CII.VP. V
nous transporter enfin devant une épopée snicerement
rapportent à notre Chanson. Nous les avons étudiées avec soin, et les avons rapprochées minutieusement du manuscrit 3351 de l'Arsenal. Nous sommes par là arrivé à nous convaincre que David Aubert a sans doute eu sous les yeux la vei-sion en prose qui est aujourd'hui conservée dans le manuscrit de l'Arsenal, et qu'il s'est contenté de l'abréger en en supprimant des chapitres entiers (et notamment toute la première partie), afin de ne pas nuire aux proportions de son étrange compilation. Certaines rubriques, en effet, sont à peu près identiques dans Tune et Tautre version :
M$. 3351 de J'ArsenaL
Comment l'empereur Charlemaine et Gerart de Vienne firent chascun leur mandement.
Comment Roland et Olivier, qui oncques ne s'estoient vev.s, s'entr'acointerent et congneiirent premièrement.
Comment Aymery et Roland jousterent ensamble devant la. demoyselle Aude et fut Aymerj- abattu.
Comment Garin de ^Montgleune. Mille de Puille et Robastre le géant vindrent au secour.s de Gerart de Vienne et de Hernault de Beaulande, etc.
" Dov-id Auherl.
Comment l'empereur Charlemaine et monseigneur Guerart, duc de Vienne, firent chascun leur mandement.
Comment Roland et Olivier s'cntrecogneurent et acointerent premièrement ensamble, et
Comment Aymery de Beaulande jousta ù rencontre du preu Rolant qui le fist tomber par terre devant la belle Aude
Comment Gnerin de Montglenne, Mille de Puille et Robastre lejaiant vindrent au secours de monseigneur Guerard, de Ilernault et de Renier de Gennes. etc.
Comme on le voit, l'un de ces deux textes est évidemment la copie de Tautre (tout au moins en de certaines parties). S'il restait encore quelques doutes à ce sujet, la comparaison suivante les lèverait. Nous devons à M. Pinchart, bibliothécaire à Bruxelles, la copie d'un chapitre de David Aubert que nous allons mettre en regard du chapitre correspondant dans le manuscrit de rArs'»nal... II .s'agit de l'entrevue de Roland et de la belle Aude.
Ms. 33ÔI tir l'AfSciial. David Auberl.
Moult fu Rolant joieux quant il en- Le noble duc fu moult joieux quant il
tendilapueelle.il tira son anel de son eut entendu la damoiselle II tira lors son
doy lors, et lui bouta au sien. Si fist la anel de son doy et le bouta au doy de la
damoiselle semblablement. et atant se pucelle, et si fist elle pareillement. Kt
levèrent. Sy l'acola Rolant et, au congié atant se levèrent. Le gftnt vassal l'acola
recevoir, baisèrent Tun l'autre si douce- et. au congié recevoir, baisèrent l'un
ment, <|ue assez furent comptens pour l'autre si doulcement que bien en furent
icelle fois. Il prist congié lors, et aussi contens pour icelle fois. Lequel s'en
fist Savary qui assez longuement l'avoit party avecques le bon chevalier Savary
atendu. 11 l'emmena en son hostel sans qui l'emmena en son hostel sans avoir
quelque cose trouver qui lui peust tour- quelque empeschement. Les chevaulx
ner à nuisance ne cmpeschier la pro- 'furent amenez et ils montèrent .à cheval,
messe que faitte lui avoit. Les chevaux Et, ehevauchans par la cité, vindrent à
furent amenez, s'y montèrent les cheva- la porte. Et quant ilz furent dehors et
liera, et, ehevauchans par )a cité, devi- au plus près de l'est de l'Empereur, le
sant l'un à l'autre, vindrent à la porte, bon Savary s'en retourna à la cité, bien
Et quand ils furent dehors, voulut que content du bon duc Rolant, lequel s'en
Savary le chevalier demourast. Mais il retourna à son tref où il fut bien re-
le convoya jusques assez prés du siège, ceu .. et finablement s'en retourna en la cité
de Vienne. Et le noble baron Rolant s'en retourna en son tref où il trouva ses barons et serviteurs qui tous furent ententif à lui servir
kMLYSEr t)E GIRART DE VIANE. 175
primitive. Après avoir lu Garin de Monfjjlanc, après " rAnr.Mvu. avoir siil)i les brutalités de Robastre, les lubricités de '--—
