I.IVU II
liO ANALYSK DK G.iRiy DE MOMGLASE.
(( moi et de t'être Aiit escorter de la sorte. » Puis il ajoute niaisement : « Nous allons jouer aux échecs. Si « tu gagnes cette partie, je te donnerai tout ce que tu « pourras demander, même le royaume de France. Si-- « non, je te fais séparer la tête du bû. — (( 11 faut que « vous ayez bien envie de me tuer », reprend Garin, « pour faire ainsi un enjeu de la France. Jouons ». On apporte alors TEvangile et le crucifix : l'PZnqiereur jure qu'il exécutera fidèlement toutes les conditions dont il a liii-mt''me fixé les termes '. Non loin de là, cependant, les deux frères de (iarin, Antliiaume et Gérin, sont en embuscade avec quatre cents hommes et se constituent en silence les gardiens de leur jeune frère ". Quant il la j)auvr(^ Heine, cause de tout ce tumulte, elle pleure, mais ne se convertit point : « Je ne suis pas H coupable d'aimer Garin ». dit-elle. « La iaute en est (( à Dieu ; c'est lui ({ui a fait mon cœur. Pourquoi « a-t-il donné tant de beauté à (îarin, si ce n'est pour « qu'on l'aime? Et sa très-douce bouche, pourquoi l'a- '< t-il faite, si ce n'est pour être baisée »? Pendant que cette adultère s'excite elle-même par ces mauvais discours, la formidable partie commence entre Charlemagne et (iarin \
Notre poète, qui est assurément aussi fort aux échecs que l'Empereur lui-même, décrit très-longuement cette pai'tie épique, et nous ne la décrirons point après lui. Bref, le pauvre Charles joue d'autant plus mal que la colère l'aveugle. 11 décharge son courroux sur le comte de Poitiers, qu'il veut fiapper de son bâton : autour de l'échiquier, une bataille s'engage dans ce palais plusieurs fois déshonoré, puis l'étrange partie recommence. Enfin, Garin s'arrête et reste modestement immobile.
1. Garin de MontgUme, Bihl. Nat. fr. 24403, 1" 4.— 2. Jbid.,i<^'b. ~ 3. lh\d., ibid
II TAIIT. I IVU. Il .
( llAl- IV.
ANALYSE DE GARl.S DE MOMGIANE. Ul
Cette attitude est éloquente et signifie que TEmpereur
est mat. '< Veux-tu la France? elle est à toi », dit le
pauvre roi, du ton avec lequel il dirait : » Veux-tu un « destrier ou cent marcs d'argent » ? Garin se met alors à pleurer ;i chaudes larmes. Et pourquoi ces pleurs? C'est qu'il souffre de voir le roi de France descendre aussi bas. On pleurerait à moins. « Non, non », s'écriet-il, « je ne veux point de votre royaume ». — « Et (juc « demandes-tu »? — « .levons demande seulementla terre « de Montglane .Tous les habitants y adorent J upin , Ma- « hom et Tervagant : cependant ils ont été baptisés, dans « leur enfance ; mais aujourd'hui ils sont tous albigeois « et mécréants ». — « Et qui possède ce château »? — « C'est le duc Gaufroi de Montirant, qui a jadis insulté « l'ambassadeur de Pépin, votre père, et a fait pendant (( un an la guerre iila France. Donnez-moi son château : (( je le tiendrai de vous ». — « Je te le donne », dit le Roi, qui voudrait déjii voir loin de Paris cet ami de la Heine. « Et voici mon bon cheval dont je te fais aussi « présent. Pars bien vite ». Garin s'éloigne sans avoir pris le temps de faire de longs adieux à ses frères. 11 s'en va seul, flairant les aventures... '.
C'est ainsi ({ue se termine le prologue de notre Drame.
Sur la route d'Orléans chevauche Garni que le bon ^t^Snïîàne, destrier du Roi emporte vers le midi avec une rapidité J^^,,^
^, . 1 ,.. 1 • • AT iii ' ■ / \., d'amour ijour
terrible. Pans est deja loin; puis, Montlhery; puis, Oi- ^|,^f,'^^Vi>e léans Par malheur, notre héros rencontre un de ces '^'' mais 'd^u
un jongleur
1. Gavi.,1 (l: Mo„lf/lanc, Bilil. Nat. IV. 21403, f' 5. Le nom iV -c Albigeois >>„ que le -poète donne aux mécréants, sei-t, comme nous l'avons dit, à dater encore plus exactement notre Chanson.
lui a vanté la beauté.
112 ANALYSE DE GARiy DE M0.\TGLAM:.
II l'ART. LIVR. II <U\V. IV.
Rencontre d'une inconnue
jongleurs qu'on trouvait alors sur tous les chemins, la vielle au dos ; Garin ne dédaigne point de causer avec lui, et ce fut, dit le poëte. la cause de ses longues in- ''arrSe" fortuncs. Lcs jongleurs étaient généralement bavards : a la mort, ^^ y^^ ^,^ ^^ ^ j^^ ^^^^ cclui-ci, « j'ai VU tout récemment
'"u " MabuV." « une jeune fille d'une incomparable beauté ». 11 en fait à Garin un portrait séduisant. « C'est la femme qu'il « vous faudrait», ajoute-t-il. Et il le quitte, en lui lançant ces paroles qui vont longtenqis brûler le pauvre Garin. Désormais, nuit et jour, notre jeune A({uitain pense à « la pucelle ». De Montglane, il n'est plus question. Il ne dort plus, il rêve, il est très-amoureux. Certain matin, il regarde autour de lui, par hasard... et se trouve en Berry '.
