Garin de Montgla.ie, Bibl. Xat. Ir, 24403, f
ANALYSE DE GARtP^ DE MONTGLANE. )59
n'a dit (fu'iiii mot, et, comme un brouillard, elle s'est n part. uva. n.
. CIIAP. IV.
évanouie au long des près. Pour Garin, il est bien ■
loin \
Ce ne sera point le dernier des tours de Perdigon. Il se donne la joie cruelle de mettre aux prises avec Gaufroi un de ses meilleurs défenseurs, le bon chevalier Anciaume, qui, trompé par renchanteur, ne reconnaît pas l'armée du duc de Montglane et l'attaque énergiquement. Perdigon pousse un cri de vengeance satisfaite à la vue de cette mêlée sanglante ; mais Garin a le cœur plus noble et ne peut supporter l'idée de faire ainsi lutter un vassal contre son seigneur : (( Bah » ! répond le magicien, <( laissez-les se manger les uns les autres. « Ils ne veulent que votre mort ». Ceci se passe sous les murs du château de Montglane, et un terrible combat s'y est engagé entre Anciaume et Gaufroi ; Garin luimême prend part SiU po i (/ né is^ et renverse le vieux Duc. Mais soudain il quitte le champ de bataille avec son ami Perdigon. Et où vont-ils ainsi? A Montglane. Oui, ils profitent habilement de l'absence de tous les chevaliers de Gaufroi, et viennent ji bout de la résistance du portier '. Les voilà enfin dans ce château tant convoité, et dont Garin veut faire le berceau d'une grande race : Mabille les y avait devancés \
C'est en vain qu'Anciaume désabusé se réconcilie avec son seigneur, et pénètre par la ruse dans cette tour de Montglane qui est tombée si rapidement aux mains d'un perfide ennemi '' ; c'est en vain qu'il entreprend contre Perdigon une lutte inégale et dans laquelle il reçoit un coup mortel °; c'est en vain que Gau-
1. Garin de Montglane, Bibl. Nat. fr. 24403, f» 66 v". L'enchanteur a déguisé Mabille en écuyer; mais « tant soloit estre belle et ses vis colorez -^ Que toz li nions estoit de li enluminez » (f» 66 v»). — 2. Ibid., f» 68. — 3. Ibid., f« 12. — 4. Ibid., f« 73. — 5. Ibid., fo 75.
ANALYSE I)E GARIN DE MOMCLàNË.
it PART. LivR, II. fi'oi lui-même, m.alffré ses qiiatre-Yiiisrts ans, ne craint
CHAP. IV. O l ri • i •■
pas de se mesurer avec le jeune et robuste Garni ; c est
en vain que notre héros est cerné par toute rarmée du duc et voit son ami, Bérard de Yalcomblée, emmené prisonnier par les ducans trop noml)reux ■ : le château de Montglane n'en demeure pas moins au pouvoir de celui qui Ta reçu en présent de Charlemagne. Quant à Bérart, Perdigon vient se mettre en sa place, et se livrer à Gaufroi : « Qu'on le pende sur-le-champ », s'écrie le le Duc irrité. Mais le subtil enchanteur lui gardait encore un tour de son métier. Il prend tout à coup les traits de Richcr, son bourreau, lequel prend en même temps les traits de Perdigon. Et, au lieu de Perdigon qui ne s'est jamais si bien porté, c'est le pauvre Richer qui est pendu ' 1
11 semble que le Roman eût pu se terminer sur ce trait, qui est excellent.
Nouvelles
et dernières
péripéties
de la puerre
entre Gaul'roi
et Garin.
Prise de
Montglane
et
de Mongravier.
Caj)tivité et délivrance
de Garin.
Mort de tous
les
partisans du Duc
qui étaient
aubif/ois et adoraient
Mahom.
Victoire des
Français ;
mariage
de Garin
avec Mabille.
La sixième et la dernière partie de notre comédie épique nous offre tour à tour plusieurs tableaux qu'il convient de foire passer sous les yeux de nos lecteurs. Avec Garin de Montfjlane, en effet, il ne serait peutêtre point difficile d'écrire de nos jours une féerie à grand spectacle, où l'enchanteur Perdigon aurait la première place, et où Robastre remplirait le rôle comique.
