre 804). — 2° «Petente domno Guillelmo monacho qui in avla genitoris nostri Karoli Aiigvsti cornes extitit clarissinw.s... » (Diplôme de Louis le Pieux, en date du 29> décembre 809, Acta sanctorimi Maii, W, 811. Ce diplôme est manifestement faux : mais il a été forgé sur un acte authentique.) — 3° « [Theodoricus] propinquus régis... » (Eginhard, Annales, ann. 782). — 4° « [Bernardus, filius A\'illelmi] erat de stirpe regali et domini Imperatoris ex sacro fonte baptismatis filius. » (Thegan, Pertz, II, 597). — 5° « Et quoniam nobilibus natalibus ortus, nobiliorem se fieri, Christi am-
18 IN.TR0DUCT10iN A LA GESTE DE GUILLAUME.
iiPART. LivR.ii. en effet, a été tout cela. L'Église a inscrit dans ses
CHAP. I. ' O
Martyrologess ce nom glorieux entouré des respects uni-
plectendo pauperiem [Willelmus] studuit... Willehnus cornes qui in aida Inij^eratoris ^jrœ cunctis clarior erat, tanto dilectionis afifectu B. Bénédicte deinceps adlisesit ut, sœcidi dignitatibus despectis, hune ducem vitte salutaris eligeret... ». {Vila sancti Benedicti Aaianensis, auctore Ardone, cap. VI, Acta sanctorimi Mcni, VI, 806). — 6° « Quœ régna, et giiœprovinciœ, quœ gentes, qv.œ l'.rbes Willelnii ducis jjotentiatn non loqimntv.r, vh'tuteni animi, cotporis vires, gloriosos belli studio et frequentia triimijihos... qualis et quantus fuit? quain gloriose sub Carolo glorioso niilitavit; quani fortiter quanique victoriose barbares domuit et expugnavit; quanta ab eis pertulit, quanta intulit, ac demum, de cunctis regni Francorum linibus crebro victos et refugàs, perturbavit et expulit. Hœc enim omnia... cum adhuc ubique pêne terrarum notissima habeantur, etc.». (Vita sancti Willebni, Prologus, Acta sanclorum niaii, VI, p. 801). « Inclitœ lauilis ac perennis memoriœ Pippini régis tempore, natus est B. Willelmus de prœclara Francorum jjrogenie, ex pâtre videlicet nobili magnoque conspue Theodorico nomine; cujits mater œque generosa et nobilissima co- 7nitissa dicta est Alduna;ambo quidem de .summis fr.vnci.e prixcipibus, consules ex considibus, vita quoque et moribus placentes Deo et liominibus Deinde, cum jani Pijipinus Eex ex hac luce migrasset, et filins ejus Carohts, cpd dirics est Mugnus, in throno regni resedisset, inclitus adolescens commcndatus est ci a p>ai-entibus itt Begi seniper
adsturet Igitur Willehnus, commendatus a pâtre, stat ante Régis cons-
pectum, sus:-ipit nomen consulis et consulatuni, in rébus l)ellicis primre cohortis sortitur principalum, regiis principaliter adhibetur consiliis, tractât strenue cum rege de regni negotiis, de niilitia et armis ; fit pater patrire, reipublicEe defensor, pro pace vigilat, in bellis laborat, fovet cives, hostes expugnat.... » (Ibid., p. SOL. « Interea causa exstitit ut ipse [Willelmus] Carolo valde necessarius Franciam accitus expeteret, et, post multum temporis, NATALE soLUMjJrtfr//(^('e consulatus, immo sid, hereditatern reviseret,. » (Ibid., p. 804). — « Tempore Pippini régis Francorum, Willelmus ex pâtre Theoderico consule et matre Aldana natus est. In infantia litteris imbutus est, et sub Carolo Magno militife mancipatus est. Nomen consulis et consulatuni, et in rébus bellicis prinue cohortis sortitur princij)atum. Deinde a , Carolo dux Aquitanite constituitur... » (Orderici Vitalis Historia ecclesiastica,
lib. VI, éd. de la Société de l'Histoire de France, III, 6.)