Pour prendre quel([ue repos, il accepte l'hospitalité dans un château. 0 bonheur! sa « chère pucelle » est connue du châtelain « Voici un petit chien, un hrachet <( qui lui appartient », dit ce bon chevalier. « Je vous le « donne; il vous conduira vers elle ». Garin change de visage et pense mourir de joie. \'ite, il se met en route avec le hracliet-. Ses aventures ne font que commencer; mais déjà elles ressemblent trop à celles des derniers chevaliers de la Table-Ronde. On i-ougit d'avoir ;i raconter ces fadaises, qui n'ont rien d'épique.
A quelque distance de cet hospitalier château où il vient d'apprendre une si bonne nouvelle, Garin, plus amoureux que jamais, rencontre deux chevaliers qui se rendent à un tournoi. Ce sont les frères mêmes de ce seigneur qui lui a fait présent du hrachet ; ils s'imaginent ({ue ce jeune étranger est un voleur et se précipitent sur lui. « Ne m'arrêtez pas », leur dit-il; « je suis « un chercheur d'amour ». Ils lui barrent le chemin;
1. Garin deUontylanc, Bibl. Xat. tV. i'4403, i^ 8. — 2. Ibid,, 1" 10.
CIIM'. IV.
ANALYSE DE GAHIA' DE MOSTGLASE. 143
mais Gai'iii n'est })as (lliunienr k se laisser retarder de n i.u<r. i.ivr. u.
la sorte, surtout ([uiind il est ii la veille de découvrir et
de voir sou amie encore inconnue. Il se mesure d'abord
avec Rigaud, et le tue. Hurard veut venger son frère :
il a le poing tranché. Mais si court ({u'ait été ce double
combat, un <( troisième larron » eu avait profité pour
voler le bon cheval de Garin, et, chose plus cruelle, le
chien de la pucelle. On ne saurait peindre la douleur de
notre héros, qui regrette à la fois les deux objets de son
affection, son amie d'abord, son cheval ensuite '...
Le voilà forcé de marcher à pied, et il en est tout honteux. 11 pense à son amour et entre dans une mélancolie profonde d'où rien ne ixnit le faire sortir. Un cousin de Rigaud, voulant venger la mort de celui que Garin ne se souvient même plus d'avoir tué, se jette siu* ce jeune chevalier désarmé et le frappe violemment. Notre héros s'en aperçoit à jî^iue, et songe à celle dont il voudrait connaître le doux visage. Son nouvel adversaire le frappe une seconde fois, plus violenunent encore. Garin sort à moitié de sa rêverie, et lance tranquillement à la tête de son agresseur un bloc de rocher pesant plus d'un quintal. L'autre a la cuisse cassée; et le vainqueur, après avoir cruellement raillé le vaincu, continue son chemin, plus absorbé que jamais dans son amour '.
Au sortir d'un bois, il entend des cris perçants : c'est le voleur de son cheval, qui est tombé lui-même aux mains d'autres brigands ■'. Ils ont attaché à un arbre ce misérable, dont les mouches ont déjà mangé un œil, et qui pousse d'atroces hurlements. Garin, avec une férocité que rien n'excuse, lui crève l'autre œil, et })nMid
1. Garin de Montglane, Bibl. Nat. fr. 24403, f" 11. — 2. Ibid.^ f" 14. Garin dit au pauvre estropié : « Harrez. vos remaurez : Diex vos doiust à mangier; — Car moult est durs li lis où je vus vi couchier; — Trop i a poi de plume ». — 3. Ibid., f" 14.
Il PARI. I.IVR. II.
( Il W. IV.
144 ANALYSE DE GàRIX DK MOSTGIA^E.
plaisir à le tuer '. Puis, il poursuit sa route. Durant trois jours, il marche ainsi, cherchant toujours, trouvant parfois et perdant ensuite les traces de celle qui sera la mère d'Hernaut, de Girart, de Mille et de Renier, la grand'mère d'Aimeri, la l)isaïeule de Guillaume ".
Un jour enfin, il rencontre une jeune fille accompagnée dun chevalier ^ Ah ! s'il savait qu'il a devant lui cette Mabille dont le jongleur lui a tant vanté Tincomparable beauté! C'est elle, en effet; mais ses traits sont cachés sous son chaperon, ces traits radieux (pii illumineraient tout ce pays et éblouiraient Garin. « Belle, Dieu « vous garde ! Où êtes-vous née »? — « A Limoges ». — <( Où allez-vous ainsi »? — Mon frère m'a donnée en ma- <( riageii un comte d'Auvergne, qui est noir connue encre <( et laid \\ faire peur. Hélas ! j'aimerais mieux mourir « que d'aller il ces noces ». A son tour, Garin lui raconte son histoire ; et alors la pucelle, qui ne veut pas encore être reconnue, se noircit en secret, seniascure le visage. La voilà toute défigui-ée. Ah ! comme Garin l'embrasserait, s'il pouvait soujxjonner que c'est là celle qu'il a résolu d'aimer. Ils cheminent ensemble '*.