Depuis quelque temps déjà, nous avons perdu de vue Robastre le géant. Il s'est tenu sous les murs de Montglane, faisant le guet, tout prêt à tomber sur les enne-
1. Garin de Montglane, Bibl, Nat. fr. 24403, f» 75. — 2. IbicL, fo 76. — 3. Ibid., f"s 77-78 r» et 79 r».
ANALYSE DE C.l/;/.V DL MOMCI.ASE. 161
mis do Gariii, au premier cri de détresse qu'il enteii- n iart. mvr.
i ^ ïHir. IV.
drait. « An lever du rideau », nous le voyons à l'œuvre.
Dans ses robustes mains, il tient une cognée ({ue lui a jadis donnée « s'amie » Plaisance; il va la faire réparer chez un forgeron. Pendant que l'ouvrier esta son travail, Robastre le considère : « Si j'en faisais un allié de « mon maître », se dit-il. 11 lui parle, il l'excite. La fevre, qui se nomme Girouart, est séduit par la promesse d'un cheval, et s'apprête ii rejoindre la petite armée de Garin ; soixante forgerons l'imitent, et voilii un nouveau bataillon au service de la bonne cause. Ils arrivent dans un village habité par àt?> ft^rrons. Vite, on sonne le bacJùii de cille, les ferrons courent aux armes et quatre cents d'enti'e eux viennent se mettre sous la conduite de Robastre qui, tout fier d'être à leur tète, joue avec sa cognée et, pour en faire l'essai, casse en deux les plus gros arbres '. Cette intervention des vilains dans notre poëme, ce grand rôle donné à de petites gens, à des ouvriers, est digne de toute notre attention. Si médiocre que soit ce Roman , il contient néanmoins les scènes les plus variées et les plus attachantes : c'est « une ample comédie à cent actes divers ».
Bientôt les ferrons vont entrer en ligne et faire voir de quoi ils sont capables. A peine ont-ils aperçu le duc Gaufroi et son armée que Robastre, Girouart et l'enchanteur Perdigon se précipitent sur ces ennemis de Garin. Dans la mêlée on distingue une masse noire surmontée d'une enseigne noire comme charbon : ce sont nos forgerons qui se montrent bien, et taillent une rude besogne aux gens de Montglane : « Martel ! Martel » ! répète Girouart à pleins poumons : c'est son cri de guerre '. Robastre cependant perd sa cognée et ne se console
1. GoviadeMuaUjlaae., Bibl. Xat. fr. 24103.. i" 78. - 2. Ibid., f" 80. IV. Il
16i ANALYSE DE GARIN DE MONTGLANE.
•ART. LivR M. pas de cette perte. II s'arme d'un ôtos bâton, défonce
CHAP. IV. l i O ^
la porte du château du Bourg, la renverse sur trente du-
cans qu'il écrase, voit son bâton éclater entre ses mains, et, désormais sans défense, s'accule contre un mur et résiste comme un sanglier à ses ennemis exaspérés. II ne lui reste que ses poings , mais c'est quelque chose que les poings de Robastre. Autour de lui, d'ailleurs, les Français font merveille, et, enfin, sont vainqueurs. Les voilà qui rentrent dans Montglane, joyeux et triomphants '. Mais la guerre n'est pas finie.
Le duc Gaufroi a un frère, dont notre poëte n'a pas jusqu'ici prononcé le nom et qui tout à coup va jouer dans notre Roman un nMe important, Sorbarré. « Je (( suis riche et puissant », dit-il à Garin, « et, si vous me « pouvez vaincre en combat singulier, je vous donnerai « tous mes châteaux et toutes mes cités » . Perdigon se défie de cette proposition et flaire une embuscade. Notre héros, lui. n'hésite pas, et, plein de sécurité, accepte le défi. Sorbarré tombe sous ses coups"; mais l'Enchanteur avait raison de craindre, et le vainqueur se voit soudain entouré par toute une armée. Le fils de Sorbarré, Gauniadras, se jette sur celui qui vient de tuer son père; mais il est lui-même renversé, et glisse dans un bourbier. Cependant, autour de Garin, le cercle de fer se rétrécit et va l'étreindre. Il est seul, il est à pied, son écu est brisé. Que va-t-il devenir? « Allons au secours de Garin », s'écrie alors la grosse voix de Robastre. Le géant y court le premier, avec sa cognée qui est longue d'une toise et dont le tranchant n'a guère moins de cinq pieds ; il se fraie un chemin sanglant à travers ces ennemis dont le nombre va toujours en augmentant. Devant lui se dresse soudain un colosse de quinze pieds,