La seconde proposition, relative à l'élection de Guillaume comme duc de Toulouse et à sa victoire sur les \'ascons, n'est prouvée que par un seul texte historique, mais il est d'une gi'ande valeur : c'est celui de l'Astronome limousin : « Ea tempestate Chorso, dux Tliolosanus, dolo cujusdam Wasconis, Adhelerici nomine, circumventus est et sacramentorum vinculis obstrictus, sicque demum ab eo absolutus. Sed hujus ntevi ulciscendi gratia, rex Hludovicus et proceres, quorum consilio res publica Aquitanici amministrabatur regai, conventum generalem constituerunt in loco Septimanire cujus vocabulum est Mons Gothorum. Accitus autem isdem "Wasco, conscius facti sui, venire distulit, donec obsidum interposilione fretus tandem occurrit. Sed eorumdem obsidum j)ericulo nichil passus, insuper munerilnis donatus, nostros reddidit, suos recepit, et ita recessit. ^Estate vero subséquente, jussu patris, Hludûwicus rex ^\'ormatiam simpliciter, non expeditionaliter venit, et cum eo in hibernis perstitit. Ubi jam dictus Adhelericus ante reges dicere causam jussus atque auditus, jjurgare ol)jecta volens, sed non valens, proscriptus atque irrevocabili est exilio deportatus. Chorsoue porro a ducatu
NOTICE BlBLIOGRAPrilQUE ET HISTORIQUE. 7!)
versels; riiistoire, non moins enthousiaste, nous le montre comme une des plus nobles figures du moyen âge,
submoto Tolosaiio, ob cujus incuriam tanfum dedecus régi et Francis acciderat, Willehni's pro eo subrogaW.s est qui Wasconum nationem, ut sunt natura levés, propter eventum supradictum valde elatos, et pi'opter mulctationem Adhelerici niniis repperit etlei-atos. Quos tamen. tam astu quam viribus brevi subegit illique pacem imposidt nationi. Rex vero Hludovicus eodem anno ïholosre placitum générale habuit, ibique consistente, Abutaurus Sarracenonim dus cum reliquis regno Aquitanico conliraitautibus ad eum nuntios misit, pacem petens et dona regia mittens. Quce secundum voluntatem régis accepta, nuntii ad propria sunt reversi. » (Pertz, II, G09).
La troisième proposition se rapporte à l'invasion des Sarrasins en France et à la fameuse bataille de Yilledaigne sur FOrbieux (793). Elle est prouvée par les textes que nous allons faire passer sous les yeux de nos lecteurs : 1° « Sarraceni Septimaniam ingressi prœlioque cum illius limitis custodibus afque comitibus conserto, multis Francorum interfectis, ad sua regressi sunt. »(Eginhard, Annales, ann. 793). — 2° « Sarraceni venientes Narbonam, suburbium ejus igné succenderunt multosque cliiisiianos, ac, pneda magna capta, ad urbem Carcassonam pergere volentes, obviam exiib Willelnni.s quondam cornes aliique comiles Francorum cvm eo, commiseruntq^'e 2)rwli'Kni snj^ci- fiuvivm Olireio. Ingravatunique est prselium nimis, ceciditque maxima pars in illa die ex populo christiano. Willeîmvs