Le pays est désert: pas un nianoir. Les voyageurs font halte, et Mabille d'admii'er la beauté de Garin (|ui se désarme devant elle. Dès ce moment, elle l'aime avec une passion cpie nous voudrions moins violente, et l'admet sur-le-champ dans s(tn lit où (îaiin d'ailleurs s'endort très-chastement '. OuanI au chevalier (jui accompagnait depuis longtenq)s la pucelle, il est dévoré de ja-
1. Garin de Montgkme, Bibl. Nat. fr. 24403, f« 18. « Lors li a le bon oel il la lance crevé; — Et cil brait et si crie, et moult a duel mené.— En moult petitet d'eure a il son tans fine. — L'ame de li emportent cil qui l'ont emjiiené ». — 2. Ibicl., f^ 18 v». — 3. Ibid., fo 19 v". — 4. Ibid., f" 20. — 5. Ibid., f» 21. Garin veut tuer le chevalier qui accomi)agne la pucelle : « Ce ne ferez vos pas, li mienz très dois amis. — Je vos coucherai bien si « corn moi est avis : — Mes lis est grans et Ions et de dras bien garnis; — « Vos g'errés près de moi. » etc.
ANALYSE DE GARIX DE MO.\TGI.A^Ë. Uo
lousie, et reararde d'un mauvais œil ce nouveau venu n iart. jim;. n
'- f-HAl'. M.
qui lui vole un amour auquel il attachait un si grand
prix. Même il veut bravement profiter du sommeil de Garin pour le tuer, et n'en est empêché que parMaljille dont l'amour devient de plus en plus ardent et qui déjà se repent de ne s'être pas fait reconnaître. Elle est punie de ces impures et coupables pensées. Au lever du jour, quatre voleurs la surprennent, la battent, veulent la déshonorer, l'emmènent. Ses larmes coulent abondamment et effacent les traits de cette encre dont elle avait noirci son visage. Aux yeux de ces brigands, elle apparaît dans tout l'éclat d'une beauté qui devient pour elle la cause de nouveaux dangers. L'un de ces brigands la saisit, la crible de coups, puis l'écrase sous ses pieds cruels... Elle échappe; elle conserve la vie, et, chose plus précieuse, l'honneur '.
Cependant Garin dormait toujours.
Mais enfin ce lion s'éveille, entend les cris de Mabille, fond sur les voleurs, les met en fuite et délivre celle qui se croyait perdue : « Où vous retrouverai-je, pucelle »? lui dit-il. — « A Montglane "». Ainsi s'achève le premier acte, un peu long, du drame ou plutôt de la féerie que nous analysons.
Il,
Nous sommes au château de Montoi-lane, chez le duc Maiiiie
/-i P • 1 T r • - ^ est sur le pomt
Gautroi de Montirant, chez ce mécréant, chez cet en- déi>ousei
maigre elle
nemi de la France ; ou plutôt nous sommes chez Garin, , Vi^'"'''\„p
' 1 ' duc d Auvergne.
puisque le roi Charles a solennellement dépouillé Gau- «arinietue. froi de ce château pour le donner à notre héros. Mais
1. Garin de Montrjlane, Bibl. Nat. Ir. 24403, l'o 2'i.~ 2. llicL, 1° 25 v". IV. lU
II PART. LIVR. Il CH\r. IV.
116 AWLYSE DE GARIS DE MÛXTCLàNE.
que de larmes et que de sang vont être répandus avant que l'ami de Mabillette soit enfin salué comme le vrai seigneur de Montglane !
En ce moment, une grande agitation règne |dans le château. Un hôte illustre y est reçu : c'est le duc d'Auvergne, Hugues; c'est l'horrible fiancé de Mal3ille, celui auquel elle préférerait la mort. La fiancée elle-même vient d'arriver à Montglane, et se jette tout en pleurs aux genoux du duc Gaufroi pour le supplier de ne pas la livrer au monstre qu'elle redoute. Vaines prières ! Tout ce qu'on accorde aux larmes de la jeune fille, c'est un répit de quehjues heures. Mais ce délai suffit à la consoler ; car elle attend un jeune chevalier de France, le gonfalonier de Charlemagne, Garin en un mot ; et ce sera son libérateur. 11 n'hésitera pas à lutter pour elle contre le duc d'Auvergne, et peut-on supposer quil ne sortira point vainqueur d'un combat dont Mabille est le prix ' ?
Par malheur, Garin est arrêté sur le chemin de Montglane par vingt obstacles dont il ne peut triompher rapidement. Un brigand le fait tomber dans un fossé profond de vingt pieds, où l'infortuné a tout le loisir de songer à ses amours, et d'où il ne se tire qu'après une lutte terrible et longue. Puis, il rencontre sur son passage ce chevalier, guide et ami de Mabille, ce jaloux qui s'est si vite transformé en traître et a déjà voulu l'assassiner pendant son sommeil. Entre les deux rivaux un formidable combat s'est engagé, Garin furieux a saisi Hernaut à bras le corps et l'a jeté contre un rocher qui s'est enfoncé dans le corps du félon. Mais les Diables, que ce misérable a évoqués en mourant, entourent le vainqueur et le menacent. Un signe de croix les dissipe '.
1. Garin de Moatrjlaac, Bibl. Xat k. 2H03. f" Ï8. — '<?. Ibid., f»s 25 V-
ANALYSE DE GARiy DE MOyTGLAM'. 147
Garin est-il libre, et va-t-il bientôt arrivera Mont- " i wrr. hvr. n.
niAr. :v
g'iane où l'attend en sanglotant « la très-donce rien —
qu'il aime »? Non, il lui faut encore traverser une troupe de brigands, et en massacrer treize. Tout rouge de leur sang, il se hâte. Voici qu'il aperçoit enfin la tour de Montglane. Précédé du chien de Mabillette, qu'il a enfin retrouvé, il arrive... Il est arrivé !