Il est facile, par l'exemple qui précède, non-seulemeut de constater Fideatité des deux versions, mais de deviner où est Toriginal, où est la copie. Il est visible que David Aubert transcrit, en l'abrégeant, un texte plus ancien. Et c'est ce qui apparaît plus nettement encoi'e dans la suite de ses rubi-iques. — c. Quant au texte en prose de Girart de Viane qui se trouve dans tous les Giierin de Moatglave incunables, il est également calqué, mais beaucoup moins servilement, avec de plus profonds et plus nombreux rajeunissementSj sur la version du manuscrit de l'Arsenal; c'est ce que mettront suffisamment en lumière les citations que nous ferons plus loin et auxquelles nous renvo.yons nos lecteurs. — 6° Diffusion a l'étranger, a. Dans les Pays- Bas. Il nous reste des fragments d'un poëme néerlandais de Girart de Viane : cent quatre-vingt-douze vers que Bilderdijk a publiés à tort sous le titrede Garinde Montglaae (Verscheidenheden, IV, 126 et suiv. Voy. Reiffemberg, II, p. ccsliv, et Jonckbloet, Geschiedenis, II, 175). — b. Dans les 2iays Scandinaves. La première branche de la Karlamagnas Saga, contient cinq chapitres consacrés à Girart du Fratte, qui y reçoit le nom de Girart de Vienne. A l'exception de cette fusion des deux Girart en un seul (si tant est que ce soit une fusion), la légende est à })eu près la même dans la compilation islandaise et dans le poëme 0'ançais qui en a très-évidemment été l'original (Voy. Gaston Paris, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1864, p. 100). — M. Geoffroy, dans ses Notices et extraits des manuscrits (p, 38), a signalé une Saga qui remonte sans doute au i-ègne d'IIaquin V (1217-1263; et dont le titre est le suivant : Geirards jarls ok Vilhjalms Geirardssonar saga. On avait pu croire que cette Saga offrait quelques rapports avec notre poëme français ; mais dans ses Notices sur les Sagas de Magus et de Geirard et leurs rapports avec les Epopées françaises (Lund, 1874, in-4o), M. F. A. Wulf a démontré qu'il n'y avait aucun lien entre la Saga et la Chanson de geste {Romania, ISlô, p. 47 4J. — 7" Editions IMPRIMÉES DE CE ROMAN. «. Eli tète de soii Flcrabras provençal (Berlin. 1829, in-4o), M. Imm. Bekker publia une grande partie de Girart de Viane (4060 vers). — b. M. P. Tarbé, dans sa Collection des p)oëtes de la Champagne antérieurs au seizième siècle, a publié, en 1850, une édition complète de ce même poëme. Il eti a fait précéder le texte d'une Introduction où il essaie trop subtilement de i-etrouver les éléments historiques de ce Roman. — 8" Travaux dont ce poëme a été l'objet, a. La Bibliothèque bleue, ellemême, semblait avoir laissé dans l'oubli la gloire de Garin de Montglane et de son fils Girart, lorsqu'en 1778 la Bibliothèque des Romans résuma à sa manière notre vieux poëme d'après les éaitions incunables. (Octobre, t. II.) Girart de Viane fut ainsi « modernisé » par M. de Tressan qui, tout fier de ses « Extraits de Romans »,en donna une nouvelle édition en 1782. — b. En cette même année 1782 parut V H isioire de Charlemagne par Gaillard, oeuvre surfaite et où n'éclate pas une vraie intelligence de l'histoire ni de la légende : Gaillard consacre quelques pages intéressantes aux Chansons où figure le fils de Pépin. Il analyse notamment Girart de Viane d'après les Romans en prose (III, 484 et suiv.). — c. Vingt ans api'ès, un esprit original et aventureux, un des créateurs de la littérature romantique, Uliland. en des pages trop peu remarquées, restituait à nos vieux poèmes la place qu'ils doivent occuper dans notre histoire littéraire, et Girart fixa son attention. (Ueber das altfranzœsische Epos, pp. 68-73.) — d. II était écrit que notre vieille poésie nationale devait d'abord provoquer l'admiration des étrangers. Dans son Historij of fiction, en 1814, Dunlop faisait pour notre épopée ce
17G ANALYSE DE Gi/Ï.4^r DE 11 ANE.