autem pvynarit fortiter in die illa. Videns autem quod sufi'erre eosnon posset, quia socii ejus dimiserunt eum fugientes, divertit ab eis. Sarraceni vero, collectis spoliis, reversi sunt in Hispaniam. » (Annales Moissacenses, ann. 793; Historiens de France, \, 74). — 3° « Willebni(sp%iyaavit cvm Sarracenis ad Xarbomtm, et perdidit ibi multos homines, et occidit unum regem cum muUitudine Sarracenorum. » [Chronicon brève Sancti Gain. Hist. de France, V, 360. — Annales Einsidlenses, ann. 793, Periz, '\', 139. — Ilepidannus monachus, Amiales. ann. 793.) — 4" « Prœliura factum est in ter Sarracenos et Francos in Gothia, in qua Sarraceni superiores exstiterunf. » (Annales Fuldenses, ann. 793). — 5" « In diebus illis, Saraceni pariter conglobati magnum valde et inopinabilem producunt exercitum; montes Pyrenteos transeunt, et una omnes conspiratione, ad bas partes Aquitanice, Provincite ac Septimanire j)roperai''.t , confinia scilicet christianorum. Regnura irrumpunt Caroli, dant infinitas de christianis strages, victores existunt, spolia diripiunt, caj)tosque ducunt strictis funibus captives, préoccupant totam longe lateque terram, quasi jure perpetuo possidendam. Nuntiatur hoc christianissmio reg-i... Onines... in unam concordant sententiam ut comes Willelmus, armis inclitus, bello victoriosus, militife gallicanfo stndiis gloriosus, ad hoc opus eligatur... Adjudicatur etiam, conclamante exercitu, ut totius Aquitaniîe, quoniam dignus est, investiatur ducatu et de Consule sublimetur in Ducem. » {Vita sancti Willebni,csL\). ii. Acta sanctorum maii, VI, p. 802).— 0° « Cumbarbai-is transmarinis et vicinis Agarenis multos [^^'illelmus] conflictus egit, in gladio suo poîn(h(m Bei ope dirina salvavit, inqjeri^miqv.e christianicm dilatavit, et Sarracenos 2)erdomuit ■». (Orderici y'iiSiWs H istoria ecclesiastica , lib. VI, 1. 1, pp- ^ et 7). Nous renvoyons volontiers au livre de M. Reinaud ceux qui seraient curieux de connaître les sources arabes. Ils y verront quelle importance les Sarrazins attachèrent à cette guerre; comment une sorte de manifeste lut pubhé à cette occasion dans toutes les mosquées; comment enfin les Musulmans vainqueurs emportèrent un immense butin et forcèrent leurs nom-
II i\i;i'. i.ivn. M
tlIAI'. 1.
Il PART. LIVR. Il, fllAP. I
comme un autre Charles Martel, et la poésie criin grand — peuple le célèbre comme un des libérateurs de l'Occi-
bveux prisonniers î\ porter sur leurs épaules ou à (rainer sur des charriots les pierres des murs de N'arbonne. L'ne magnifique mosquée fut construite à Cordoue avec ces pierres conquises. (Inrasi'ons de Sarrazins en France> pp. 98-103; Eti'de hialoriqve et littéraire sur la Vie de saint Ginllavme, par Ch. Révillout, pp. 501 et 502; Charlemayne, par Alphonse Vetault, Ire édit,. p. 316.)
