‹ Les eopeés françaisesChapitre 26 sur 180 · CH.M'. II · texte numérisé non relu

CH.M'. II

II PART. LIVR. Il CHAP. II.

Cependant les prodiges continuaient, horribles ; et il - y eut pour les hommes de rOccident un immense et

stratagème dont le récit termine le Charroi de Ximes. Introduire dans une ville assiégée des hommes armés qu'on a pris soiii de cacher sous un déguisement ou dans une retraite quelconque, c'est une i-use que l'on retrouverait aisément dans la poésie primitive de tous les peuples. C'est l'équivalent fort exact du cheval de hois que l'on fit pénétrer dans Troie. M. Jonckbloet, avec sa subtilité ordinaire, a rapproché de ce dénoùraent du Charroi le trait que raconte Justin d'après Trogue Pompée qui suivait lui-même Dioclès de Péi)aréthe : « Rex Comanus insidias Massiliensibus exstruit. Itaque solemni Floraliorum die, multos fortes ac strenuos viros hospitii jure in urbem misit, sirpeis latentes frondibusque supertectos induci vehiculis jubet. Et ipse cum exercitu in proximis montibus delitescit, ut, quum nocte a prfedictis apertœ portfe forent, tempestive ad insidias adesset urbemque somno ac vino sepultam armatis invaderet... Sed has insidias mulier quîedam prodidit qufe, adulterare cum Gneco adolescente solila, in amplexu juvenis miserata formée ejus, insidias aperuit periculumque declinare jubet. Ille rem statim ad magistratus defert, afque ita, patefactis insidiis, cuncti Ligures comprehenduntur latentesque de sirpeis protrahuntur. Quibus omnibus interfectis, insidianti régi insidite tenduntur. Crcsa sunt cum ipso rege hostium septem millia ». {Historiée, lib. XLIII, cap. iv.) — : Voilà ce que raconte Justin; mais, de bonne foi, croit-on que cet obscur épisode d'une guerre obscure, que ce passage d'un écrivain classique ait pu avoir quelque influence sur notre poésie populaire, et notamment sur un poëme aussi primitif que le Charroi de Nîmes ? Et n'est-il pas cent fois préférable d'invoquer ici cette universalité de certaines histoires dont nous parlions tout à l'heure ? — Un autre fait de ce genre qui s'est passé en 1017 dans le diocèse de Trêves, et qui est raconté par un auteur anonyme du douzième siècle dans la fie de saint Meinwerc, évêque de Padeiborn, aurait encore, suivant M. Jonckbloet, pu servir de type au dénoùraent du même poème... Après la mort de Meingoz, évêque de Trêves, deux puissants compétiteurs se disputèrent le siège vacant. C'étaient Adalbéron, abl>é de Saint-Paul, et Poppon que l'Empereur avait fait élire. Les deux Évêques se firent bonne guerre. Plusieui-s châteaux tenaieirt pour l'usurpateur Adalbéron, et notamment une sorte de maison fortifiée dans Trêves, appelée Sisitra, d'où Ton voyait souvent sortir en armes un certain Athelbert pour jeter le désordre dans foute la ville et jusque dans la cour de l'Évêque. A tout prix il fallait vider ce repaire. Un chevalier du nom de Sicko se fait fort d'en venir à bout. 11 se présente à la porte d'Athelbert : « J'ai soif, » dit-il. Ou lui offre un hanap, qu'il boit avec avidité : « Je vous prouverai ma reconnaissance », et il envoie au tyran trente barils (haniœ) dans lesquels sont cachés trente chevalière armés de hauberts et de heaumes, loricati atqae galeati. Soixante &\\\xe?, plebeia veste arnicti portent deux par deux ces engins qu'on introduit sans défiance dans la maison d'Athelbert. Mais, tout aussitôt,- les chevaliers sortent de leurs barils, se jettent sur le tyran, le tuent, massacrent tous les siens..., et le Chroniqueur du douzième siècle termine en ces termes sa piquante narration : « Sic Dei misericordia episcopus a tyrannide Adalberonis est liberatus ». [Vie de saint Meinirerc, cap. xii. Leibnitz, Scriptores rerv.rn Brunsvic.,1, p. 517 et suiv.). M. Jonckbloet, à qui revient le mérite de la découverte de ce texte précieux, ne prétend pas d'ailleurs affirmer que le récit du Charroi soit sorti de celui de la Vie de saint Meinicerc. « Nous n'oserions pas décider, » dit-il, « la- « quelle des deux traditions a servi de modèle à l'autre ». Et il va jusqu'à avancer que celle du poème français présente un caractère plus fortement

universel époiivaiitemcnt. On se demanda si ce n'était n iart. livr. n. pas la fin du siècle....