vRT. iiv*. n. Mabille et les oiichantemeiits de Perdiefoii, il nous
rilAT. V. VI
— sera doux d entendre Girart de Vianc, une de nos
qu'Ulilaud avait fait avant lui en Allemagne. En P'rance, nous restions plus que jamais fidèles aux traditions classiques, et voulions fermer obstinément les veux à nos antiquités et à nos traditions nationales. — e. C'est encore l'Allemagne qui était appelée à publier le premier texte de Girio-t de Vicme; du moins, JI. Imm. Bekker édita, en 18^6, une grande partie de ce Roman et lui consacra une partie de son Introduction. — f. Cinq ans plus tard, un des érudits auxquels notre science du moyen âge est le plus redevable, M. Fr. Miciiel, décrivit le manuscrit de la Biiiliotlièque nationale qui renferme à la lois le texte de Girurt et celui du Romaa de la Violette. — g. Le même savant, dans ses Rapports au ministre skv les Bibliothèques d'Angleterre (1839), signalait à l'attention du public et décrivait les manuscrits du British Muséum qui renferment Girart de Viane{\. 1., pp. 80. 115, 22.5). — h. i. En 1841, Graisse (Die grossen Sagenkreise des Mittelalters, p. 345), Ideler et Nolte {Handbvch dcr Franc:œsischen Sprache nnd Literatur, p. 85) donnaient une liiiiliograpliie fort incomplète de notre Girart qu'ih confondaient avec Garin de Montglane, — ./. M. Fi-ancis ^\'ey qui, en 1848, au milieu d'une révolution, publiait fort placidement ses deux volumes sur l'Histoire des révolv.tions du Langage français, y comparait ingénieusement la fameuse scène du combat d'Olivier et de Roland et l'amour de la belle Aude aux plus grandes concejitions épiques de l'antiquité. — h. M. Tarbé, non content de publier le premier texte complet de ce Roman, lui consacre une Introduction, assez médiocre d'ailleurs, et oii l'hypothèse tient trop de place (18.50). — /. Le travail vraiment décisif sur la matière est l'excellente analyse de M. Paulin Paris au tome XXII de V Histoire littéraire (\.^h2, pp. 448 et suiv.). — m. Elle a été imitée par L. Clarus {Herzog M'il/iehn, 1855, p. 205). — n. Dans .son Histoire poétique de Charletnagtie (ISGû). M. Gaston Paris a résumé vivement la Chanson de Berti-and de Bar-sur-Aube : il a émis l'ol)inion que ce poème est du même auteur qu Ai>neri de Xarbonne, et en a fait ressortir toute la valeur littéraire. — o. En 1871, M. Hugo Meyer, que l'on ])eut véritablement considérer comme une sorte d'illuminé, fit i)araîti'e, sur la mythologie allemande dans Girart de Viane. un article qui peut passer pour le comble du paradoxe (Zcitschrift fur dcutsche Philologie, III, 422-458). — p. M. O. Paris qtii avait failli, A la tin -de son Histoire poétique de Charlemagne. sombrer lui-même dans la théorie du Mythe, saisit cette occasion pour protester contre un excès aussi dangereux (Romania, 1, p. 101 et ss.), et n'eut pas de jieine à démontrer qu'il n'est aucunement question dans notre vieux poëme de la lnt(e des detix dieux du printemps et de l'hiver (??). — q. r. Nous avon& iiéjà mentionné le travail de M. A. Wulf sur « les Sagas de Magus et de Geirard » (Lund, 1S74, in-4'', 44 pp.) ou il prouve que la « Saga de Geii-ard » n'a aucun ra[)port avec notre Chanson (Voy. le compte-rendu de la Roiininia, IV, p.474 . — s. Un an après, M. Paul Meyer, dans son travail sur la Vida de sant Honorât de R. Feraut {Romania, V, p. 247), rencontrait fort naturellement sur son chemin le récit du ])Oëte provençal relatif à ce « Girart de ^■ienne » que les hérétiques d'Arles appellent à leurs secours ]iour ex])ulser de leur ville saint Honorât, leur archevêque, et qui est un jour battu jiar l'empereur Louis. Le savant romaniste montra que cette atialiulation n'avait aucun rapport ni avec le Girart de Viane de Bertrand de Bar-sui'-Aube, ni avec l'ancienne Chanson de geste dont la matière nous a été conservée par la pi-emière branche de la Karlaniagnus saga. « Les seuls points communs », ajouta-t-il, « sont le nom de Girart de Vienne et le fait d'une lutte entre ce personnage et le roi