Il était temps : Mabille allait être donnée au duc d'Auvergne. Et quelle douleur pour Garin ! Car le brac/iet a tout aussitôt reconnu sa maîtresse. La pucelle qu'avait rencontrée notre héros, et dont il avait partagé le lit, c'était bien celle que le jongleur lui avait signalée, c'était bien cette merveille de beauté. Ils tombent dans les bras l'un de l'autre : quelles caresses, quel enivrement ! Le poète assure que le jeune homme n'embrassa pas (( son amie » moins de quinze fois '.
Le lendemain, le duc Hugon était tué par Garin ^
Mabdle n échappe, helas ! a un danger que pour être Leduccaufroi
- 11 11 T fil»; de Montglane,
menacée d un autre malheur. Le corps du duc d Auvergne =' son tour, veut
'^ "^ épouserMaIjille.
est encore chaud, et déià le duc Gaufroi de Montolane commence-
' J o nients
pense aie remplacer : « C'est moi », dit-il, « qui épouserai « Mabille ^ ». La « très-douce créature » est mandée de-
nients
de la grande
guerre entre
le Duc et Garin.
Le géant Ko-
vant ce nouveau persécuteur : « Vous serez ma femme. » vient aTs'^e'^cours
J, , \ ri • ' 1 n TVT de notre héros.
e suis toute a Garm », repond-elle. « — JNon, ce
« Français ne vous possédera jamais. Sachez que je dé-
« teste la France et (jue la France me déteste. C'est à
27 ro et 29 \°-32 v". Hernaut avait voulu sé.luii-e Maljille qui lui avait opposé la plus énergique résistance (f" 27 v").
1. Garia de Moatrjlane, Biljl. Nat. fr. 24403, f" 33. — 2. Ihid., SP 35 v". — 3. Ibid., i'^ 40.
Il PART. LIVK. II.
CHAP. IV
lis .xSalysk I)ë G.iiii.y de mo.\tgla.\ë.
« moi que vous appartiendrez ». Mal)ille pleure. Quant ;i Garin. il ue s'attend guère au coup qui va le frapper '.
Grâce à cette nouvelle péripétie, notre Roman va encore se prolonger pendant plusieurs milliers de vers. Mais, plein de pitié pour nous, le poëte fait jaillir de son cerveau, ou plut(jt de sa mémoire, plusieurs personnages nouveaux, destinés à nous distraire pendant la route...
Le premier, c'est le géant Robastre.
Robastre, qui ressemble étrangement à ce Renouart dont nous écrirons plus loin les aventures, est le fils d'un lutin. Sa mère, femme de basse naissance, est morte en le mettant au monde, tout comme Alice est destinée à mourir un jour en enfantant Maillefer ■. Robastre fait brutalement son entrée dans un Roman (prit doit d'ailleurs remplir de ses brutalités : il représente la force corporelle et sans intelligence au service d'une bonne cause. C'est un Hercule sans esprit, qui tuerait pour tuer, et a besoin de dépenser à tout prix sa redoutable activité. Il commence par écerveler le jjorticr qui l'empêche de pénétrer dans le palais de Gaufroi, au moment même où vont se célébrer les noces du tyran avec la pauvre Mabillette ''. H se fait sur-le-champ l'allié de Garin, parce que Garin est devenu l'hôte et l'ami de Rérard de Valcomblée dont Robastre est le charretier. Et voici que Bérard, Garin et le géant se présentent ensemble devant le duc de Montglane : « Est-ce de votre plein gré que <( vous épousez ce vieillard » ? demandent-ils à la jeune bile qui est là toute tremblante entre les bras de Gaufroi. Et, sur sa réponse négative, les trois amis se jettent, furieux, sur le Duc et sur ses chevaliers. Une afTreuse bataille ensanglante cette salle déjà toute parée pour les
1. Garin de Montglaae, Bibl. Nat fr. 24403, f" 40 v". — 2. Ihid., fo 42. — 'i.Ibid., fos 41 vo et 43.
Il l'ART. I.IVR. II.
CllAl' IV,
ANAl.Y.^E DK GlRlS DE MOSTGlASE. W.)
épousailles, où l'on allait enteiidrc la vielle des joiiolcui-s et leurs chansons d'amour. Uobastre est dans son élément : il assomme. Ce bouclier taille, coupe, tranche, écrase, tue. Durant la mêlée, le Duc parvient à s'enfermer dans son château avec Mabille en pleurs ; puis, appelle son fils [\ son secours. Ce jeune homme est tué sur place, et une haine désormais implacable s'allume dans le cœur du père désespéré. La bataille continue; Robastre fait la solitude autour de lui '. Cependant le comte de Foix, Hugues d'Ageu et Gauthier de Pierre-Aiguë arrivent à l'aide des cluccuis assii'gés ■ : Bérard propose alors de battre en retraite, mais Garin s'obstiiie dans une lutte par trop inégale. D'ailleurs il est cerné, et il faut qu'il se dégage. Il y arrive enfui, non sans peine. Quant à Bérard et à Robastre, ils échappent plus aisément à l^effort de leurs ennemis : un cheval étrange, né au pays de Lutis, emporte loin du champ de l)ataille le géant couvert de sang. Les trois amis se retrouvent dans le château de Bérard dont le duc Gaufroi va tout aussitôt entreprendre le siège... '.