accusé : « qu'elle est plus plausible, plus naturelle daus ses détails : qu'elle « a une physionomie plus primitive ». Ne vaut-il pas mieux conclure que nous avons atlViire à un seul et même conte qui a traversé tous les siècles, en revêtant divers aspects et en se modifiant plus ou moins profondément dans son ensemble et dans chacune de ses parties ? Telle est du moins notre ferme conviction. — c. Parmi ces contes universels il faut encore signaler les péripéties suivantes de nos Chansons de geste : L'enfant noble qui est ravi à. ses parents et qui, élevé incognito dans quelque famille pauvre ou roturière, finit par révéler son courage dans quelque occasion extraordinaire [Enfances l'ïvieii); — Le guerrier qui est merveilleusement préservé, comme Achille, dans toutes les parties de son corps, excepté toutefois en une seule qui sera certainement atteinte (c'est ce qui arrive à Guillaume, dans le Couronnevient Looys, alors que l'on promène le bi-as de saint Pierre sur tous ses membres, et que son nez seul n'est point touché) ; — La prise d'une ville grâce à des souterrains où les assiégeants peuvent pénétrer {Prise d'Ovangé)\ — L'existence des géants, et leur puissance mise au service d'une bonne cause (seconde partie iS^Aliscuns, Bataille Loqiiifer, Moniufje Renoaj-t, etc.); — La lutte visible et matérielle des Saints contre les Démons (Montage GinUaiiine)\ — Le pouvoir de la magie et des enchantements {Enfances Guillaume, épisode des noces d'Orable et de Thi~ haut), etc., etc , etc.

§ 6. Lieux communs épiques.

• Nos Chansons se tovci^Ci%&\\i j)our les dix-neuf vingtièmes CîxxViè série de lieux communs qui sont partout rej)roduits avec quelques variantes. Nous allons en énumérer quelques-uns qui donneront aisément l'idée de tous les autres : 1<* Invasion des païens et siège d'une ville chrétienne (Aliscans, Enfances Guillaume, Siège de Narbonne, Renier de Gennes, etc., etc.). 2° Prise d'une ville païenne ou au pouvoir des païens {Charroi de Nîmes, Prise d'Orange, Enfances Vivien, Siège de Barbastre, Prise de Cordres, Foulque de Candie, etc., etc.). 3° Combat singulier entre deux héros chrétiens {COuronnetnent Looys, Girart de Viane, etc.). i" Combat singulier entre un chrétien et un Sarrasin {Renier de Gennes, Co\tronnement Looys, etc., etc., etc.). 5" Amours d'une princesse sarrasine et d'un héros chrétien {Enfances Guillaume, Prise d'Orange, Hernaut de Beaulande, Renier de Gennes, Siège de Barbastre, etc., etc.). 6° Un géant, d'une force prodigieuse et d'une intelligence médiocre, se mettant au service d'une bonne cause et la faisant triompher {Garin de Monglane, Hernaut de Beaulande, Aliscans, Bataille Loquifer, Moniage Renoart, etc.). — 7" Un géant païen défiant les chevaliers l'rançais et vaincu par l'un d'eux {Renier de Gennes, Couronnement Looys, Moniage Guillaume, etc., etc.). 8" Baptême et mariage d'une princesse sarrasine {Prise d'Orange, Siège de Barbastre, Foidquede Candie, etc., etc.). 9° Violents débuts et premiers exploits de chevaliers qui sont encore enfants {Girart de Viane, Enfances Guillaume, Siège de Nat^bonnc, etc.). 10° Rome menacée par les Sarrasins {Couronnement Looys, qui reproduit la même légende qy\'Ogier de Danemarche, etc.). 11° Révolte d'un vassal contre son seigneur {Garin de Montglane, Girart de Viane, Couronnement Looys, Charroi de Nîmes, etc.). 12" Puissance des enchanteurs et des magiciennes {Garin de Montglane, Hernaut de Beaulande, Enfances Guillaume, etc.). 13o Un chevalier à la recherche

li lAUT. r.lVR. [I.

ciiAP. ir.

101 Or.lGlNES DE LA GESTE DE GUILLAUME.

Mais en réalité tous ces prodiges annonçaient une grande joie à la Chrétienté. « Malheur aux Sarrasins, « gloire à la France, victoire à l'Église! » Voilà ce que prédisaient cette éclipse, ces foudres, ce tremblement de terre, tandis que dans les bras de leurs mères dor-

rruiie dame mystérieuse {Garin de Montghtiie et tous nos Romans d'aventure). \\° Chevaliers se convertissant et entrant dans un monastère (3/oniof/e Guillav.riie, Moniage Benoart, etc., etc., etc.

§ 7. Imitations des autres gestes.

