III. FORMATION DE LA LÉGENDE
Sept éléments ont contribué à former la légende de notre geste. Ces éléments sont : 1" Les faits réellement historiques de la vie de saint Guil- LAU.ME, qui ont été véritablement le centre ou le noyau de tout le Cycle. — 2° Quelques événements antérieur.s. — 3" Un plus grand nombre d'événements postérieurs. — 4" La fusion en un seul et même Guillau.me de plu-
sieup.s personnages du meme nom. 5" quelques récits empruntés a des
traditions universellîis, qui sont le fonds commun de tous les peuples. — 6° Une foule de lieux communs épiques. — 7° Quelques imitations de poëmes APPAF,.TENANT AUX AUTRES GESTES. Nous allous reprendre et étudier avec soin chacun de ces sept éléments.
§ 1. Faits uistoriques.
a. Le fait central de Ihistuire de Guillaume, c'est la bataille de Villedai-
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE KP IIISTOHIQUi: . g'.
autre nom, et chassant fièrement les Sari'asins du midi de la France. Le véritable héritier du grand Empereur,
gne ou de l'Orbieux; le fait central de sa légende, c'est Aliscans. Or, Aliscans procède évidemment de Villedaigne ; ces deux batailles sont deux victoires des païens, deux abaissements de la chrétienté, et Guillaume est le héros de ces deux défaites véritablement triomphantes. — b. I,a seconde partie du Covenant Vivien, où commence le récit de la grande bataille, repose, comme Aliscans, sur des bases solidement historiques. — c. Il en est de même du Moniage Giiilhnnne qui nous fait assister à la conversion, à la sainteté et à la mort du grand duc d'Aquitaine. — d. Tels sont les trois poèmes de notre geste qui ont le plus d'historicité. La vérité .y est d'ailleurs altérée par de nombreux mélanges. — e, La Vita sancti WiUelmi et Orderic Vital (d'après elle) nous parlent, en outre, de la prise d'Orange par Guillaume. Si le fait était réel, \b. Prise cVOrange en serait sortie. Mais il est fort probable que les deux auteurs latins l'ont puisé, l'un et l'autre, dans une tradition légendaire. — f. La prise de Barcelone en 801 (ou 803), qui fut due en grande partie à la prudence et au courage de Guillaume, n'a pas laissé de trace directe dans notre, éjjopée. Mais il faut indirectement rapporter à ce mémorable événement tous les sièges et toutes les prises des villes espagnoles par Guillaume ou par les siens, qui abondent dans sa geste. De là, ce petit poëme, la Prise de Cordres, qu'on a pu aussi intituler la Conquête de l'Espagne. De là, certaines parties du Siège de Burhastre, de ce poëme qui a d'ailleurs, en son ensemble, une origine plus moderne et normande. De là, le début et surtout la lin des Enfances Vivien où Ton raconte la prise de Luiserne. — g. Guillaume n'a point réellement conquis Nîmes, non plus que Narbonne ni Orange; mais, par sa défaite victorieuse à Villedaigne, il a réellement arrêté les Sarrasins et opéré la délivrance de tout le Midi. On a pu, en .souvenir de ce grand acte et sans outrager absolument la vérité historique, supposer poétiquement la conquête ou la délivrance de chacune de ces villes. De là, la dernière partie des Enfances Guillaume, le Siège de Narbonne, le Charroi de Nimes, \a. Prise d'Orange. — h. Guillaume a effectivement, et durant une longue partie de sa vie, combattu contre les Sarrasins d'Espagne. De là vient qu'on a placé en Espagne le théâtre d'un certain nombre de nos poëmes qui n'ont pas d'ailleurs d'autre élément historique. — i. D'une façon plus générale, Guillaume n'a cessé de se mesurer avec les Musulmans. De là, ces luttes qu'on lui prête dans plusieurs Chansons de geste, d'ailleurs fabuleuses, et qui n'ont plus ni la France ni l'Espagne pour théâtre. De là, l'inspiration générale de la seconde partie du Coaronaement Looys (Rome et l'Italie délivrées des Sarrasins) ; de là, certaines péripéties militaires de la Bataille Locpàfer et AvxMoniage Renoarl (guerre entre les chrétiens d'Afiique ou d'OrientJ; du Moniage Gaillaame (délivrance de Paris) et de Foulque de Candie (conquête de Candie et prise de Babylone), etc., etc. De là, surtout, ce grand fait que dans tous les poëmes de notre geste, SANS UNE SEULE EXCEPTION, uous assistous à uue lutte sans fin entre les Chrétiens et les Sarrasins. — j. Mais ce qu'il y a de plus profondément historique dans nos poëmes, c'est la physionomie générale de leur héros central, de Guillaume, qui nous est partout présenté comme le libérateur de la France et de la chrétienté. Dans son excellente Etude historique et littéraire sïtr l'ouvrage latin intitulé Vie de saint Gidllaame, M. Ch. Révillout, qui a si bien rétabli la valeur exacte de la Vita sancti Willelmi et fait preuve d'une si délicate acuité de sens critique, n'a pas été aussi heureux quand il a émis quelques doutes sur l'identité de saint Guillaume de Gellone et du Guillaume de nos épopées. Les objections de M. Révillout ne sont, à xv&\ dire, que des
