‹ Les eopeés françaisesChapitre 49 sur 180 · IV. i · texte numérisé non relu

IV. i

CHVl^.V

178 ANALYSE DE GlRÀllT DE VIA.\'E.

Il fART. Lu-R. II. Montglaiie est tenu en échec par Suiagos, le roi d'Alexandrie, et par toute une armée de Sarrasins. Les qua-

ètre aussi, en ce qui coiicerae Girart, des hostilités de la Bourgogne contre les rois de France. Vienne, en effet, a longtemps fait partie d'un royaume de Bourgogne. — 7» Le duel d'Olivier et de Roland est une légende qui remonte sans doute beaucoup plus haut que toutes les autres 2^arties de Girart de Viane. Nous ne serions pas étonné que ce combat ait été jadis Tobjet de cantilènes orales.

III. VARIANTES ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE. 1° Comme nous l'avons vu précédemment, Girart de Viane est entré au treizième siècle dans le corps de la Karlamagnus Saga (première branche, chapitres 38-42). Le texte islandais présente, si on le compai-e au nôtre, certaines variantes qu'il convient de noter. Il n'y est nullement question ni de la pauvreté du vieux Garin, ni de l'insulte que l'Impératrice fait subir à Girart. Le père de Roland joue un nMe important dans la guerre de Charles contre ses vassaux révoltés, et Roland lui-même y est représenté si petit « qu'il « faut lui pendre son épée au cou ». C'est dans un combat singulier contre un chevalier nommé Bernard d'Auvergne, que se révèle tout d'abord le courage du neveu de Charlemagne Puis, quand il va, furieux, se mesurer avec Olivier, ce n'est pas un Ange qui intervient après un long combat pour séparer ces deux ennemis dignes de devenir deux frères; non, c'est l'Empereur qui désarme les deux champions fivant qu'ils se soient porté les terribles coups de lance que célèbre la Chanson française. Comme on le voit, les différences sont assez considérables : ajouterons-nous qu'elles ne sont aucunement à l'avantage de la compilation islandaise?

2» Le manuscrit 3351 de l'Arsenal (anc. B. L. F. 220)) présente tout un ensemble d'anciens poëmes traduits en prose, que le compilateur a réunis par un lien commun. Dans Girart de Viane, qui est la troisième de ces Chansons ainsi ampli liées, se retrouvent nécessairement les personnages des deux premiers Romans, Ilernaut de Beaulande et Renier de Gennes. Parmi ces personnages, il en est un dont il n'était aucunement question dans le poëme de Bertrand de Bar-sur-Aube : c'est ce Robastre qui figure déjà si avantageusement dans Garin de Montglane et Doon de Magence. Ce géant, bête et brutal, ce sosie de Renouart, joue un grand rôle dans le Girart du manuscrit de l'Arsenal, et ce rôle lui sera scrupuleusement conservé par David Aubert et par l'auteur inconnu du Giierin de Montglave incunable. C'est Robastre qui, avec Mille de Pouille, vient le plus énergiquement au secours de Girart menacé (f" 88 v^); c'est lui qui arrache son ami, le vieux Garin, aux mains des chevaliers de Charlemagne qui déjà l'emmenaient prisonnier (f" 96 i-o); c'est lui qui se mesure avec Roland et qui, aidé par Olivier et Aimeri, « gagne de force la quintaine dreciée par le neveu de Charles » (fos 12G r» et 128 r"). A côté de Robastre, Mabillette apparaît aussi dans cette singulière imitation de notre Girart de Viane, et reçoit à Montglane ses quatre enfants qui ne sont pas encore en guerre avec l'Empereur (f» 66 r^). Mais un des plus beaux rôles appartient à Garin lui-même, qui ne semble avoir ici aucun des traits de la vieillesse. C'est lui qui se montre à la fin du Roman, sous la physionomie d'un puissant pacificateur, et qui réconcilie rEmpereur avec ses fils. « Comment la paix du rog Charlemaine et de Gerart de Vienne fut faitte par la prière de Garin de Monglenne » (fo 166 v"). Rien de pareil ne se rencontrait dans notre vieux poëme. Quant au style, ce sont, hélas! bien d'autres changements. Tout ce qu'il y avait d'héroïque et de primitif dans la Chanson de Bertrand de Bar-sur-Aube a

