‹ Les eopeés françaisesChapitre 25 sur 180 · CH.\P. II. . O O · texte numérisé non relu

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ciel pâle, la terre trembla, une tempête de vent passa

que ce prince conservait dans une boîte précieuse un habit de moine bénédiciin, et qu'il aimait à le revêtir en secret. Joignez à cela qu'il se montrait généralement juste et bon, et que sa mort fut presque celle d'un martyr : on sait comment il lut assassiné à Picquigny par Arnoult, comte de Flandre. Mais, en résumé, cette mort ^'iolente n'a laissé aucune trace visible dans notre épopée ; et le trait de la robe bénédictine que cachait si bien le duc de Normandie n'a pu influer sur la formation du Moniage Gidllmoue, si l'on veut bien surtout se rappeler comment le véritable Guillaume était entré à Gellone et combien cette résolution héroïque suffisait pour donner naissance à une légende épique véritablement complète.

40 En 950, Guillaume III, Taillefer, succéda dans le comté de Toulouse à son père Raymond-Pons. Les auteurs de VArt de vérifier les dates font remarquer que, « dejjuis Raymond-Pons, aucun des comtes de Toulouse ne s'est qualifié duc d'Aquitaine. » C'est déjà une circonstance qui diminue l'importance épique de ce nouveau Guillaume. On a observé que ce comte de Toulouse épousa en secondes noces Emma, fille de Rotbold, comte de Provence, et qu'elle lui apporta « ce qu'on appela dans la suite le marquisat de Provence ». Rien de j)lus juste, et il convient d'ajouter que Guillaume Taillefer séjourna en Provence (dans les environs d'Arles) depuis son mariage , avec Emma. Un séjour aussi pacifique suffit-il pour expliquer cette prétendue

confusion du vieux mari d'Emma avec saint Guillaume qui n'a jamais paru dans le Midi que l'épée au poing et couvert de sang? Que ce même comte de Toulouse ait opposé une' certaine résistance à l'usurpation d'Hugues Capet ; qu'il ait favorisé les légitimes prétentions de Charles, fils de Louis d'Outre- Mer, c'est ce que dom Vaissette a pu très-solidement établir (II, 120, 121). Quoi qu'il en soit, cette protection donnée par Taillefer à l'héritier du sang carlovingien n'a été ni assez déclarée ni assez efficace pour qu'on la puisse assimiler à celle dont Guillaume au Court Nez a entouré le fils de Charlemagne dans notre légende chevaleresque.

5° Tancrède, seigneur de Hauteville en Normandie et de la race de Rollon, eut douze fils. Le plus célèbre dans l'histoire est Robert Guiscard; mais, au point de vue spécial de notre légende, c'est Guillaume,, surnommé Brachin.m fer ri, que les Noi-mands créèrent en 1043 leur capitaine général et comte de Pouille. M. Paulin Paris a vu dans ce Normand un des types de Guillaume au Court Nez (Manuscrits français, III, 126) ; M. Jonckbioet a soutenu la thèse contraire (Gidllmime d'Orange, II, 9), et démontré clairement :< que Guillaume Bras-de-Fer n'avait jamais défendu la Papauté, et qu'en « second lieu il n'avait jamais combattu les Sarrasins ». Le fils de Tancrède a perdu par là les deux traits qui le rapprochaient quelque peu de notre héros. Mais nous allons plus loin que M. Jonckbioet : alors même que Brachiion ferri eut soutenu VApostole et se fût mesuré avec les Sarrasins, il n'est pas probable que sa physionomie eût inspiré les Trouvères au point de leur faire accentuer davantage la physionomie de leur Guillaume, et nous pensons qu'au milieu du onzième siècle, les principaux traits de la légende de notre héros étaient déjà fixés.

60 C'est pourquoi nous protestons fort énergiquement contre la prétendue influence qu'aurait exercée sur nos vieux poèmes Guillau.me II, comte de Be- SALU, qui succéda en 1052 à son père Guillaume I", comte de Besalu, de Yalespir et de Fenouillèdes. Et pourquoi cet inconnu aui'ait-il joué un rôle dans la formation de notre légende ? C'est, dit-on, parce qu'il épousa une fille de Guillaume pr ou II de Provence, ou de Guillaume Taillefer de Toulouse; c'est

sur le monde et eu particulier sur l'Espagne épouvantée. Plus de cent châteaux s'écroulèrent sous l'ef-

parce qu'il fit un pèlerinage à Jérusalem ; c'est surtout parce qu'il portait un nez postiche qui lui valut le surnom de Tnimms. Est-il admissible qu'on ait été chercher dans une petite famille, et seulement au milieu du onzième SIÈCLE, ce surnom si profondément, si universellement populaire de « Guillaume au Court Nez »? Cette thèse ne nous semble pas soutenable et M.Jonckbloet lui-même l'avait proclamée fort douteuse.