Ces imitations sont nombreuses et importantes. Suivant nous, le personnage de Vivien tout entier est calqué, servilement calqué, sur celui de Roland. Le neveu de Guillaume, qui d'abord s'est montré tout aussi téméraire que le neveu de Charles va jusqu'à s'en repentir, va jusqu'à sonner du cor comme lui. \\ vit, il meurt comme le grand vaincu de Roncevaux. On peut dire enfin que, si Aliscaas repose sur des fondements historiques et légenilaires dont rien n'égale la solidité, ce beau poëme et le Voreiiant qui le précède ont cependant emprunté à la Chanson de lîoîand un certain nombre de détails et, surtout, leur i)liysionomie générale. Dans le même Covenant l'épisode du petit Guichardet qui s'échappe du palais pour suivre Guillaume à la guerre rappelle trop exactement celui du petit Rolandin s'échappant de Montloon pour accompagner l'Empereur dans la guerre d'Aspremont. Mais certains Romans de notre geste ont servi de modèle à d'autres Romans ou à d'autres épisodes du même cycle. C'est ainsi que, suivant nous, le personnage de Robastre, qui figure dans Garin de Montglane et Hernaut de Beaidande. a été calqué sur Renoart, tout aussi servilement que Vivien sur Roland, Il serait facile de multiplier ces exemples.

II nous resterait maintenant, après avoir étudié la formation de notre geste, à en suivre toutes les déformations à travers les siècles ; mais, pour plus de clarté, nous renvoyons le lecteur aux Notices particulières qui accompagnent chacune de nos Chansons.

Notre Notice générale eut achevée.

Nous devons donner ici la liste des vingt-quatre Chansons que nous avons désignées, dans le premier chapitre, par les lettres suivantes : a. Enfances Garin de Montglane. — b. Garin de Montglane. — c. Hernaut de Beaidande. — d. Benier de Gennes. — e. Girart de Viane. — f. Aimeri de Narbonne. — g. Enfances Guillaume. — h. Département des enfans Aimeri. — i. Siège de Narbonne. — j. Couronnement Looys. — k. Charroi de Nimes. — I. Prise d'Orange. — m. Enfances Vivien. — n. Covenant Vivien. — o. Aliscans. — p. Bataille Loqv.ifer. — q. Moniage Benoart. — r.s. Siège de Bai^astre ; Beuve de Commarcis. — t. Guibert d'Andrenas. — u. Prise de Cordres. — v. Mort d' Aimeri de Narbonne. — X. Fovlqife de Candie. — y. Beniev. — z. Moniage Guillaume.

ORIGINES DE L\ GESTE DK GUILLAUME. lO.',

niaient ces trois petits enfants qui s'appelaient Doon, h.aut.uvk.u Garin et Charles '... ^Jl'^":

1. Doon de Maijence, éJ. Pey, vers G879-6894 ; 5382 et suiv.; 8115 et suiv.

Entr'eus II- et Garin où graiit proeiche apent Qui iMonglane a conquis sur la niesci-éant gont, Nasquireat en 'I- jour par grant denion.sti-emeiit O rei du suint soleil, quant au matin resplent. L'eure que il nasquireut, vous di chertainenient Que le soleil rougi en empalisseniont, Et mua safachon et son trescourenieiit.

Et la terre croulla et coururent li vent. Les nues de lassus menèrent tel tonnent Que du vent qu'en sailli, que u grant crouUement En Espengne en quéirent des castiaus plus de -C'-... {Doon l'e Mayeace, vers 0879 et suivaîits).

Trois grans Ibudrez quéirent des nues maintenant : La première quéi à Paris la manant.

Par devant le paies Pépin le combataut. Là où ele quéi, fist une fosse grant, De la fosse vit on saillir de maintenant •P arbre lonc et droit, fleuri et verdoiant. Tant com Kalles vivra, i sera son vivant.... ^Ibid., vers 5392 et suivants).

L'auteur de Ocrard d'Eiqihrate (Paris, Vincent Sertenas, 1549, et Moutard, 1783) a reproduit ce conte en tète de son étrange composition (v. smce Roman notre tome I, Ir^édit., p. 5.36, 5.37). Cette légende, qui n'a aucun fondement dans la tradition, est visiblement l'excuse des cycliques qui ont trouvé ce lien bizarre pour réunir leurs trois gestes. = Sur les trois gestes, voy. encore Enfances Garin, Bibl. Nat. fr. 1460, f" 2Q; Mort d'Aimeride Narbonne, ibid. fr. 24370, f"s 23 v" et 24 r». Une généalogie cyclique trèscomplète se trouve dans Aimeri de Narbonne, Bibl. Nat. fr. 1448, 1'°=* 66-68. Cf. celle qu'on lit au début des Nerbonesi (édit. Isola, t. I, pp. 1-4). Dans son Histoire poétique de Charlemag xe M. G, Paris a placé en regard la généalogie de la maison de Montglane : 1° d'ajjrès Albéric des Trois-Fontaines; 2o d'après Aimeri de Narbonne {p. 469).

Il IWKT. I.IVE. II.

CHAT. III

Page 1