1. GurU de Montfjîaac, Bibl. Nat. fr. 24403, f» 81 V. — 2. Ibid., f« 83.
ANALYSE DE GÀRI^ DE MOSTGLANE. 163
Turvicant : Robastre n'a pas trop de peine à s'en défaire et il rester maître dn champ '. Mais où estGarin? Garin est devant le château de Mongravier. 11 s'est laissé entraîner à la ponrsnite de Gaumadras : grave imprudence et ([u'il paiera ]»ien cher. Du haut des murs imprenables où son ennemi s'est retranché, on fait pleuvoir sur notre héros une grêle de pierres et de dards. Pour surcroît de malheur, il se trouve bloqué entre ce château et l'armée de Gaufroi qui le poursuit à son tour. Il faut se le représenter, dans cet instant, entre ces murs énormes et ces milliers d'ennemis. Il se croit arrivé à sa dernière heure, perd tout son sang, et songe à Mabille, « la plus très bêle riens de cest siècle vivant ». Ah ! il ne faut plus penser à la revoir. Il faut dire adieu pour toujours à Robastre. à Rérart, à Perdigon. La pluie des flèches continue à tomber autour de lui, et son sang rougit la terre. Pour l'achever, les gens du château lancent sur lui un lion épouvantable, un lion de cinq ans : Garin, qui se sentait mourir, retrouve encore assez de forces pour couper le monstre en 'deux tronçons. Mais ce suprême effort l'a épuisé, et il tombe. A qui se rendra-t-il? A qui remettra-t-il son épée? 11 se résout à la tendre à la sœur de Gaumadras, à la belle Flandrine, qui la reçoit joyeusement et se promet tout bas de délivrer un si beau prisonnier. Cependant tout le monde n'a pas pour Garin les yeux de Flandrine : on rudoie le vaincu, on l'insulte, on le frappe, on le jette dans une prison où il est étroitement gardé. Pour le mettre à mort, on n'attend que l'arrivée du duc Gaufroi; dans quelques jours il aura cessé de vivre ".
Pendant ce temps, Mabille est à Monglane. Elle croit à la mort de son ami. et se livre un peu tard à un repen-
1. Garia de MonUjlanc, Bibl. Nat. fr. 21403, (o 87. — 2. Ihid., fo 93.
n PART. i.r.R, II.
ri!\r. IV
Il P.\UT. I IVR. Il CHAI'. iV.
164 ANALYSE DE GaRIX DE MOMGLANE.
tir que nous voLulrions plus désintéressé et plus complet : «Vous m'avez désjionorée, Garin; vous m'avez c( cachai nturée sans m'avoir épousée. On va me montrer « au doigt et me traiter de folle femme. Je suis per- (' due ». Alors, elle se laisse aller à la douleur la plus mélodramatique et débite un monologue (pii serait couvert d"api)laudissements dans un théâtre populaire : « 0 « mort, mort déloyale, comment as-tu été assez osée « pour toucher il un tel baron? i) mort, qu'attends-tu (« pour me fra})per »? Elle saisit une épée et veut s'en percer; mais Bérard larrache ii sa pro])re fureur, et Perdigon la console en lui promettant de lui ramener (iarin. Elle sourit... '.
Garin n'est pas mort, en elfet ; mais son sort est digne de pitié. Ses bourreaux l'insultent, et l'un d'eu.v riujurie plus violenunent (jue les autres : notre héros brise alors ses fers }»ar un effoi't de sa colère, et écrase ce misérable contre le nuu' de la prison. H faut lier les mains de cet autre Samson, mais la tâche est rude. Ej)erdu de rage, le prisoimier se jette sur ses gardiens (*t en fait un Imn-ible massacre avec leyy^A/<'Vdont il s'est arnu\ On parvient enfin à le saisir et \\ le, garrotter, et il retond)e vaincu sui" le sol sanglant de son cachot, ("est alors (ju"il pense île nouveau \v Mabille : « .le l'ai « déshonorée, et ne pourrai pas l'épouser » ! Mais il s'a- })erçoit que le pilier de sa })rison est à moitié rongé par le temps, ce gros piHer (pii soutient l'étage supérieur. Ses geôliers se sont enivrés ; au-dessus de lui sont peutêtre ses ennemis moi'tels. Terrible encore, malgré tant de sang perdu, Garin s'approche du colombel, le prend entre ses bras, et, rassemblant toutes ses forces, le secoue énergiquement. Un craquement horrible se fait