^ 7° Si, avec M. Jonckbloet, nous ne pouvons admettre l'importance éjjiquede Guillaume Trunnus, nous sommes peut-être encore plus éloigné d'accepter entièrement l'origine normande que M. Dozj- (Becherches sur l'histoire et la littérature- de VEs;[jagnc, II. 370 et suiv.) a voulu donner à certaines branches de la geste de Guillaume. M. Dozy va jusqu'à dire : « M. Jonckbloet « n'a pas réussi à retrouver dans Thistoire le vrai Guillaume au Court Xez. « Or il nous p.vrait certain que ce Guillaume-là était un Normand, et qu'il « vivait au onzième siècle. » Dans ces quelques lignes de M. Dozy, deux questions sont soulevées, que nous allons traiter l'une après l'autre : I. La question de Guillaume de Montrerai; II. La question, plus vaste, de la prétendue origine normande de notre geste. = I. Il y a, vers la lin du Couronnement Looys (Bibl. Nat. fr. 774 et 1449), deux vers qui ont vivement exercé la patience des érudits : « Vet s'en li rois à Paris la cité,— Li cuens Guillaumes à Mosterel sor Mer. » Ces quelques mots ont donné lieu à deux systèmes que nous allons exposer chacun en son lieu, l'un (celui de M. Dozy) pour le réfuter: l'autre (celui de M. G. Paris) pour l'admettre. Mis en éveil par ces vers de nos plus anciens poèmes, M. Dozy s'était dit qu'il devait y avoir, dans l'histoire, un Guillaume de Mont reuil qui était le véritable type de notre Guillaume au Court Nez. Or, un jour il eut l'occasion de lire, dans un historien cordouan du onzième siècle, Ibn-Haiyàn, un récit curieux et détaillé sur le siège et la prise de Barbastro par des Normands en 1014. Suivant cet historien, le général en chef de l'armée chrétienne fut, en cette occasion, « le commandant de la cavalerie de Rome ». En bon érudit et qui a l'esprit critique, M. Dozy se demanda quel pouvait bien être le personna^-e historique désigné par ces mots : « commandant de la cavalerie de Rome -»,\i il arriva assez aisément à le déterminer. Ce ne pouvait être, selon lui, qu'un célèbre guerrier normand, du nom de Guillaume de Mon treuil, lequel était venu en Italie à peu près vers la même époque que les fils de Tancrède de Haute ville. Il se mit au service des Papes (Nicolas II, 1058-1061 et Alexandre II, 1061-1073), devint le général en chef des troupes romaines et, en cette qualité, soumit aux Souverains-Pontifes la Campanie qui s'était révoltée. Orderic Vital, qui raconte ces événements, fait de ce Guillaume le plus ffrand éloge : « Villermus de Mosterolio Papfe signifer erat armisque Campanium obtinuerat et Campanos qui, diversis scismatibus ab unitate catholica dissidedebant, sancto Petro apostolo subjugaverat » (éd. de la Société de l'Histoire de France, II, 87). Vous voyez d'ici quel a dû être, en présence de ces faits et de ces textes, le raisonnement de M. Dozy : « Barbastre a été délivré en 10G4 « par un Guillaume de Montre uil. Or, Barbastre joue un rôle impor- « tant dans la geste de Guillaume. Donc le vrai Guillaume au Court Nez, le « Guillaume historique qui a donné naissance au Guillaume légendaire, c'est « le Guillaume de Monfreuil auquel Orderic Vital décerne tant de louanges et « auquel on peut attribuer la prise de Barbastre; c'est le Guillaume de Mon- « treuil-sur -Mer dont il est parié dans le Couronnement Looys ». Il est vrai qu'Orderic Vital n'accole jamais au nom de ce Guillaume l'épithète célèbre : « au Court Nez » ; mais, dit M, Dozy, « c'est uniquement par poHtesse ». Plein

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CHAT. n.