Cependant Mabille est toujours i)risonnière. , Apparition
Le siège du château ou, pour mieux parler, de la maisou de Bérard * ne dure pas autant que celui de Troie; mais quel siège ! ({uelle bataille! (|ue de sang répandu ! Robastre, rénorme Robastre, est le héros de ces combats épiques. Les assiégés font une sortie désespérée, et Garin se trouve, dans la mêlée, en présence du duc Gaufroi. Rs s'injurient comme les héros d'Homère et en
1. Garin de Montglane, Bibl. Nat. fr. 24403, f« 43 \".— 2. Ibld., 1" 4G v«. — 3. Ibid., i"s 47 ro-48 i". Une lacune regrettable existe entre les folios 48 et 49. Tout uu cahier (le septième) manque à cet endroit; or, un cahier de ce manuscrit ne renferme pas moins de neuf cent soixante vers. Nous avons comblé cette lacune avec le remaniement contenu dans le manuscrit d.:" la Bibl. Nat. fr. 1460. — 4. Garin de Montglane, Bibl. Nat. fr. 14C0, f" L'.S : « En la maison Berart lu moult grant li as!=aulx... — Aile maison Eerart fu Iv assanlx morteulx... »
l'i rdii-'on.
Coniiiient il
devint
l'ami de Uaiin.
il P\rtT. I.IVR II,
cn\i'. IV.
150 ANALYSE DE GARIN DE iVOMCiLANE.
viennent aux mains '. Il faut que le bon Robastre sauve Garin tombé et le remette en selle ; il faut que les assiégés rentrent dans leur /lôte/. Mais le duc Gaufroi est encore bien loin d'être vainqueur -.
C'est alors qu'une figure aimable va venir éclairer ce gros drame un peu trop noir. Le merveilleux va nous distraire un peu de tant de monotonie et de tant de médiocrité. Salut à Tencbanteur Perdigon !
Gaufroi, ne sachant plus comment se venger de Gai*in, va trouver Perdigon et commence par se proclamer son confrère en diablerie : « J'ai fait mes études à To- « lède qui est la grande école satanique ». — « Bah » ! répond Perdigon, « j'en sais autant que vous, et vous l'al- « lez bien voir ». Bref, ils font alliance entre eux et se promettent de faire bonne guerre à Garin et à ses amis. Là-dessus, pendant la nuit, au milieu du vent et de la tempête, près d'une potence où Ton pend les larrons, Perdigon fait une évocation solennelle au Diable. Celuici l'excite encore plus vivement contre le pauvre Garin : car il voit en notre héros le chef d'une race illustre qui doit un jour exterminer les Sarrasins. « Ya, va », dit-il à Perdigon. « Arme-toi, et tache de tuer Robastre ». L'enchanteur s'éloigne, et le Diable disparaît au milieu d'un bruit de tonnerre ^
Les deux partis décident qu'ils se battront par champions. Le champion denBifcans^ c'est Perdigon qui s'est empressé de raconter à Gaufroi toute son entrevue avec le Diable. Le champion de Garin, fiuit-il le demander? c'est Robastre. Si le géant est vainqueur, son ami Garin
1. Garin de Montglane, Bibl. Nat. fr, 1460, f" 159. Garin dit au Duc : « Sire duc de Mog'leiine, i-endez moi ma moillier, — Mabillette la belle, « dont j'ai grant desirier... — Car tu es mescreant, à cuer de losengier. — « Le Pape ne te fait fors qu'escommunyer — Pour ce qu'oncques ne vauls aou- « rer en moustier, — A prestre confesser ne acumegnyer, — Faulx bougre « que tu es, vieng à moy camployer ». — 2.1bid., i° 161. — 3. Ibitl., f^lôl v°.
ANALYSE DE GARI.\' DE .U0.V7GI.LYL". ' 151
aura la main de Mabille «'t le château de Montolane. htart. uvr.
, . , , , CHAP. IV
Les deux adversaires s arment et descendent dans le
champ clos. Le récit de ce duel paraîtrait interminable, s'il n'était pas égayé par des épisodes héroï-comiques. Contre son redoutable ennemi, Perdigon a recours à toutes les ressources, à tous les artifices de la magie. Semblable à l'antique Protée, il prend toutes les formes et, pour combattre ce géant, a l'esprit de se changer luimême en un géant qui dépasse l'autre dé je ne sais combien de coudées. Son dernier tour est le meilleur : il feint de se laisser vaincre, et Robastre monte sur lui comme sur un destrier docile. Mais ce destrier improvisé conduit le pauvre Robastre.... jusqu'aux pieds de Gaufroi qui le fait aisément prisonnier '.
