ANALYSE DES E^FA^C^S GARLW
Guillaume un début aussi émouvant, et l'on imagina de copier servilement le vieux poëme d'Adenet. De là ces Enfances' de Garin de Montglane ; de là ces contes qui n'ont rien de traditionnel, et qu'on ne peut même pas appeler des légendes. Nous les rapporterons brièvement.
Donc, voici ce qu'on racontait au quinzième siècle sur le bisaïeul de notre Guillaume....
Le père de Garin était duc d'Aquitaine et s'appelait Savari ; sa mère était fdle de Thierry, roi des Lombards, et se nonnuait Flore '. Ils s'étaient mariés à peu
de nos légendes épiques, l'histoire de Sarctri et de Flore est im de ces contres communs à tous les siècles et à tous le i>aî/*, gui circ^dent partout et reçoivent de tenips en tem2)s une forme nouvelle dans une no^cvelle littérature ». Flore est le type de Tepouse calomniée, iiinorente et enfia réhabilitée. Or, rien de plus vieux, rien de plu.s universel qu'une telle liistoire. Dans notre seule littérature épique, elle est plusieurs fois répétée. La reine Sibille dans le Roman de ce nom, Béatrix dans Jlelias, Berte, enfin, sont des personnages coulés dans le même moule. L'auteur de VHistoire légendaire des FranJis (p. 110 et suiv.), M. Beauvois, a mis en lumière les aventures de la reine Sisibe, épouse de Signuind, qui durant l'absence de son mari, est poursuivie par le comte Hartvin et accusée ensuite par celui qui l'avait voulu déshonorer. La malheureuse Sisibe est proscrite; on la conduit dans une forêt où l'on doit lui couper la langue : « Cette femme est innocente, » dit alors le comte Ilermaun; « contentons-nous de couper la langue du chien qui nous « accompagne. » — «Non, non, » répliqua Hartvin, « il faut qu'elle paye les re- 'f. fus que j'ai essuyés ». Sur ces entrefaites, la reine accouche d'un beau garçon, qu'elle i)lace dans une grande ani))hore de verre. Le courant de la rivière emporte l'amphore qui se brise contre un rocher. Une biche nourrit le petit enfant, etc., etc. Notre Flore ressemble, plus que Berte elle-même, ù Sisibe, à Sibille, à Geneviève de Brabant. I^lle est mère, alors que ses malheurs commencent. La mère de Charlemagne, au contraire, est la seule qui souflVe de l'aveuglement de son mari, et, par conséquent, elle excite une sympathie moins vive....
III. VARIANTES ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE. N'ayant jamais été populaires, les Enfa)icés Garin n'ont jamais été modifiées ni dans leur style ni dans les péripéties de leur action. Nous n'avons même pas trouvé UNE SEULE ALLUSION à Ce poëme dans tous les Romans en prose, manuscrits ou imprimés, qui jusqu'ici ont passé sous nos yeux. C'est assez montrer combien cette pauvre œuvre est demeurée inconnue. En résumé, elle a subi tout l'insuccès qu'elle méritait.
1. Le poëte du quinzième siècle, auteur de cet audacieux remaniement, n'e craint pas d'exprimer au début de son œuvre les plus étranges reproches contre ses devanciers : « Aucuns en ont chanté et s'en sont aaty, — Mais
ANALYSE DES E.Vr.JiYC/sS GilUN. 109
pœs dans le mémo temps ({iie Pépin épousait Berte. " i'^||t. i
Mais Flore, hélas! était appelée à traverser plus d'é-
preuves encore que la femme du roi de France '. Les noces avaient été joyeuses cependant; on les avait célébrées en plein mois de mai, en plein printemps, dans la cité d'Aquitaine. Deux beaux fds, deux jumeaux. Gérin et Anthiaume, naquirent quelques mois après, comme pour resserrer doublement Taffection de leurs parents '. Dès les premières pages de ce roman, vous voyez que notre héroïne offre plus de ressemblance avec Geneviève de Brabant qu'avec Berte aux grands pieds. Elle a, de plus que celle-ci, « le charme austère de la maternité » ; mais elle n'en a point la candeur charmante. Elle intéressera davantage, mais elle plaira moins.
Savari, plus coupable cent fois que Pépin, vit depuis longtemps avec la fille de son sénéchal, avec une concubine ({ui jouera désormais un rôle trop important dans tout ce récit. La belle Yderne. d'ailleurs, a pour mauvais génie sa propre mère Ostrisse, et c'est ainsi qu'Aliste, dans Berle ans grands pics, se laisse aveuglément conduire par Margiste, sa mère. Cette Ydeine n'a pas été sans s'irriter contre le mariage de Savari ; elle respire la vengeance, et sa mèi-eTexcite. Ostrisse fait plus : elle est quelque peu magicienne et. partant, quelque peu empoisonneuse. Cette Locuste de bas étage a le secret de certaines herbes qui exaltent les sens et soulèvent la colère dans le cœur des hommes : elle en fabrique je ne sais quel philtre impur qui excite les passions de Savari ^ A peine a-t-il bu ce mauvais breuvage, qu'il se prend à détester sa femme avec une véritable folie furieuse , en même temps ipi'il se sent
au oommeiichement il y ont moult failly : — Nul ne sevent nommer celle dont.il issy » (Bibl. Nat., ms. fr, 1460, f« 1). —1. Enfances Garin de Montylanc, lîil.l. X:.f. fr. 1 IGO, fo 1. — 2. Tbid., (■' 1 v<'. — 3. H'iJ., f» 2.