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fort de cet orage, en ce pays où régnaient les Sarrasins et d'où Jésus-Christ était banni.

de i-espect pour Guillaume de Montreuil. qui avait comblé son cloître de bienfaits, Orderic aurait péché contre la bienséance s'il avait donné au comte le surnom sous lequel il est connu dans les i-oraans. » (1. 1., p. 37.3). Bref, c'eût été schocking et indécent. Malgré tout, et bien que la légende de Guillaume fut certainement formée avant la tin du onzième siècle, le raisonnement de M. Dozj- était spécieux, et plus d'un érudit s'y rendit. Par malheur, deux petites observations sulilsent pour ruiner tout cet ingénieux système : 1° Le Guillaume de Montreuil, dont parle Orderic Vital, n'était pas de Moiitreuilsi'v-Mr.v. mais de Montreuil-l'Argillé (Eure, canton de Broglie, arr. de Berjiay). — (Voy. Orderic Vital, éd.Le])révost,Il. pp. 2(3,27; Epopées françaises, I""* éd., III, p. 441); 2^ Le capitaine qui prit Barljastre en 1064 n'était pas Guillaume de Montreuil, et il résulte de recherches nouvelles que c'était Robert Crespin (Hirsch : Amutus de Monte Cassino, Forschungen zur deutschenGeschichte. Gœttinge. 1868, p. 22-23). « Devant ce dei-nier fait, « ajoute avec raisonM. Gaston Paris, «l'hypothèse de M. Dozy s'évanouit tout entièi-e, et Guillaume de Montreuil-r.4i\9///f n'a plus rien à faire dans notre Épopée » (Roinania, II, 182). II. Les autres arguments de M. Dozy en faveur de rori""ine normande de noti'e geste et même de toute l'Epopée française, nous paraissent encore moins fondés. Que, vers l'année 1001, quarante Normands vêtus en pèlerins soient débarqués à Salerne ; qu'ils aient trouvé cette ville assiégée par les Sarrasins: qu'ils les aient attaqués à l'improviste et les aient battus, c'est un fait qui est affirmé par Léon d'Ostie (Muratori. IV, 362, 363) et par Orderic Vital ; mais que la critique moderne a légitimement mis en doute, et dont M. Aug. Leprévost a pu dire : « C'est un récit de jJitre in- « vention comme toutes les circonstances qui s'y rapportent » (Orderic Vital, II, 65). Et, d'ailleurs, qu'aurait de commun la prise de Salerne par quelques aventuriers avec cette délivrance de Rome par Guillaume qui est racontée dans le Coirronnement Looyst. «La couleur normande, » dit M. Dozy. « a été « conservée dans le récit de ce poëme». Et il cite ce vers à l'appui : «Dex ». dist li cuens. «qui formastes saint Loth. » Saint Lu, dit-il, est un saint normand. En admettant qu'il s'agisse ici du saint évêque de Coutances, cette citation n'a rien de concluant ; car les trouvères choisissaient au hasard leurs noms de saints suivant le besoin de leurs rimes. Ils avaient saint Léonard pour les couplets en art, saint Richer pour les couplets en er, saint Loth pour les couplets assonances en o, etc. 11 ne serait point, en ce cas, moins légitime de prétendre que tous les poëmes où se trouve l'invocation de saint Léonard sont d'origine limousine. Ce n'est pas sérieusement, sans doute, que M. Dozy a ajouté : « A « chaque pas [dans le Couronnement Looys'], on rencontre ce raoi g aaig nier « qui était justement l'idée dominante des cupides et rusés Xonnands ». Cet argument n'est qu'une plaisanterie assez médiocre et très-usée qu'il serait trop facile de réfuter en montrant, dans quarante autres Chansons, le mot gaaignier employé tout aussi fréquemment. L'auteur des Recherches sur l'histoire et la littérature de l'Espagne ne craint pas d'ailleurs de donner au Charroi de Nimes la même origine normande, et voici en quels termes : « Le stratagème par lequel Guillaume s'empare de Nîmes est peut-être un « fait historique. // se pei't que les Normands se soient rendus maîtres « d'une ville italienne grâce à cette ruse... Ce qui donne quelque vraisern- « blance à cette opinion, c'est qu'un des principaux compagnons de Guil- « launie, Gilbert de Falaise, est 5sormand et que, d'un autre côté, Léon d'Os- « tie cite Gilbert, surnommé Buttericus, parmi les chevaliers normands qui « arrivèrent en Italie. Or, ce surnom signifie précisément « tonneau » dans