Voilà le géant en prison : un enchanteur Ta vaincu, un enchanteur va le délivrer. Robastre, en effet, est le fds d'un lutin nommé Malabron qui, lui aussi, a le pouvoir de revêtir toutes les formes. A bien considérer les choses, Perdigon et Malabron se valent. Or, la tour où est eufermé le prisonnier de Gaufroi, cette prison est baignée par une rivière, et le père de Robastre apparaît à son fils sous la forme d'un gros poisson à tète d'homme : « Tiens » ! lui dit-il, « voici la c«/Jé? invisible d'Auberon. « Elle rend invisibles tous ceux qui la portent ' ». Robastre la saisit, il s'en revêt, et le voilà en liberté. Ce gros homme aime à rire, et il profite gaiement de son « invisibilité » pour jouer mille tours à ses ennemis et à ses amis eux-mêmes ^ Mais c'est surtout à Perdigon qu'il songe, c'est à sa vengeance. Grâce à la cape merveilleuse, il
1. Gari-n deMontglane, Bibl. Nat. fr. 1460, f"' 1G2-170.— 2. Celte même « cape invisible » joue un rile important dans Gmifvey (vei'S 7990 et suiv.), et c'est encore, dans ce roman, le lutin Malabron qui la prête à son fils en détresse, ^'oy., plus haut, le résumé de Gaiifrey. — 3. Garin de Montylane, Bibl. Nat. fi\ 1 160, fo 170. « Or Robastre se (aist qui jove a en pensée — Et les sergans en vont disant à la voilée : — « Il faut que la chandelle soit droit chy
152 ANALYSE DE GARIS DE .MOSTCLAyE.
iii-ARv. i.ivR. II. s'introduit près de Gaiifroi durant la nuit, et, essayant diniiter la voix d'un ange en prenant la voix d'un enfant : « Perdigon est un traître », lui dit-il. « 11 vient de « laisser s'échapper ton ennemi Robastre » ! On devine la colère du Duc : « Perdigon mourra, Perdigon va « mourir ». Mais non, l'enchanteur n'est pas encore destiné à disparaître d'un récit qu'il éclaire et égaie si vivement : il sent le danger qui le menace et s'enfuit. C'est ainsi qu'il quitte le service de Gaufroi, c'est ainsi qu'il va bientôt devenir le meilleur allié de Garin.
Robastre cependant est allé rejoindre Rérard et tous les siens. 11 s'amuse, comme un grand enfaixt, à jouer avec sa cape invisible. 11 mange devant eux, et personne ne voit le mangeur. Et de rire '.
Mabille, cependant, est toujours prisonnière.
Amours coupa- Si notrc Rouiau était devenu au moven àsre le sujet
bles de Mabille, ^ o J
une seconde fois f^'^" MystiTc, ct quc cc dramc populaire eût été repré-
en dauarer
par Garin.
''démon," sente à la porte de quelque ville ou devant quelque ^'foi'^"déHvi^e'^^ église, l'attention des spectateurs aurait été, en ce moment du drame, partagée entre deux compartiments de la scène. Dans l'un, on aurait vu Garin pensant à Mabille dont il est si douloureusement séparé '; dans l'autre, qui eût figuré la salle d'un château, on aurait entendu Mabille parler de Garin " Le duc Gaufroi a
allumi'e >;. — Ly ung j- va tantost qui tost le a portée — Et Robastre j-st dehors qui ne tlisoit riens née, — Entre eulx se mist Robastre, le candeille a soufflée — Et puis en donna Tun une telle couppèe — Qu'à terre Tabbaty souvin, la guelle bée ; — Mais rien n'y ont veû ». Le géant s'amuse encore à frapper Perdigon qui est assez malin pour deviner d'où lui vient ce coup invisible et qui dit à Robastre : « Je vous pry par amour ne jués plus ainssj* ». 1. Garin de Moatglane, Bibl. Xat. fr. 1460, f«3 173-175. — 2. Ibid., fr. 24403, f 50. — 3. Ibid., ibid., f" 51.
ANALYSE DE GARIN DE MOSTGLANE. ir,3
confié à Gérard de Beaufort la garde de celle dont, plus que jamais, il veut faire sa femme; quant à Garin, après d'autres batailles et d'autres exploits de son ami Kobastre, il s'est fortifié dans un nouveau château que Bernard de Mauregard a mis à sa disposition. Gaufroi, vaincu, s'est réfugié dans son donjon de Montglane '.
Le plus triste, le plus abattu, c'est Garin : « Que de- « vient Mabille? ne va-t-elle pas mourir »? Et il pleure. C'est en vain que ses amis essayent de le consoler : « Eh bien » ! lui dit Bernard, « puisque Mabille est <( prisonnière au château de Baufort, allons la voir ». Garin de sourire. « Oui, Gérard est absent, » poursuit Bernard, « et sa femme seule est au logis. La chàte- « laine est belle, et Bérard l'aime depuis longtemps. « Vous serez deux à profiter de l'absence du mari ». Tout le monde applaudit à cette proposition, et ils s'acheminent vers Beaufort ".
Au fond de la grande tour carrée, on a jeté Mabille, (( la plus sage de toutes les femmes après la Vierge ». Elle se lamente, elle va mourir de faim : « Châtelaine, « châtelaine, ayez pitié de moi ». La dame de Beaufort ne peut entendre sans émotion les soupirs et les cris de la jeune, fille : « Je veux vous délivrer », dit-elle. « Vite, un maçon ». Le maçon arrive et démolit un pan de muraille : Mabille passe, elle est en liberté. « Quel (( est doirc ce jeune chevalier dont vous parlez sans cesse « et que tous aimez tant » ? — « Il se nomme Garin », répond Mabille qui entreprend sur-le-champ l'éloge de notre héros: « Ah ! je mourrai, s'il meurt ». Et elle refuse de manger. « Mais », s'écrie la châtelaine, « vous allez <( voir votre ami Garin; il va venir ici, il vient. Vivez ». Tout aussitôt, Garin paraît, et Mabille se pâme de joie ^
1. Garin de Monigla.ie, Bibl. Nut. fr. 24403, io^ 50 i-o-Sl v». — 2. Ibid.', fo5j vo. :i.Ibid., f" 51 y".
Il l'AUT. I.IVR II.