Touchant la quatrième proposition, qui s'applique au siège et à la prise de Barcelone en 801 ou 803. nous possédons trois textes précieux : ceux d'Eginhard, de l'Astronome limousin et d'Ermoldus Niger. Mais nous appelons notamment l'attention de nos lecteurs sur le dernier, où l'on voit Guillaume tenir légitimement la première place : 1" « Ipsa restate capta est Barcinona, civitas in Hispania, jam hiennio obsessa. Zatun, pr?efectus ejus, et alii complures Sarraceni comprehensi... » (Eginhard, Annales, ann. 301). — 2" « His peractis, succedente tempore, visum est régi (Hlndovico) et consiliariis ejus. ut ad Barcinonam oppugnandani ire del)erent, divisoque in très partes exercitu, unam quidem lluscellioni ipse permanens secum retinuit ; alteri obsidionem urbis injunxit, cui Rostagnus cornes Gerundte prfefuit ; tertiam autem, ne forte obsidentes urbem improvise ab hosti'ous occuparentur, ultra urbem sedere pr;"emisit. Obsessi interea intra urbem Corduliam miserunt auxiliumque poposcerunt. Rex vero Sarracenorum protinus auxiliatum eis exercitum direxit. A'enientibus porro his qui missi fuerant Ctesaraugustam. latum est eis de exercitu lu via sibi ol)viam constituto. Erdt enirn Willehni's printvs signifer, Adheraarus, et cum eis validum auxilium. Quod illi audientes in Hasturas sese verterunt, clademque illis improvise importaverunt. sed multo graviorem reportaverunt. Quibus recedentibus, nostri ad socios urbem obsidentes revei*si sunt et, illis juncti, tam diu ui'bem obanibientes et nuUum ingredi aut egredi permittentes vexarunt, doaec famis acerbitate coacti sunt etiam vetustissima hostiis coria detraliere, et in cibum infelicissimum vertere. Alii autem mortem infelicis.simre prfei)onente.s vitre, ex mûris semet prrecipites mittebant ; aliqui vero spe animabantur inani, coûitantes quod Franci hiemis asperitate a civitatis cohil)erentur obsidione. Sed hanc illorum spera abscidit prudentium virorum consilium. Advecta enim undecunque materie cœperunt exstruere casas veluii iljidem in hibernis iiansuri : quod cémentes, civitatis habitatores ab spe decederunt et ad desperationem ullimam versi... se ac civitatem.concessa facultate late secedendi, dediderunt hoc modo. Cum enim longa fessam obsidione noslii cernèrent urbem. .. Regem vocant ut url)s tanti noniinis gloriosum nomen Régi propagaret... Venit [Rex"] ad exercitum suum urbem vallantem, atque indesinenti oppugnatione sex hebdomadil)us pertinacissime perduravit, et tandem superata victori manus dédit. » (.\strouome limousin, Yita Hladuvici inip., ann. 801. Pertz, II, 612. 613.) — "3" Ermoldus Niger commence, en poète, par une rapide description rie Barcelone : « Urbs erat interea Francorum inhospita turmis. — Maurorum votis adsociata magis, — Quam Barchinonam prisci dixere Latini... » Le roi consulte ses barons pour savoir s'il convient d'entreprendre le siège de cette ville, et c'est alors que notre Guillaume se lève : « Duxque Tolosana fatur Willelmi'.s ab urbe; — Poplite flexato, lambitat ore pedes : — « 0 lux Francorum. rex et pater, arma decusque, — Qui « meritis patres vincis et arte tuos ; — Virtus celsa tibi, et rector, sapientia, « magne, — Concordi voto patris ab amne meant. — Rex, âge, consiliis, si « dignor, consule nostris, — Atque meis votis, Rex, pietate fave, — Gens et « tetra nimis, Sara de nomine dicta. — Qufe fines nostros depopulare solet.
dent chrétien, comme un des fondateurs de rindépeiidance nationale.
