‹ Les eopeés françaisesChapitre 61 sur 180 · ANALYSE DE REF<IER DE GENNES · texte numérisé non relu

ANALYSE DE REF<IER DE GENNES

cevaiix, que Gaiielondevait commettre quelques années après. Toutes les fois qu'ils découvraient une àme fière,

et sy ne se savoit délivrer du crestien. Fin du compte, il se hurta à une pierre qu'il trouva en my le champ, sy qu'il convint cheoir, lui et Régnier, qui le plus tost qu'il peust se releva et, l'espée haulcée, se dressa à Sorbrin et là l'ocist legierement, car il avoit son chief desarmé ». (M?, de l'Arsenal, 3351, anc. B. L. F. 226, fo 51.)

b. « Comment la pxicelle Olive fut menée J5«r qiiatre chevaliers ou champ, et comment Régnier desconfit Sorbrin et lui conppa la teste. Après les sermens Itiitz s'en retournèrent les bourgeoys à. la ville et dirent la chose ainsi qu'elle estoit accordée, dont chascun fut content. Adonc quatre chevaliers prindrent la pucelle et la menèrent jusques au champ, et la mirent soubz un arbre et deux damoyselles avec elle. Et, quand Sorbrin la vit, il alla celle part et luy dist : « Wahom Dieu vous bénie; je vous prometz « et jure sur mes Dieux que, avant qu'il soit quatre ans, je vous feray cou- « ronner de dix royaulmcsS ». Quand Olive l'ouyt, il {sic) baissa sa teste et ne dist autre chose, mais dist en soy mesmes : « Il n'en serajà rien, se « Dieu plaist il ». Adonc arriva Régnier qui regarda Sorbrin qui parloit à s'amye; sy lui dist : « Sorbrin, il vous convient contre nioy la belle conque- « rir ». Et quand Sorbrin l'ouyt, il dit à ses gens : « Seigneurs, tirez-vous « arrière, je vous en prie ; si me delivreray de ce chevalier-cy ». Adonc dist à un de ses gens : « Allez moy quérir le meilleur pallefroy qui soit en l'ost, « pour monter la dame; car, avant qu'il soit venu, je me seray délivré de ce « paut®nnier ». Adonc entra le roy Sorbrin dedans le champ, sa lia[c]he sur son col. Et s'en vint vers Régnier ; et quand Régnier vit qu'il approchoit, il baissa sa lance et brocha son cheval des espérons et dist à Sorbrin : « De « Dieu soyes tu mauldit, et celui qui t'engendra »! Adonc le payen se tint tout coy et ne se doubta rien ; et Régnier le ferit de toute sa force et puissance, mais oncques le payen n'en remua, et demoura en estant comme une tour. Et quand le preux et vaillant Régnier vit qu'il ne le povoit abatre, il en fut courroucé : si passa oultre, et le géant haulça la hache et ataignit le courcier sur sa croupe et la coupa tout outre. Si cuida bien prendre Régnier, mais le cheval cheut, qui encoml)ra le géant tant qu'il tomba à terre. Et Régnier sailUt sur ses piedz, qui fut fort legier et voila tout en l'air; et le payen estoit pesant. Si se hasta Régnier et lui trencha de l'espée bien la moytié de l'espaule et le mist en tel point que jamais ne s'en peust ayder. Et quand le géant se sentit ainsi navré, et qu'il vit son sang qu'il perdoit ainsi, adonc il fut moult fort esbahy, et Régnier luy dist : « Vous avez senty « mon espée. Or ne peust il estre que vous n'ayez chèrement acheptée la « pucelle, et encore vous coustera elle plus cher avant qu'il soit nuyt ». — « Tais toy, fîlz de pute », dit Sorbrin, « car se j'avoys les deux mains couji- « pées, si ne peulx tu eschapper sans mort ». Lors est venu à luy, et tenoit la hache, et jet(a un grand coup à Régnier : mais il fist un sault et la hache entra en terre bien deux piedz et demy, -et Régnier le irappa tel coup sur le heaulme quil luy en trencha le laz, et la coiffe si luy vola jus de la teste, et lui demoura la teste foute nue. Adonc tirent les gens si grand huée sur les carneaulx de la muraille que oncques n'ouystes si grand noyse, et prisèrent moult le chevalier, et dirent qu'il ne fut oncques de si hardy chevalier ne plain de telle pi'ouesse : « Hé Dîeulx » ! se dirent ilz, « s'il povoit occire le « géant, que nous aurions en luy un bon chevalier et loyal » ! Et la noble Olive se mist à genoulx et pria nostre Seigneur quil luy pleust donner victoire à son amy Régnier. Il ne fault pas demander s'elle avoit grand paour. Atant s'en vint Sorbrin contre Régnier, la hache au poing, et luy jecta un

H l'AIÎT. LIVR. II.

cnAP. VI.

Il PART. I.lVIl. II.