CIlAl'. IV
Il PART. LIVR. :i.
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154 ANALYSE DE GARI^ DE MONTGLANE.
Ici se place un récit tout à fait indigne de l'épopée. Garin, à peine arrivé, se met à faire ripaille dans ce château qu'il déshonore : Bérard et Robastre ne se montrent pas indignes d'un tel compagnon. Tandis que Garin partage le lit de Mabille, Bérard, qu'un adultère n'effraye pas, se couche impudemment avec la dame de Beaufort. De son côté, le géant Robastre se laisse trop aisément séduire par une nièce de la châtelaine, nommée Plaisance, que le poète ne fait intervenir dans toute son œuvre que pour cette heure de paillardise '. On croit lire un de nos plus méchants fabliaux.
Pendant que les trois couples impudiques se livrent à la vilenie de leurs mauvaises amours, le mari de la châtelaine, Gérard, arrive et frappe à l'huis : « Ouvrez, « ouvrez »! dit-il. — « Qui est là «'^ demande la dame. — « C'est le prêtre qui vous confessera : vous en avez grand (( besoin. Si vous n'ouvrez, je briserai la porte ». Il entre; et, comme un traître l'a mis au courant de son déshonneur et du crime de sa femme, il cherche les coupables. La châtelaine, par bonheur, a pris le temps de les cacher, et le pauvre Gérard fouille en vain toute la maison. Le brave homme alors se désole d'avoir soupçonné sa femme, il tombe à ses genoux, il lui demande pardon d'une voix très-humble.... Décidément, c'est un conte de Boccace ou de La Fontaine '.
Durant ces scènes ridicules et odieuses, Garin s'éloigne en toute hâte du château de Beaufort où il laisse, on ne sait trop pourquoi, sa pauvre Mabille exposée à mille dangers qui se renouvelleront sans cesse. « Je
1. Garin de Montglane, Bibl. Nat. fr. 24403. f" 54. - 2. Ibid., f» 54. Tout ce récit est plein d'une immoralité sans vergogne et qui prend plaisir à s'étaler. Quand la châtelaine surprend Plaisance avec Robastre, loin de s'indigner, elle sourit : « Ne rougis pas », dit-elle à sa nièce. — « Nus som- « mes totes tex, quanques en i a; — Por fol se puet tenir qui garder nos « voh'a » (f° 54 v°; .
ANALYSE DE C.lfl/.V DE MOSTGLAMI. 155
« crains », clit-il, « de la déshonorer publiquement ». Il " '•^^.^;,.^',7 "■ aime mieux sans doute, ce délicat ami, la voir mourir sous les coups du duc de Montglane \ Et voici que déjà l'on entend la voix du vieux Duc « « S'il ne se présente (( point de chevalier qui se fasse le champion de Ma- « bille, elle sera brûlée vive». Et, de toutes parts, on annonce la grande joute solennelle, le grand combat auquel est attachée la vie de celle que vient d'abandonner Garin. Un chevalier, du nom de Kohart, tient le champ au nom de Gaufroi qui est trop vieux pour manier la lance. Il se déclare prêt à combattre tous les tenants de Mabille, il fait le fanfaron, U se pavane sur la lice : (( J'attends », dit-il. Personne, personne ne se présente ■.
Où est Garin, et que fait-il?
Notre héros ne reste pas inactif : il a pour lui le ciel, et un Ange apparaît à celui qui tout a l'heure déportait son corps -àxec Mabille. Encouragé par ces visions qu'il ne mérite guère, il se hâte, il se cache sous les habits d'un pèlerin, il s'approche du champ clos où Rohart, plus fier que jamais, jette ses regards autour de lui et cherche un adversaire. Personne, personne ne se présente ^
Mabille est perdue, Mabille va mourir.
L'amour de Gaufroi se réveille, il considère la jeune fille, il la désire : oublié a la mort de son fils au cors gent\ Plusieurs chevaliers, cependant, s'offrent tour à tour à défendre la cause de la justice; c'est un Guillaume, d'abord'; c'est un Pierre d'Agimont, ensuite \ Une première mêlée ensanglante l'arène ; cent cadavres
1. Garin de Montglane, Bibl. Nat. fr. 24403, f» 55. Avant cet étrange départ, les trois couples amoureux se sont livrés aux jeux les plus lubriques : « Doi et (loi sunt es bains por lor cors déporter ». — 2. Ihid., f^^ 56 v», a7 vo, 58 r». — 3. Ibid., f" 57. — 4. Ibid., f"^ 57 V et 58 v». — 5. Ibid., f° 59. — 'g. 7èKZ.,fo 59 vo.
Iô6 ANALYSE DE GARIS DE MOSTOLASE.
II rxRT.i.ivR. II. V restent étendus '. Il faut, pour sauver xMabille, un
niAP. IV. •- ^ l '
champion plus formidable. Personne, personne ne se
présente.
Tout à coup \m plumier arrive, et demande à combattre Rohart. On y consent, on l'arme.
Le paumier, c'est Garin.
Quelques minutes après, Rohart était mort et Garin s'enfuyait, portant Mabille entre ses bras vainqueurs ■.