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Tout à coup, trois grands coups de toniunre l'cteii- upart. mvr. n. tirent, et la foudre tomba à la même minute devant le ~ ^"—-^ —

« le latin du moyen âge, et en vieux français le motboutei'is a la même sijjni- « fication.Ne serait-il donc pas permis de si'pjyo-ser que ce Gilbert devait son « sobriquet au stratagème dont il est question dans le Charroi de Nîmes'! y> Non, certes, une telle hypothèse n'est pas permise. Ce Gilbert était sans doute surnommé Bvttericus « au tonneau » parce qu'il était très-gros, et c'est la supposition la plus raisonnable. Tout le reste est pure imagination, et on n'a jamais accumulé tant de ^jeîtf-eire. — Pour Aimeri de Narbonne, M. Dozy ne nous semble pas avoir été plus heui-eux. 11 rappelle cette histoire étrange (qui est racontée tout au long dans cette Chanson) des messagers d' Aimeri auxquels le roi de Pavie défend de vendre du bois, et qui achètent, pour cuire leurs repas, toutes les noix et tous les hanaps de la ville lombarde. Or, dans la Chronique de Normandie qu'ont publiée les continuateurs de D. Bouquet au tome XI des His'toriens de France, on lit un fait tout analogue dont les acteurs sont l'Empereur de Constantinople et le duc de Normandie, Robert le Diable. L'empereur défend également aux habitants de Constantinople de vendre du bois aux Normands : « Quand le duc Robert le sceut,il commanda à sez genz qu'ilz achetassent toutes les noix qu'ils pourroient trover, et des escailles cni.sissent leurs viandes » (1. 1., p. 327). Mais de quelle autorité peut être une Chronique qui fut rédigée tout au moins après l'année 1250 et dont l'auteur s'est borné le plus souvent à traduire en prose le Roman de Hou ? Ce n'est pas là une source historique. — Les conclusions générales de M. Dozy sont encore plus exorbitantes que ses arguments spéciaux. « Les Chansons de geste du cycle carlovingien, qui ont été compo- « sées dans la langue du Nord, roulent presque toutes sur des guerres contre « les Sarrasins d'Espagne, c'est-à-dire sur un sujet qui, d ce qu'il semble, « n'avait pour les Français du Nord qu'un médiocre intérêt. A notre avis, ce « SONT LES NoRM.vNDS QUI l'ont CRÉÉ, commc en effet ils ont créé et l'esprit « chevaleresque et la poésie romantique » (p. 389). Comment! les Français du Nord n'avaient qu'un intérêt médiocre aux invasions des Sarrasins d'Espagne, quand ces Sarrasins étaient un jour venus jusqu'à Poitiers, quand ils avaient menacé durant plusieurs siècles et la P'rance et la chrétienté tout entières! Comment! ce seraient les Normands qui auraient créé le cycle de Charlemagne !! et celui de Guillaume au Court Nez!!! Mais on ne poui-rait pas scientifiquement fournir ine seule preuve à l'appui de ces étranges opinions. « L'esprit chevaleresque aurait été créé par les Normands» ? ï\Iais les testes accumulés par Du Cange (Gloss. aux mots Militia, Miles) et les documents de tous les pays prouvent, tout au contraire, que la chevalerie s'est organisée en même temps sur tous les points du sol chrétien. Une Clironique dit seulement que les Normands eurent horreur des cérémonies religieuses inventées par les Anglais pour la consécration des chevaliers, et qu'ils appelèrent du nom de socordes équités les chevaliers consacrés de la sorte. Par malheur, cette chronique (celle d'ingulfe) est complètement apocryphe. « La poésie « romantique a été créée par les Normands », dit encore M. Dozy. Mais, si nous avons quelques textes poétiques dans le dialecte anglo-normand, nous en avons un bien plus grand nombre dans tous les autres dialectes et surtout dans celui de France. C'est l'esprit français, d'ailleurs, qui domine en réalité dans la plupart de nos Chansons. Le centre géographique de notre Épopée, c'est Aix d'abord; puis, c'est Laon, c'est Paris, c'est l'Ile-de-France; mais toutes les autres provinces nous ont apporté leur contingent épique, et nous avons des poèmes originaires de la Champagne, de la Bourgogne, de la Picardie, de la Lorranie. « Pas jdus que les Gaulois romaaisés. » ajoute M. Dozy,

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CIIAl'. II.