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tre fils (le Gariii sont là, près de leur père, pauvres et n part, m un. affamés comme lui ; et il jette, sans dire un mot, un re-

complètement disparu pour faire place à une prose afladie, à des sentiments alambiqués, à, une littérature de la décadence. On en jugera par l'extrait suivant : « Comment Garin de Mongîenne, Mille de Pville et Robastre le géant vindrent au secox(rs de Gerart de Vienne et de Hernant de Beaulande. Comme a jà racompté Tistoire, firent leurs establissemens et ordonnèrent leurs hommes les enfans de Monglengne, et, pour conclure et abregier, ordonnèrent qu'ilz yroient devers leur père qui par tout son pais avoit [fait] son mandement et envoyé raessagiers en tous lieux pour plus assambler de peuple, comme on doit faii'e en tel cas et par especial besoing. Robastre lors estant en une forest, en ung hermitage ou quel il s'estoit tenu depuis que Hernault de Beaulande avoit sa seigneurie obtenue, et quant il sceut par ung des messagiers qui s'estoit fourvoyé que Gerart de Vienne estoit assegiè du roy Charlemaine, il fut tant dolant que merveilles, et jura Dieux que jamais en renclusage ne seroit demoui-ant jusqu'à ce qu'il eust veu Garin de Monglenne et sceu quel estoit le débat pour quoy guerre estoit meue à rencontre de Charlemaine de France. Il se parti lors et tant exploita, ainsy habillié comme ung hermite, qu'il vint îl Monglenne où les gens du noble prince estoient assarablez, attendant ses enfans pour tirer droit à Vienne. Sy estoit, pour icellui jour que Robastre ariva, Garin en sa chajjpelle oyant messe par ung matin avecque Mabilelte. la noble ducesse, qui moult dolente estoit, ])lus que nul ne recorderoit, de l'aversité qui a ses enfans commenchoit à venir. Car, comme elle consideroit que Charlemaine estoit trop grant signeur, jà soit ce qu'ilz feussent nobles l^ien emparentez et allés, fors et puissans de leurs corps, et que de guerre sceussént autant que homme nul en pooit savoir, elle ne cessoit de prier Dieu qu'il voulsist mettre paix entre eulx, allin qu'ilz feussent à seurté de leurs coi-ps. Et croit l'istoire que pareillement traveilloit le noble duc Garin, envers Dieu priant qu'il lui donnast grâce de pacitier ses enfans avecq l'Empereur. Et quant leurs prières furent faittes, ils s'en issirent de la chapelle. Sy les rencontra à l'issue Robastre lequel, ainsy habillié comme il estoit, les salua en demandant l'aumosne, et disant : « Vostre aumosne me soit donnée s'il vous plaist, sires, en l'onneur « de cellui Dieu ou nom duquel tous chevaliers sont fais et créez ». Sy le regarda assez le duc Garin, ains lui respondi assez doulcement : « Ta requeste « te sera passée, beaux amis », fait-il. « Vien t'en en salle, sy te feray donner « assez à boire et à mangier pour l'amour des bons chevaliers qui jadis fu- « rent et en mémoire de ceulx qui encore sont vivans ». Et atant monta le Duc et des chevaliers après lui grant nombre. Sy s'en ala la Dame en sa chambre et ses damoiselles après elle. Et quant le duc Garin vint en salle, il manda par son maistre d'ostel à mengier pour le bon hermite, et dist qu'il le vouloit veoir repaistre. Sy fut la table drecée et l'ermitte assis par le commandement Garin qui assez le regarda, et lui mesmes asseit la viande devant lui, disant : « Tenez, amis, en l'onneur de Dieu soit ce ». — « Amen, « monseigneur », fait-il, «et de Robastre dont Dieu ait l'âme .s'il lui plaist; « car puisqu'il est mort, jamais ne le verrez ». Et quant Garin de Monglenne entendy parler de Robastre, il fut tout trespensez et regarda cellui qui pai'lè lui en avoit, disant : « Par foy, beaux amis », fait-il, « vous m'avez cy parlé « d'un homme que j'amoys moult en son temps, et Dieux ait son ame, s'il « est mort : car moult de bien me fist en sa vie, et par lui et à .son aide « conquestay Montglenne et la dame Mabillette, qui plus sera dolente que « dire ne sauroie quant telles nouvelles lui seront dittes, pour l'amour de ce « que, n'a pas longtemps au mains puis .XX. ans en ça, il secouru Hernault