ANALYSE DES isA'F4.YC£S GARl\.
II l'AKT. LIVR.
CHAT. III
dévoré poin' Yderiie d\iii détestable amour que rien ne pourra plus éteindre. Le drame commence à devenir luoubre.
Flore est désormais une victime, telle que les dramaturges de notre temps en ont si souvent jeté sur la scène. Elle est méprisée, elle est battue, elle est traînée par les cheveux. Entre elle et lui, le duc d'Aquitaine place toutes les nuits une grande épée; et cependant Yderne, tout à côté de Tépouse légitime, fait le bon plaisir de celui que les philtres de sa mère ont rf'ndu effrontément adultère. Des joyaux sont volés dans le palais de Savari : c'est Flore qu'on accuse. Un sergent, suborné par Ostrisse, élève la voix contre l'innocente duchesse; puis, il disparaît, mis à mort par la mère d' Yderne, qui veut se débarrasser d'un témoin dangereux '. Cependant on conduit déjà la malheureuse Flore au supplice ; elle n'olitient sa grâce ([ira grand'peine et en alléguant qu'elle est sur le point d'enfanter : « Qu'on '< la renvoie à son père, » dit l)rutalement Savari, « et « qu'on me délivre de sa vue.» — <( Nemelaisserez-vous « pas emmener mes deux petits enfants? » — « Non. » Elle court alors les embrasser et les couvre de ses larmes. Puis, elle sort tristement de ce palais où elle devrait rester honorée et puissante. Elle est seulement accompagnée de quelques dames et d'un l)on clievalier, Alexandre d'Obrie. ils prennent ensem])Ie le chemin de la Lombardic ".
Le voyage devait être terrible. Car l'exil de la Duchesse ne satisfaisait ni la jalousie ni l'ambition d'Ostrisse, et elle avait aposté dans un bois quelques miséra-
1. Enfances Gavin de Montylo.nc, BihI. Xa(. k. H6l\ f" 2 \<^.— 2,Ibid., f'^ 5. Quand la pauvre Duchesse s'éloigne ainsi de son mari et de ses enfants : « N'y etilt sy dur cuer ji'.sqii'd l'arbre qui sent — Qui n'en eiibst pitè selon mon escient ».
ANALYSE DES ENFANCES GilUN. ni
bles pour mettre rinnocente à mort. Ils se précipitent " ■■a«t. mvk. „. sur la petite troupe, coupent la tète du fidèle Alexandre, ~^^^"1 — tuent les chandjrières. Au milieu de ce massacre, la pauvre Flore tombe à genoux, suppliante ; et d'ici je crois voir la miniature, plus que naïve, que Thumble artiste du quinzième siècle consacre à cette scène pathétique. C'est ainsi, n'est-il pas vrai? que Geneviève s'est jetée aux pieds de ses bourreaux, et Berte aux genoux de ïibert et de Morand? Faut-il ajouter que l'un des brigands s'émeut des douleurs de Flore et de ses prières? Faut-il la montrer restant seule au fond d'un bois qui ressemble étrangement à celui où la femme de Pépin eut la joie de rencontrer le bon Simon le Voyer '? La duchesse d'Aquitaine trouve l'hospitalité cIk^z un autre Simon, et voici que, peu de temps après, elle met au monde un bel enfant, qui sera le très-illustre Garin de Montglane, le héros de notre Chanson, le bisaïeul de Guillaume '. Tout aussitôt, près de cet enfant épique, s'abattent trois fées; Morgue est du nombre : « Cher petit, » lui dit-elle, « tu nais pauvre; mais Jé- « sus-Christ, lui aussi, est né dans la misère, et la « Vierge, sa mère, est accouchée de lui an fond d'une « étable. Mais je te vais faire un grand don : tu ne sauras « jamais ce que c'est qu'une vilenie, et il sortira de toi « une race glorieuse qui triomphera des Sarrasins ! » Ainsi se termine ce que nous pouvons appeler le premier tableau de notre drame ^...
1. Enfances Garin de Montglane, Bibl. Nat. fr. 1460, f" 6. Le poëte juge à propos d'annoncer de nouveau sa Chanson : « Or coramenche chanchon bien faite et devisèe — Et matere royal bien faitte et bien rimce «.—"2. Ibid.,