« — Fjords, equo lidens, armorum munere necnon, — Qiue mihi nota nimis, « et sibi notus ego. — Mœnia, castra, locos, sen. cœtera sœpe notavi; — « Duceve vos possion tramite ;pacipvo. — Est quoqiie prœterea sreva urbs « in finibus illis, — Causa mali tanti qure sociata manet. — Si iiietate Dei, « vestro faciente labore, — Hfec capiatur, erit pax requiesque tuis. — lllv.c tende « gradum, Rex, infer inunera Martis, — Et Willehniis erit prœvius, « aime, tuus ». — Tune rex adridens verbis ita fatui- amicis, — Amplectens famulum, oscida datqite capit : — « Gi'atia nostra tibi, Caroli sit gra- « tia patris, — Dux bone, pi-o meritis semper liabebis lionos... — Tester « utrumque caput. » {Humeris fartasse recinnbens — Willelmi comitis, « hœc quoque dicta dabat), etc., etc, » La guerre commence, le siège est mis devant Barcelone, une bataille se livre sous les murs de cette ville païenne : « Tum varii varios demittunt funeris Orco, — Willhclm Ilaljirudar, at Liutliaj'dus Uriz.,. » Un Maure se montre alors au haut des murs, et crie aux Franks : « France, quid insanis. cur mœnia nostra lacessis? — Hœc « urbs non poterit ingeniose capi. — Nobis esca satis, carnes, seu mellea « dona — Urbe manent. Vobis est quoque dira lames. » — Reddidit contra verbis contraria verba — Willhelm ; dedignans taiia voce tulit : — « Con- « cipe, Maure, precor. liaud mollia dicta superbe, — Nec placitura tibi ve- « raque credo satis. — Cernis equum maculis varii.sque coloribus aptuni. — « Quo vehor, intendens mœnia vestra procul. — Ante equidem nostris indig- « nis morsibus escis — Occidet. et noslro dente terendus erit, — ^'estra ve- « tata nimis quani mœnia nostra caterva — Deserat : haut unquara pro>lia « cœpta cadent... » Et quand Zadon est fait prisonnier, quand le roi Louis désire que ce vaincu parle lui-même aux assiégés et leur ordonne de se rendre, c'est encore Guillaume qui est chargé de cette mission difficile : « Fac. « Willehne , suos possit quo cernere mui'os — Et jubeat nobis pandere « claustra celer. » Zadon est forcé d'obéir : « Ouvrez, ouvrez la ville aux « Fraiiks, » crie-t-il aux siens. Mais, avec ses doigts, il leur fait en même temps certains signes qui veulent dii'e : « Ne vous rendez pas. » Par bonheur pour les chrétiens, Guillaume s'aperçoit du stratagème : « Hoc vero agnoscens Willelmas concitus illum — Percussit pugno, non simulanter agens. — Dentibus infrendens. versât sub pectore curas, — Miratur Maurum sed magis ingenium: — « Credito, ni quoque régis amoroue timorque vetaret, « — Hfec tibi. Zado, dies ultima sorte foret... » Puis, Barcelone tombe au pouvoir des Franks et le poëte passe sous silence les faits et gestes de Guillaume durant la fin de cette guei-re. tErtiwldi Niffelli liber J, Pertz, II, 469, 470, 474, 47G). Nous n'avons pas hésité à citer, dans leur détail, tous les passages d'ErmoIdus Niger qui concernent notre héros. Deux motifs nous y ont puissamment engagé : tout d'abord, aucun historien n'a fait la part jjIus belle au duc d'Aquitaine, qui, véritablement, tient partout dans ce poëme le premier rôle après le Roi. Puis, les développements poétiques d'ErmoIdus sont une sorte de transition, classique et peu populaire, mais réelle et digne d'attention, entre l'histoire proprement dite et la poésie épique. Ce double intérêt ne nous paraît point contestable.
Il ne nous reste plus qu'à entourer de preuves la cinquième et dernière de nos propositions scientifiques : celle où sont brièvement exposées la conversion de Guillaume, son entrée au monastère de Gellone, sa vie et sa mort saintes. Pour plus de détails, on devra se reporter à la Notice du Moniage Guillaume ; mais, quant à nos affirmations précédentes, elles sont prouvées par les quatre textes suivants, dont il est inutile de faire ici ressortir toute
II r.\RT. I.IVK. II.
CIIM-. I.
II PART. LIVR. II
CHAP. r.