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^:iT. r.ivR. I,. gard triste sur le misérable accoutrement de ces qua-

CIIAl". V. .

tre enfants qui, cependant, sont si fiers et si beaux. Ils

« à Beaulaiide et Ht si grant courtoisie à Fregomle la dame que jamais ne « le porions oublier. Et encore eussions de lui milleur mestier que jamais, « s'il fust en vie ». — « Ouy certes, sire Duc », ce respoadi Robastre, « voire- « ment est il vivant, et aussi bon voloir qu'il eust oncques, il a encore. Mais « tant estes en orgueil surmonté j)our vostre ricesse que vous ne daigniez « nullui recongnoistre, sinon à foute peine. Veez cy Robastre devant vous « qui bien vous congnoist, et vous ne le daignez raviser >•■. Robastre osta son cliapperon lors et demoura h toute sa barbe et une grant grise chevelure qui lui pendoit si bas, que à paine le ravisa le noble duc Garin. Et quant il le congnut, lors l'embrassa le noble prince et acola moult serréement. Sy fist R.obastre lui, si qu'il lui froissa presque les os. Dont Garin ne se peust taire, ains dit ; « Bien soit le mien loyal amy Robastre venu, qui à « ce besoing me vient secourir » ! Il le mena devers Mabillette, qui jamais ne reust reconneu en l'abit ou quel il estoit, et de l'eage dont il se raonstroit. Et au fort lui déclara Garin que c'estoit Robastre ; si l'acola la dame et aussy l'embrassa il, mais non mie comme il avoit (îarin embrassié, car toute l'eust defl'roissiée, tant estoit encores fort et puissant. » (Ms. de l'Arsenal, 3351 (anc. B. L. F. ^26), f"^ 88 vo-99 r<>).

3° David Aubert, dans ses Conqxiefites de Charlemaiae, n'a fait qu'abréger, en la desséchant, la version du manuscrit de l'Arsenal. C'est ce que nous avons eu lieu de constater plus haut.

4° Nous avons dit que les Giie)-in de Montglave incunables « ont été calqués sur la version du manuscrit de l'Arsenal ». Toutes les observations, que nous avons dû faire au sujet du texte manuscrit, s'appliquent donc exactement à chacun de ces textes imprimés. Ce sont partout les mêmes variantes, les mêmes modifications de la légende. Garin, Robastre et Mabillette tiennent partout autant de place et la même place. La forme seule n'est j)lus la même : elle est encore moius vivante et plus misérable. Voici, d'après l'édition de Nicolas Chrestien (que Brunet n'a point signalée), le chapitre correspondant à celui que nous venons de transcrire dans le manuscrit de l'Arsenal : la com])araisoii sera facile. « Comment Gueriii de Moat(jlave vint au secours de Givavd et amena Robastre, et aussi fist Arnault et Milles en leur compaynie. Bien soubdain Vienne fut assiégée et les engins faitz et dressez, et Girard et ses gens estoient dedans qui attendoient secours qu'il leur devoit venir. Arnault y vint avec dix mille coml)attans et amenoit pain, vin et chairs salées pour y vivre bien sept ans, tant y fut le Roy. Puis y vint Milles de Pueille avec grand multitude de gens d'armes. Or estoit Robastre en celuy temps desjû. vieil et ancien, et se tenoit en son hermitage où il vivoit pauvrement et enduroit beaucoup de peine. Il s'advisa un jour qu'il vouloit aller veoir Guerin de Montglave pour sçavoir s'il est mort ou vif, car il ne l'avoit veu il y avoit bien trente ans. Et tant chemina par ses journées qu'il vint à Montglave. Et Guerin avoit mandé ses gens par tout son paj'S, car il estoit courroucé de ce que Charlemaigne les avoit assaillis et leur vouloit faire guerre... : « Certes il me desplaist dont il (Robastre) est mort... « car j'eusse maintenant bien besoing de luy pour la guerre que j'ay contre « Charlemaigne ». — « Puisqu'en avez besoing, Robastre est tout vif, regai'dez, « voyez le cy, et si suis assez fort pour bien vous ayder contre toute personne « i\ droit ou à tort ». Et quand Guerin entendit Robastre, il le courut accoller et luy dist... : « Vous avez été trop longuement dedans le boys en devo- « tion». — « Vous dictes vray », disf Robastre, « doresnavant je veulx faire « uouveaulx péchez, car des vieulx suis assez absoulz... » Et... Robastre...

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