98 ORIGINES DE Lk GESTE DE GUILLAUME.

palais de Pépin, roi de France, devant celui du duc d'.Aquitaine, devant celui où allait naître Doon de Mayence.

« les Franhs nàUùeal une nation poctiqife; mais les Normands l'étaient ». t>i les Franks n'étaient pas une nation poétique, d'où viennent ces carmina antiqv.a que Tacite nous montre chez toutes les tribus germaines? d'où viennent ces 6rt)'è«rrt c'< antiq^ùssima cannina quibits retemni actns et hclla caneùantitr, que Cliarlemagne a pris soin de recueillir? Ce ne fut donc pas chez les Franks que se chantèrent la cantilène de saint Fai'ou, au septième siècle; celle de Saucourt, au neuvième; celle de sainte Eulalie, au dixième, et tant d'autres! Non, « c'est en Normandie, » dit en terminant M. Dozy, « que les Chansons de geste les plus i-emarquables, telles que « la Chanson de Roland et les meilleures branches de Guillaume au Court « Nez ont été composées ». Autant de mots, autant d'hypothèses qui n'ont absolument rien de scientifique. — Pour en revenir à Guillaume de Montreuil, il reste à savoir s'il n'y a pas eu un personnage de ce nom qui ait eu une influence réelle sur la constitution de notre légende et de notre épopée. C'est ce que nous ferons un peu plus loin.

8° GUILLAUME IV, co.MTE DE TocLousE Cil lOGO, u'a qu'uii trait qui iiourrait convenir à la piété de notre saint Guillaume. En 1092, il partit en pèlerinage et mourut en Terre Sainte. Mais il n'y a là rien de précis, rien qui ait pu sérieusement modilier notre légende.

•Jo Guillaume VI de MoNTrELLiER fut un seigneur plein d'énergie et d'initiative: En 1147, le l"""" août, il vint mettre par mer le siège devant la ville d'AImeria, qu'Alfonse "NTI attaquait par terre. Après une vigoureuse résistance. Almeiia se rendit le l"-''" octoi)re (D. Vaissete, II, 442). Le seigneur de Mont))ellier, à peu de temps de là, perdit sa femme et, ne pouvant se consoler de celte perte, embrassa l'état monastique dans l'abbaye de Grandselve, au diocèse de Toulouse. Il y était déjà en 1149. De ces faits, M. Jonckbloet tire la conclusion suivante : « Il me semble, » dit-il, « que c'est dans « cette tradition que l'auteur de la seconde rédaction du Montage a puisé » (I. I., 162). Nous ne saurions encore nous ranger à cet avis. Dans la plus ancienne rédaction du Moniagc comme dans la seconde, Guillaume au Court Nez entre au monastère de Gellone ainv's la mort de sa femme Guibourc. Or, ce poëme est certainement, avec Aliscans, le })lus ancien de la geste. Il était au nombre de ces chants qui signale Ordeiic Vital dès la tin du onzième siècle. Faut-il croire qu'on a attendu le milieu du douzième siècle pour chercher dans les aventures d'un seigneur du Midi les nouveaux éléments d'une de nos Chansons les plus antiques, les ])lus historiques, les plus populaii'es? 10" Un frère puîné de ce Guillaume VI de Montpellier, Guillaume, seigneur d'Ommelas. épousa vers l'an 112G Tiburge, comtesse d'Orange, et «en « eut un fils nommé Guillaume connue son père, et qui prit le titre de comte « d'Orang'e ». Jonckbloet ajoute que c'est ce fait « qui peut avoir donné « lieu au changement de nom de notre héros » (1. 1., 1(32). Mais dans la Vita A-ancti Willehni, mais dans le récit d'Orderic Vital qui remonte à la première moitié du douzième siècle, la prise d'Orange est dtjà racontée comme un événement considérable, et les deux textes' vont jusqu'à nommer l'adversaire fabuleux de Guillaume, Thibaut: « Adurbem Aransicam agmina disjionit (tuillelmus et castra, quam illi Hispani cum suo Theobaldo jampridem occupaverant ; ipsam, facile ac brevi, ca-sis atque fugatis eripit in» vasoiibus ». Il est fort probable que la légende latine avait emi)runté ce fait à la tradition poétique. Mais, en tout cas, il n'est nullement nécessaire, pour expliquer la formation de notre légende, d'invoquer le mariage du seiirneur d'Umniela*; avec Tiburge d'Orange.