Nous espérons que ces récits ne saisiront pas moins vivement l'esprit de nos lecteurs que ceux dont Ghar-
la valeur: 1" « Petente domno Guillelmo monacho, qui... pro Dei amore
meliorem exercens vitam, sUiduit esse jia-Kper vecusando sublimia ad
7nonasterinm quod dicitur Gelloni, situm in pago Lutovense, juxta fluvium Araur,... constructum a jam dicto comité Guillelmo... aliquid ex rébus tradere nostri.s... [placuit nobis]. » (Diplôme du roi Louis, du 28 décembre 809). — 2° « \N'illelmus cornes, qui in aula iniperatoris pra; cunctis clarior erat, tanto dilectionis affectu beato Benedicto [Anianensi] deinceps adbtesit ut, sreculi dignitatibus despectis, lumc ducem viîe salutaris eligeret, qua pertingere posset ad Christum, acceptaque tandem convertendi licentia, magnis cum muneribus auri argentique ac pretiosarum vestium speciebus, subsequitur venerabilem virum. Nec moram inde ponendi comam fieri passus est, quin potius die natalis apostolorum Pétri et Pauli, auro tectis depositis vestibus, Christicolarum induit habitum, sese cœlicolarum adscisci numéro quantocius congaudens. Vallis vero a beati viri Benedicti monasterio ferme quatuor distat millilius, cui nomen est Gellonis : in qua construere prfefatus cornes, in dignitate adhuc steculi positus, cellam jusserat. Illic se vitre sufc tempore Cliristo tradidit serviturum... In cellam prfefatam venerabilis pater Benedictis suos jam posuerat monachos : quorum exemplo iinbutus, infra paucos dies, eos a quibus edoctus est virtutibus antecellit. Adjuvantibus quoque eum fïliis, quos suis comitatibus prtefecerat, coniitibusque vicinis, adperfectam labricam monasterii quam cœperat cito deduxit... Possessiones acquisivit plurimas; petenti siquidem eo serenissimus rex Ludovicus spatioso hoc dilatavit termino .. Tantœ autem deinceps humilitatis fuit, ut rarus aut nullus ex monacliis ita flecli posset, dum obviare contingeret, ut ab eo humilitate non vinceretur. Vidimus stepe eum, credentem asinum suum, flasconem vini in stratorio déferre eumque super insedentem, calicem in terga humeris velientem, nostri monasterii fratribus tempore mes.sis ad refocillandum sitim eorum occurrere, etc., etc.. f>.(Vita sancti Benedicti Anianensis, auctore Ardone, Acta sanctorum maii, VI, 800;. « His aliisque virtutum fructibus intra exiguos stipatus annos, imminere sibi diem mortis cognoscens, cunctis monasteriis in regno domini Caroli pêne sitis per scripturam notum fieri jussit, se ab hoc jam sœculo migrasse. Sicque, deinceps copias virtutum reiiortans, Christo vocante, migravit mundo ». (Ibidem). — 3" « Visum est [Willelmo], inspirante gratia Dei, ut novum novo opère Régi omnipotenti debeat tediricare monasterium... Procedit igitur explorai'e et quœrere in quo locorum debeat œditicare monasterium, jacere fundamenta, opus acelerare. Incidit ergo ei voluntas ad excelsa raontana Lutevensis territorii procedere... Denique ingreditur, Deo, ut credimus, comitante angeloque sancto duce viam préparante, loca deserti iavia, etc.. Requiritur nomen loci et invenitur quoniam Vallis Gellonis antiquitus diceretur. Videns igitur Dei amicus loci qualitatem et ad monasterium construendum quamdam opportunitatem, cognoscit se manifeste a Domino exauditum... Dat manum operi... Perfecto opère templi,.... festinat servus Domini conducere servos Dei de cœnobiis vicinis, de locis regularibus atque rehgiosis, viros pudicos, sanctfo conversationis... » (Vita sancti Willelmi, 1. 1., p. 813). Le pieux auteur ajoute que Guillaume alors consacra à Dieu ses deux sœurs Aube et Berte. Puis, il raconte en détail la vie de son héros dans le cloître, ses miracles et ses vertus. Tout ce récit a été remarquablement abrégé par Orderic Vital que nous aurons lieu de citer tout-à-Hieure. Enfin la T7k« rapporte que Guillaume prophétisa sa. mort, et qu'on envoya prévenir sur-le-champ Tempereur Charlemagne, ainsi que tous
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE ET AlSTORlQUE. 83