Exploits Dans la foret, au bord de la fontaine, Garin et Ma-
de 1 enchanteur , .,,
Pordigon. bnlette, poursuivis par le duc Gaufroi, s'arrêtèrent pour prendre une heure de repos. C'est là que fut engendré Hernaut de Beaulande, le père d'Aimeri de Narbonne. le grand-père de Guillaume d'Orange ^ Triste commencement pour la f/ostc lianorée ! Si l'auteur de Garin de Montfjlanc n'était pas un de ces poètes de la décadence qui ne prêtent l'oreille i\ aucune des voix de la tradition, nous rougirions de raconter cette origine honteuse de la forte race du vaincu d'Aliscans. Quoi ! c'est dans une heure de délire, c'est sous des baisers coupables que serait née cette grande famille épique î Ah ! mieux valait ne pas naître !
Sans remords après son crime, Mabille s'endort. Tout à coup, une bête énorme, un monstre épouvantable s'approche de la malheureuse, qui va périr. Non, Garin veille, et saura bien défendre sa compagne. Dans le corps du monstre il enfonce sa lance une fois, un autre coup encore. La bête immense ne paraît pas s'a-
1. Garia de Montglane, Bibl. Nat. IV. 24403, f" 59 v». — 2. Ibid., f» 60. — 3. Ibid., fo 63.
ANALYSE DE GiRiy DE Ml).\TGLi.\Ë. 15?
percevoir de ces terribles coups qui seraient de force à " ^^'J)'-,,'-',7' "•
tuer plusieurs chevaliers. Lentement, elle s'avance vers
la fontaine. Horreur! la voilà tout près de l'amie de Garin. La gueule hideuse s'ouvre, la pauvre Mabille est saisie par le milieu du corps; elle est emportée sous le bois. Mais, ô merveille! elle dort toujours'.
Tout à coup, le monstre disparaît, et Garin n'a plus sous les yeux qu'un damoiseau charmant, éblouissant de jeunesse et de beauté, le feu dans les yeux, le sourire aux lèvres : « Je suis », dit-il, « le fils du roid'Es- « pagne et j'ai appris la nécromancie à Tolède. Votre « ami Bérard, qui est aussi le mien, m'a prié de venir à « votre secours. Me voici ». — « Quel est votre nom » ? — « Je m'appelle Perdigon. Si vous voulez me retenir à (( votre service et m'adouber chevalier, je vous aiderai à « conquérir Montglane et me ferai baptiser ». C'est ainsi que fut scellée l'alliance entre le chevalier Garin etPerdififon l'enchanteur ■.
Ne nous étonnons pas de cette nouvelle apparition du merveilleux dans notre poésie nationale, et saluons-le avec joie. Quand on a lu quelques cent mille vers de récits militaires et féodaux, on prend un vrai plaisir à lire un chapitre des Mi//e et une Nuits, et Perdigon produit un peu l'efTet d'un rayon de soleil. D'ailleurs, il faut avoir l'intelligence assez large pour tout comprendre en poésie. Tout à l'heure, nous aurons les rudes coups de lance, les torrents de sang répandus, les chevaux rougis jusqu'au poitrail, les grandes colères de Guillaume et de Vivien, les naïfs exploits de Renouart, Aliscans et la croisade : en attendant, restons assis sur ces gazons,
1. Garin de Montglane. Bibl. Nat. fr. 24403, f» 63. — 2. Ibid., î° 64. Perdigon avait été élevé dans FEspagne où il avait appris Yart de lingremance, les carmes et curaudes; mais il avait été forcé de la quitter « parce qu'il y avait tué un baron. »
II PART. LIVR. II
CHAP. IV
158 ANALYSE DE GARtN DE MONTGUNE.
et assistons dans la lumière aux métamorphoses de Perdigon.
Notre héros n'aura que trop tôt besoin des sortilèges de son nouvel allié. Le duc Gaufroi, qui poursuit son rival, le surprend soudain avec quatre cents hommes : Garin et Mabille vont tomber aux mains de leur plus irréconciliable ennemi : « Perdigon » , s'écrie Garin, «je « te confie mon amie », et déjà il se croit perdu. Mais l'enchanteur, voyant devant lui une /}w/ie de foin, la change aussitôt en un admirable château, aux fenêtres duquel se montrent de belles dames et des chevaliers. Rien n'est comparable à ce donjon merveilleux dont le poëte nous fait une longue description. Garin se présente aux portes de cette forteresse qui lui sont toutes grandes ouvertes : il y entre, comme un triomphateur, entre deux haies de chevaliers et de sergents, sous les regards de vingt dames. On le salue, on l'acclame, et (îariu croit rêver. Quant à Gaufroi. il tombe en une stupéfaction profonde à la vue de ce palais par trop inattendu, et pense en perdre le sens : « Je suis certain (( qu'il ne se trouvait point de donjon à cette place, il y (( a (piinze jours ». Et il conclut en ces termes : « Déci- « dénient, je ferai pendre Garin ' ». Nous ne saurions partager, quant cà nous, la mauvaise humeur du vieux Duc, et pensons \ire A ladifi ou la Lampe merveilleuse.
Le duc de Montglane, cependant, ne désespère pas de la situation, et prépare bravement- l'assaut du château inconnu : il convoque ses gens, fait sonner ses cors, excite ses chevaliers. Cette petite armée est toute prête à se ruer sur ces murs orgueilleux et à triompher de leur résistance; elle arrive furieuse, pleine d'élan... Hélas! la forteresse a complètement disparu. Perdigon