Et de la terre, ainsi creusée par la foudre, sortirent niAur. hvr.

1 in- 1 . , . niAi>. II.

trois Ijeaux arbres tleuris et verdoyants qui étaient

11° Enfin, on a voulu justifier certains traits Je notre légende épique en prétendant qu'ils furent empruntés à la vie d'un autre saint Guillaume, ermite, mort en lloT. C'est tout le contraire qui est vrai. On a emprunté à l'histoire de Guillaume de Gellone certains éléments de la légende de l'ermite Guillaume, instituteur des Guillelmites. On a fondu ces deux existences en une seule, au détriment de notre héros. Dans un « Bréviaire de l'ordre des Hermites de saint Augustin » de la fin du quinzième ou du commencement du seizième siècle, cette confusion reçut une consécration nouvelle. Dans un Bréviaire postérieur, à l'usage de l'ordre de saint François, les Leçons de saint Guillaume ermite commencent ainsi qu'il suit : « Beatus Guillelmus, olim Aquitanire du.'c et Pictaviniis comes, comitili ut fertur génère oriundus.., pâtre Theodorico et matre Aldacia inclytam prosapiam ducens, sub rege Carolo Marjno strenue militavit ». Et immédiatement après, sans transition, sans prendi-e la peine de souder entre elles les deux légendes, le biographe latin ajoute : « Quo tempore, quo Eugeniv.s po.pa tertins in inferiorem secessit Galliam... A principio sure juventutis a beato Bernardo edoctus, etc., etc. ». Et en 1570, les Officia Patrwn Ereinitariira sancti Aiigustini offraient encore la même confusion avec cette seule variante : « Sub Ludovico .Juniore Gallorum rege strenue militavit » ; on s'était contenté d'effacer le nom de Charlemagne, trop compromettant pour la vérité de la légende. D'ailleurs, ce saint ermite, ce Guillaume de Malaval a été également confondu avec la plupart des ducs d'Aquitaine, et particulièrement avec Guillaume IX. mort en Compostelle en 1137. C'est ce que les Boliandistes ont mis en lumière avec leur pénéti-ation et leur sincérité ordinaires {Acta SS. fcbrvarii, II, 432, 43-1 et suiv.). Il ne l'ésiilte point de là que l'ermite Guillaume, qui vécut en Toscane, ait prêté quelques-uns de ses traits H la physionomie poétique de Guillaume au Court Nez. En 1150, la légende du Moniage était, suivant nous, entièrement achevée. — Mais, nous objectera- t-on, le saint ermite Guillaume nous est représenté comme luttant avec les Démons, et nous ne découvrons pas dans la légende ecclésiastique de Guillaume de Gellone. cet épisode du Moniage. Tout d'abord, cette lutte contre les Démons se retrouve dans la vie de tous les Saints, et est devenue un lieu commun soit historique, soit légendaire. Puis, dans les Miracv.la qui accompagnent la Vie de notre saint et remontent à peu près à la même époque, il est longuement raconté comment après sa mort il lutta contre les Diables en délivrant des énergumènes. L'un d'eux s'écriait sans cesse : « Nonne monachum ^Mllelmum contra me iratum videtis » ? Il y a là suffisamment de quoi expliquer le combat fameux de Guillaume contre le Démon qui se trouve dans le Moniage. — Mais ^I. Jonckbloet nous fait encore remai-quer que Guillaume l'ermite se choisit une retraite qui est désignée dans sa légende sous le nom de Stabulum Rodis , et, d'un autre côté, il nous montre ce vers du Moniage : « A'oirement sui Guillaume de llohès ». A ses yeux, « Rohès » est une sorte de traduction de Stubidinn Rodis, et par là serait démontré l'emprunt que la légende de Guillaume de Gellone aurait fait à celle de Guillaume de Malaval. Sur quoi il convient d'observer que jamais Stabvhon Rodis (que tous les hagiographes français ont traduit par ÏÉtable de Rhodes) n'aurait pu philologiquement donner la forme française Rohès. Et si ^I. Jonckbloet dé.sire une autre explication, nous o.serons lui proposer la suivante à titre d'hypothèse plus plausible. « Roais » est un bourg aux environs d'Oi'ange dont notre Guillaume a pu prendre le nom très-naturellement. Il est, au contraire, fort difficile de croire qu'un héros