lemagiic lui-même était l'objet. Le fils cl'Aimeri peut, après tout, n'être considéré que comme une nouvelle
les abbés des monastères de l'Empire : « Migravit igitur B. Willelmus ab liac luce féliciter quinto kaleudas junii ; procedit gloriosus ad curiam Régis teterni ut semper adsistat ante thronum Domini in conspectu Agni ante faciem Dei »• Et le biographe ajoute qu'à l'heure de sa mort, toutes les cloches de la chrétienté se mirent en branle d'elles-mêmes et sonnèrent étrangement : « Magnus valde et insolitus clangor signorum et campanai'um sonitus, longa pulsatio, mirabilis tinnitus, nullis hominibus funes trahentibus vel signa commoventibus, nisi sola virtute divina quce supervenit cœlitus ». (Viîa sancti Willelmi, 1. 1., 809). — 4° « In territorio Lutevensi, in valle Gellonis, inter innumeros seopulos, in honorem Salvatoris et XII apostolorum monasterium construxit, monachosque religiosos cum abbate ibidem constituit, et orania eis necessaria largiter prceparavit, et ipsorum chartas suis et regalibus testamentis confirmavit. Duse vero sorores ejus, Albana et Bertana, iactte sunt ibi sanctimoniales, et in Dei cultu bene perseverarunt. » (Orderici Yitalis Historia ecclesiastica, lib. VI, 1. 1., p. 7, 8.) — « Post longum tempus, a Cai-olo accitus, Franciam [\Yillelmus] expetiit, et honorifice susceptus, se monachum fieri velle denudavit. Rex illi cum multis fletibus concessit, et de thesauris suis quidquid vellet ad ecclesiam suam déferre jussit. AVillelmus autem omnes terrenas opes respuit, sed phylacterium quoddam, sanctre crucis lignura continens, requisivit et obtinuit... Audita mutatione Willelmi, tota domus regia consurgit omnisque civitas subito ruit. Adest magna procerum frequentia, et plorans intrat cum violentia, et "Willelmo ne deserat eos supplicat cum lugubri querimonia. lUe vero, Dei igné fervens, omnia reliquit et, cum ingenti honore deductus, omnibus valefecit, demumque ab esercitu Francorum cum lacrymis suspirante discessit. Ad Brivatensem vicum perveniens, arma sua ad altare sancti Juliani martj'ris offert, galeam et spectabilem clypeum in templo ad tumulum martyris, foris vero ad ostium pliaretram et arcum, ingens telum et versatilem gladium Deo prresentat. Deinde peregrinus Christi per Aquitaniam ad monasterium properat quod ipse paulo ante in eremo construxerat. Nudis pediljus appropinquat monasterio, ad carnem indutus cilicio. Audito ejus adventu, venitur ei obviam procul in bivio, et valde contradiceati festiva lit a patribus processio. Ibi tune offert pliylacterium omni auro pretiosius, cum calicibus aureis et argenteis et aliis multis ornauientis multimodis, factaque petitione, mundum cum suis omnibus reliquit porapis et lenociniis. Igitur anno ab inearnatione Domini DCCC" et VI", imperii Caroli quinto, in natale apostolorum Pétri et Pauli, Willelmus comes monachus factus est, subitoque immutatus in Christo Jesu et alteratus est. Factus enim monachus, docebatur, non confundebatur; corripiebatur, sed non irascebatur. Gaudebat in subjectione, et delectabatur in omni abjectione, etc., etc.». (Orderici Vitalis Historia ecclesiastica, lib. VI, 1. 1., 8, 9). Orderic raconte ensuite, d'après la Vita, comment Guillaume acheva la construction de son monastère, qui fut doté par Louis le Pieux; comment il y fit de riches plantations ; comment il s'abaissa aux occupations les plus humbles de la vie monastique; comment Dieu fit pour lui un grand miracle dans le four du couvent, où le feu ne le toucha point; comment il fut prophète et mourut dans le Seigneur; comment enfin les cloches retentirent surnatui^ellement à l'instant de sa mort (1. 1., 9, 10). Nous consacrerons ailleurs plus de développement à, ces derniers traits. Nous devions nous contenter ici de grouper autour de chacune de nos affirmations les preuves les plus irrécusables, les textes les plus authentiques : notre tâche est achevée .