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ART. iivR. H. ce n'est pas son fils Louis : c'est notre héros, le comte
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Guillaume. *>
objections de détail : « Le Guillaume de l'histoire n'a pas le même père et la « même mère que le Guillaume de la légende. — Le premier a été défait à « Villedaigne-sur-l'Orbieu ; le second, près d'Arles. — L'un a vécu sous Char- « lemagne, et l'autre sous Louis le Pieux. — Le caractère du Guillaume his- « torique ne présente pas cette brutalité sans nom que nous offre le Guil- « laume légendaire. — Ce dernier, enfin, a été le plus détestable et le plus « burlesque de tous les moines, tandis que le vrai Guillaume a été le modèle « de la vie religieuse ». Telles sont les objections que se propose M. Ch. Révillout (pp. 503 et ss.), et je ne les trouve aucunement fondées. La légende, en vérité, ne se soucie pas de ces détails : De minimis non curât! Elle ne s'attache qu'aux grandes lignes de la vie d'un héros, et modifie tout le reste à sa guise. De la vie du Guillaume de l'histoire, elle n'a, pour ainsi dire, retenu que ces deux traits : « Il a sauvé la Chrétienté dans une grande « bataille contre les Sarrasins, et s'est fait moine vers la fin de sa vie ». Comment ! il a existé, aux huitième et neuvième siècles, un héros qui a délivi'é la France et l'Occident d'une épouvantable catastroj)he et d'une ruine définitive, et ce même héros, parvenu au sommet de toutes les grandeurs humaines, a soudain abandonné le monde pour se jeter dans l'bmbre d'un cloître ! Et ces événements, qui se sont passés en pleine époque héroïque et primitive, n'auraient pas frappé très-vivement l'attention de tous les contemporains et, en particulier, celle des poètes populaires ! Mais qu'auraient-ils pu chanter de plus étonnant et pouvait-il y avoir une plus belle matière de poème épique ? Les comtes des neuvième et dixième siècles, de petits comtes souvent, ont très-certainement (la science l'a démontré) fourni le sujet de plus d'une chanson de geste, et cet autre Charlemagne n'aurait inspiré aucun chant parvenu jusqu'à nous! Il se trouve cependant que nous possédons vingt poèmes dont un certain Guillaume est le héros : ce Guillaume de notre épopée nous est surtout représenté comme l'ennemi acharné des Sarrasins, comme leur glorieux vaincu à Aliscans, et, plus tard, comme l'heureux libérateur de la chrétienté; et nos épiques, après nous l'avoir montré dans toute sa gloire, nous le font Voir, vers la fin de sa vie, sous la bure monastique qu'il a voulu revêtir par mortification et par humilité. Et il n'y aurait rien de commun entre les deux Guillaume de l'histoire et de la légende! M. Révillout, d'ailleurs, n'a pas l'air de croire très-profondément aux objections qu'il soulève, et il est obligé d'avouer que, « malgré bien des diffcul tés, trois liens, dont on ne saurait dissimuler la force, rattachent le Guillaume de la poésie à celui de l'histoire! Le premier de ces liens est formé par les combats autour de Narbonne qui semblent un souvenir altéré de la grande bataille sur les bords de rOrbieux. Le second, c'est le fait, commun aux deux Guillaume, d'une retraite dans un monastère. Mais le troisième et sans contredit le plus fort (?), c'est le nom de Guibourc que prend au l)aptème la princesse sarrasine Orable et qui se trouve précisément avoir été porté par l'une des femmes de Guillaume de Gellone » (1. 1., p. 503). Tels sont les aveux de M. Révillout : ils sont absolument décisifs, et nous ne voulons rien y ajouter.
§ 2. Influence des événements antérieurs.
a. De tous les événements historiques antérieurs à saint Guillaume de Gellone, celui qui a eu le plus d'influence sur la fondation de notre légende est certainement la bataille de Poitiers. — b. Il convient de remarquer (après Jonckbloet et L. Clarus) qu'en 732 (date de la bataille de Poitiers) et 793
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