PART i.ivu. II. appelés à vivre tant (fue vivraient les trois chefs

CHAP II. ^ '^

des trois grandes familles épiques. Mais à leur

aussi populaire ait, daus la seconde moitié du douzième siècle, emprunté si loin le nom d"uii saint beaucoup moins populaire cpie lui.

Ainsi, sur les treize personnages du nom de Guillaume qui ont été considérés comme ayant fourni quelques traits à notre légende, dix ont été éliminés. 11 en reste trois dont nous reconnaissons volontiers Tinfluence, Le premier est ce comte de Montreuil-sur-Mer qui figure dans les derniers vei's du Couronnement Looys, dans ces quarante vers qui peuvent légitimement passer pour un résumé sommaire de toute une ancienne chanson. Le comte Guillaume de Mon treuil, comm.e l'observe M. Gaston Paris (7îo>n«nia, I, p. 1S.3), est un personnag'e historique, et qui joua certainement dans rhistoire du dixième siècle (vers 960) un rôle d'une iîiiportance réelle. L'histoire contemporaine s'en occujje i)eu; mais Lambert d'Ardres en parlera, plus tard, avec une emphase qui atteste que nous avons aflaire à un j)ersonnage très-populaire en sa province et véritatjlement épique : Fuit quidam de nobilissimo Francorum oriii.ndvs yenere in Pontivo jn'œpote>is conies, nomine Willelmus, qui^ cum virlute corjwris non minus quam nobiiitatis ffenere fcanosissimtis existcrel et longe iateque polleret et fuma pcrsonaret... Comme notre Guillaume du Couronnement Looys, ce Guillaume défendit le roi lèg-itime et s'attacha <\ la cause de Lothaire quand il fît la guerre à l'empereur Othon. Autre coïncidence que M. G. Paris a mise en lumière : ce Guillaume de Montreuil-sur-Mer était le contem[)orain et le vassal du duc de Normandie, Richard le Vieux ; ce qui expliquerait ces deux vers de la troisième partie du Co^ironnemcnt Looys : « Ge te delli, Richart, «toi et ta terre: — En ton servise ne vueil ore jjIus estie ». 11 semble que, pour ces trois raisons, on j)uisse jilacer Guillaume de Montreuil parmi ceux qui ont fourni quelques éléments à la « composition chronique » du Guillaume de nos époj)ées. Du Ponthieu et de la petite geste provinciale de ce pays, il sera passé dans le courant de la grande é])opée, dans le cycle de Guillaume où nos trouvères l'auront fondu avec d'autres personnag-es du même nom pour en former un seul et même Guillaume. Mais, somme toute, cette identification n'est vraiment jiossible que pour le Couronnement Looys, et j'estime que M. Gaston Paris, épris de son héros, a quelque peu exagéré l'importance de Guillaume de Montreuil. — Deux autres Guillaume ont eu une influence beaucoup plus profonde sur la formation de notre légende, A savoir : Guillaume 1, comte de Provence en 961, et Guillaume I, comte de Poitiers en 93.5 et duc d'Aquitaine en 950. = a) Le premier de ces deux barons (Guillaume de Provence, fils de Boson II) passa une g-rande partie de sa vie à combattre les Sarrasins. En 972, il gagna contre eux une bataille mémorable à Fraxinet et parvint, après vingt autres triomphe-:, à chasser les païens de toute la Provence. Chargé de gloire, il mourut en 992 entre les bras de saint Mayeul. abl)é de Cluny, revêtu de l'habit monastique qu'il avait ardemment désiré. On comprend aisément qu'une telle existence et une telle gloire aient pu se mêler intimement avec celles de notre Guillaume. L'un et l'autre de ces héros avaient réellement arrêté les progrès des Musulmans; l'un et l'autre pouvaient passer i)our les libérateurs de la chrétienté ; l'un et l'autre moururent enveloppés dans les plis de la même robe bénédictine. Fraxinet étant le pendant de Villedaigne, les deux batailles furent aisément confomlues en en une .seule ; et la légende de saint Guillaume de Gellone, qui était alors en voie de formation, s'enrichit de la légende presque identique de Guillaume de Provence. Nous admettrons même que le retentissement de

mort on devait les voir soiidain se flétrir et mou- " >a rir.