Il PART. I.IVR. ir.
OHM". I.
11 l'ART. I.IVR. II.
84 IXTRÛDUCTlOiN A LA GESTE DE GUILLAUME.
personnification du fils de Pépin, et son prolongement dans riiistoire. C'est Gharlemagne continué sous un
Tels sont, en réalité, les seuls éléments historiques de toute cette Geste ; tels sont les seuls faits sur lesquels Thistoire et la légende soient absolument d'accord. Dans les vingt-quatre Romans de notre cycle, il est sans doute un certain nombre d'événements qui ont quelque fondement historique, mais ils ne se raj)povtent point au raëme Gidlluv.me , ou sont mêlés de trop d'erreurs. Quelle qu'ait été d'ailleurs l'inliuence de ces faits moitié fabuleux, moitié réels; quelle qu'ait été l'importance poétique des autres Guillaume, il convient, contrairement à l'ojiinion de quelques critiques, de proclamer que saint Guillaume de Gellone est le héros capital de toute cette geste qui, sans lui, n'aurait pas eu de raison d'être et n'aurait pas existé. On a beaucoup subtilisé en ces derniers temps sur les grands hommes, homommes de notre héros, qui ont exercé une action plus ou moins réelle sur notre épopée. On a été jusqu'à prétendre que Guillaume I*"'', comte de Provence, vainqueur des Sarrasins à Fraxinet, était le vérilaVile centre de ce cycle, et l'on a effacé ainsi, d'un trait de plume inique, l'incomparable gloire du vaincu de Villedaigne. Il est trop vrai que l'histoire aurait pu se montrer plus généreuse à son égard, et que la grande figure de Gharlemagne a fait tort à la sienne. Mais ce que nous savons de lui est sullisant pour le placer historiquement tout à côté de Charles Martel, qui vainquit les Sarrasins à Poitiers, et de Charlemagne lui-même, que les Vascons vainquirent à Roncevaux. 11 ne leur est guère inférieur. Dans l'empire de Charles, le point le plus menaçant, le plus noir, c'était peut-être le Midi, les Pyrénées, la Gascogne, l'Espagne. Deux races formidal)les se pressaient sur ces diliiciles frontières : c'étaient les Vascons, le plus remuant et le plus indiscipliné de tous les peuples; c'étaient les Musulmans, que Poitiers n'avait pas suffisamment corrigés. Or, il se trouva en ce temi)S-là un grand homme, un conseiller, un général, un ami de Charles, qui arrêta ces deux races d'une main forte ; qui châtia les vainqueurs de Roncevaux; qui. par sa défaite sur l'Orbieux et sa victoire de Barcelone, força les Sarrasins à s'éloigner des marches d'Espag'ue et des frontières de la chrétienté définitivement sauvée. Ce grand homme, cet autre Charlemagne, c'est Guillaume. Parmi tous ceux qui ont porté son nom, pas un n'est de sa taille, pas un n'a vécu, pas un n'est mort comme lui. Il a la double auréole du Malheur et de la Sainteté. C'est peut-être, avec le fils de Pépin, la plus épique et la plus grande pei-sonnalité des huitième et neuvième siècles. S'étonnerat-on maintenant qu'il ait donné naissance à tout un ensemble de poèmes populaires? Il eût fallu s'étonner du contraire.