ANALYSE DE GlJlAïiT DK VJaM:. 177
nioilleurcs et de nos plus féodales Chansons dv ffoste. " '-^rîT. uvn. Garin est vienx, Garin est pauvre. Son cliàtean de —
de France, les circonstances de la lutte étant du reste entièrement différentes. I.e nom de Girart a été introduit ici par Féraut : car le personnage en question est, dans la Vie latine de saint Honorât, appelé Privatifs (pour Priratio) ». Depuis 1876, Girart de Viane n'a été l'objet d'aucun travail sérieus ni en France, ni en Allemagne. C'est trop peu. — 9° Valeur littéraire. « De toutes les imitations des anciens poëmes, c'est celle de Ber- » trand qui peut le plus dignement se placer auprès d'eux ». Ainsi s'exprime l'auteur de V II istoire j^oét iqiie de Charlemagne (p. 328), et il serait difficile de mieux dire. Il est évident que l'œuvre attribuée à Bertrand de Bar-sur- Aube n'a rien de véritablement et profondément primitif. Oui, les lieux communs épiques y abondent; oui, la vérité historique en est absente ou ne s'y montre que rarement. Mais l'esprit général, mais. le ton du poëme, sont dignes de nos plus mâles, de nos plus antiques épopées. Le fler tableau de la pauvreté du vieux Garin, au commencement de la Chanson ; le récit de l'arrivée de ce sauvage Renier à Paris et de ses prodigieuses Ijrutalités : le conseil tenu par Garin et ses fils, avant de commencer la guerre contre TKmpereur; le jeune et frais portrait d'Aimeri; la charmante figure d'Aude: l'interminable combat entre Olivier et Roland qui abonde en beautés si touchantes; la scène de la forêt où l'on voit des vassaux rebelles s'emparer de la personne de Charlemagne et tomber à ses pieds : tous ces épisodes, toutes ces péi-ipèties, tous ces personnages sont saisis sur le vif. Plus que dans nos romans antérieurs, tant de qualités sont dues à la personnalité du poëte. S'il est vrai que la même main ait écrit Girart de Viane et cet Ainreri de Narbonne dont le déliut n'est pas loin d'être sublime, ce trouvère inconnu peut se glorifier de son reuvre, en voyant de nos jours le plus grand de nos poètes français, Victor Hugo, puiser dans ces deux Chansons le sujet de son Mariar/e de lioland et de son Aymcrillot, do ces deux épisodes qui sullisent, au milieu de la Légende des Siècles, à représenter dignement toute notre vieille Épopée nationale.
11. ÉLÉMENTS HISTORIQUES DE LA CHANSON. On peut scientifiquement établir les propositions suivantes : 1" // n'y a dans Girart de Viane « signaler aucun élément directement et véritablement historique. — 2° Garin et ses fils sont des personnages coinplétement fabuleux et qui n'ont même rien de jwo fondement légendaire. — 3" Mais un certain nombre de faits généraux et constants ont laissé leur empreinte sur ce poème dont le ton général est d'aillein-s phts historique que les périp)éties ou l'action. — 4° Montglane (sur Iq^Rhône) est entouré de Miisulmans qui ont conquis tout le pays voisin. C'est un souvenir évident de ces invasions des Sarrasins dans le midi de la France qite nous avons énumérées ailleurs, et qi'i se sont prolongées jusqu'au omieme siècle (Narbonne fut encore assiégée par eux en 1018). — 5° La plus grande partie de notre pocme consiste dans le récit d'une lutte acharnée entre Charlemagne et ses grands vassai'x. C'est im souve7iir frapjsant des luttes des lois de France contre leurs grands feudataires, depuis le neuviane Jusqu'au douzième siècle. C'est par là notamment que s'expliquent, dans la Chanson, les insolences de Renier et d'Aimeri, etc. — G" Garin de Montglane est, ainsi qx'e ses fils, représenté par rai'teur de notre Pcman comme irn baron du Midi; Girart est ccmte de Tienne : et ce sont ces deux fa-ces combinées qui tiennent l'Emjiereur et VEmjnre en échec. Il faut voir datis ces guéri es légendaires un souvenir des h'ttes perpiétuelles du Midi contre le Nord, et peut-