Li bataille de Fraxinet a fait transporler par nos poëte.s la scène de leur jinncipale action sur les bords du RliAne, dans l'Arcliant. Ici, M. Jonekbloet a vu juste. Mais il ne faudrait pas cependant aller dans cette voie aussi loin que M. Courtet, s'ccriant : « Ainsi donc, le Guillaume d'Orange des chroni- « queurs et des trouvères n'est cnttre que \e grand comte de Provence, Guil- « laume I, fils de Boson » {Revue arclicologique, 1852, p. 336). Non, la popularité du comte provençal n'a pas ellTacé celle de notre héros : elle Fa seulement confirmée. =^b) Il en est de même pour Guillaume I, duc d'Aquitaine, surnommé Ccqmt sttqxt'. Le roi Louis d'Outre-Mer n'eut pas de défenseur plus zélé, de partisan plus fidèle : c'est bien ainsi que, dans notre geste, Guillaume est le plus solide appui de Louis, fils de Charlemag-ne. — Guillaume Tèted'Étoupe défendit le roi de France contre la ligue formée jiar Héribert, Hugues et Guillaume Longue-Epée, duc de Normandie : c'est bien de la sorte que, dans le Couronnement Looys, Guillaume défend Louis contre la ligue de tous les barons, et en particulier contre les Normands. — Louis IV fît prisonnier le fils du duc Guillaume Longue-E[iée, Richard : c'est également contre un Ilicliard que se mesure Guillaume dans notre Chanson. — En 950, Louis IV donna à Guillaume Tète-d'Etoupe le duché d'Aquitaine et le comté d'Auvergne au préjudice du fils de Raimond-Pons : c'est ainsi qu'au début du Charroi de Nimes, Fempereur Louis veut donner à Guillaume d'Oi'ange certains fiefs de ses barons au détriment de leurs fils : « Pren donc la terre au marchis Beren- « ger ». Et notre héros répond fièrement : « Il n'a en France si hardi che- « valer — , S'il prend la terre au petit Beranger, — A ceste espée tost ne « perde le chef ». — Guillaume d'Aquitaine se retira dans l'abbaye de Saint- Cyprien de Poitiers, puis dans celle de Saint-]»Iaixent, où il mourut en 983; nouveau trait de ressemblance avec le Guillaume du Moniage. Faut-il ajouter qu'Adélaïde, fdle de Guillaume Ccqmt sfupœ, épousa en 970 Hugues Capet, qui devint roi de France, et que nos Chansons nous montrent également Blanchefleur, sœur de Guillaume, épousant le roi de France Louis? Comme on le voit, les traits de ressemblance abondent entre le héros de l'histoire et celui de la poésie. Mais c'est en raison du trait principal et caractéristique de Guillaume Tète-d'Etoupe, c'est à cause de sa fidélité constante aif roi de France, que nous le regardons comme un des types les plus irrécusables du Guillaume de nos épopées. Dans la vie du véritable Guillaume, rien n'accentuait ce caractère que nos poètes ont obstinément donné à leur héros : celui de protecteur de la royauté franke. Et c'est pourquoi nous pensons, en résumé, qu'avec Guillaume I comte de Provence, Guillaume I duc d'Aquitaine est le seul qui ait exercé sur la légende de saint Guillaume de Gellone une influence véritable et continue. C'est notre conclusion.

§ 5. Légen'des universelles.

a. On l'a dit avec quelque raison : « Il n'y a guère au monde qu'une seule « histoire ou un seul conte, que les difterentes époques et les différents peu- « pies ont raconté et s'obstinent encore à raconter de mille façons diverses ». Ce qu'il y a d'incontestable, c'est qu'un certain nombre de légendes se retrouvent partout, avec quelques variantes plus ou moins considérables. La science des mythes a déjà étudié de nos joui'S plusieurs de ces contes universels. Il était impossible que quelques-uns d'entre eux ne pénétrassent point dans notre Epopée nationale : c'est en effet ce qui est arrivé. — b. Au nombre de ces légendes universelles, nous devons compter tout d'abord le

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