CHAI'. VI

l'JC .\.NALYSt: DE RHMLR DE GE.W^ES.

un cœur d'homme, une vraie nature de chevalier, ils éprouvaient le désir de l'humilier et de lui barrer hypocritement le chemin. Ils mettaient constamment en pratique ce (ju'un de nos vieux poëmes appelle énergiquement (( le Gode Ganelon ». C'est dans ce Gode monstrueux, antithèse exacte de celui de la Chevalerie, qu'on lit les préceptes suivants : « Ne vous montrez loyal avec personne, déshéritez les orphelins, maltraitez les pauvres, déshonorez l'Eglise, trahissez et vendez les honnè-

coup et Passena tellement que tout ce qu'il attaiguit il jecta par terre, et rompit sa hache par où il la tonoit, et rencontra une pierre et la fendit en deux. Et quand Sorbrin vit que sa hache estoit rompue, il jecta à terre tout le demourant qu'il tenoit et print le chevalier et le troussa à .son col et jura Mahommet qu'il le pendroit devant la belle Olive. Si s'en partit atout Régnier qu'il avoit à son col. Et, quand les Genevois le virent, ilz dirent l'un à l'autre : « Nous avons perdu le chanij), il n'y a plus de rescousse ». Qui adonc eust veu la pucelle comme elle crvoit, c'estoit gi-and pitié, tant que Régnier l'ouyst, et, quand il eut ouve la voix de s'amye, tout le sang- luy mua, et Iny souvint de l'oisel qu'il avoit songé. Si regarda la belle au mieulx qu'il peust et print à soy courage. Et i)ar force flst tant qu'il osta une des mains à Sorbrin dont il le tenoit; et quand il l'eut au délivre, il tira sou Cousteau et en donna un tel coup au roy Sorbrin par la gorge qu'il le passa tout outre; puis, le ferit es yeulx tant quil luy en creva un, et du sang qui en yssit l'autre en fut aveuglé, tant que le géant ne se scavoit où conduire ne où aller. « (Giœrin de Montglavc, de Nicolas Chrestien, f'^ 40 r" et V.)

4" Il ne nous reste jjIus qu'à citer la dernière l'orme, déplorablement altérée, qu'a subie lienier de Geanes dans la Bibliothèque des Romans. « A l'heure marquée la l)eîle Ulive partit de la ville sur une haquenée, entre quatre anciens chevaliers revêtus de leurs robes fourrées d'hermine, ne portant qu'une baguette d'ivoire à la main. Régnier, monté sur un puissant destrier, qu'il l'aisoit caracoler à la droite d'Olive, étoit paré sur sa cotte d'armes d'une riche écharpe qu'elle avoit brodée, et le ciniier de son casque étoit couronné par un de ses Ijracelets. Lorsque le terrible Sorbrin j)arut, Olive pâlit et pensa s'évanouir en songeant au péril que Régnier couroit pour elle, et craignant plus que la mort celui dont elle-même étoit menacée. Nous ne rapportons point les détails de ce combat qui fut long et terrible, et pendant lequel Olive trembla bien des fois pour les jours de Régnier; mais, les forces et Fagilitè de ce prince se renouvelant à chaque fois qu'il portoit ses regards sur la belle princesse, Sorbrin, dont le sang couloit déjà en abondance de plusieurs larges blessures, tomba entin sur ses genoux, et fit un vain eft'ort pour entraîner Régnier dans sa chute. Ce prince s'esquiva légèrement, et, d'un coup terrible, il fit rouler la tète de Sorbrin dans la poussière, n la releva promptement et fut la porter aux pieds de la belle Olive. Cette princesse, avec une force au-dessus de son âge, s'écria : « Je prends « le ciel à témoin que je suis libre, et que je reçois le duc Régnier pour mon « époux. Vau?, Sarrasins, selon la foi jurée, faites retirer vos troupes ; et « vous, mes fidèles sujets, venez rendre hommage à votre nouveau souve- « rain ». [Bibliothcq\ie des Romans, oct. 1778, t. II, pp. 51, 52.)

ANALYSE ITE BEMER DE GE^^^ES. lO"

tes orens, /f malhuunoz et le bien ahatez ' ». Telles étaient " ''•■'■-'■ '•''''• "•

les maximes que suivaient Griffon d'Hautefeuille et sou

fils, et ils méritaient d'attacher leur nom à cette moi-ale satani(]ue.

« Vous avez déjà fait trop de bien à ces gx-ns-là », disaient-ils sans cesse à Gharlemagne. « Que sont-ils après « tout? Les fils de ce Gariu qui vous a grossièrement « insulté et qui n'a pas voulu de votre aide pour con- « quérir Montglane. Orgueilleux! Ingrats » ! Charles entendait ces paroles de Griffon, mais ne les écoutait pas et n'en aiuiait pas moins Renier et Girart.

Quant il ces favoris du Roi, ils s'ennuyaient. Car on s'ennuyait, paraît-il, à la cour de Gharlemagne que nos trouvères, d'ailleurs, ont eu la malheureuse idée de faire vivre plus de cent ans. . . .

Un jour (et l'auteur de Girart de Vicuie nous a deji'i fiiaiies

•' ' •) fait présent

fait en abrégé ce récit que nous devons ici reprendre Renier du duché avec pi us de détails) , les deux frères reçurent des brefs de ®de oJnn'iJ'!^ Mille et d'Hernaut. L'un d'eux leur disait : « J'ai épousé « la fille du duc de Calabre, et suis devenu seigneur <( de la Fouille ». Et l'autre : « J'ai épousé Frégonde, « fille du roi de Rear.lande, et me voilà maintenant « seigneur du Reaulandais et de la cité d'Aquitaine ». Puis, il ajoutait : « J'ai un fils qui vaut mieux que toute « ma terre; il s'appelle Aimeri, et il est très-beau ' ». A la lecture .de ces lettres, Girart devint pourpre de rage : « Quelle honte pour nous », s'écria-t-il en bondissant. « Tandis que nos frères ont déjà conquis des « royaumes à grands coups de lances et d'épée, nous « autres , nous avons stupidement usé nos heures à « danser avec ces damoiselles, à aller en chasse, à voir

1. Gaidon, vers G438 et siiiv. de re'dition Guessard et Luce d.ons la collection des Anciens Poètes de la France. — 2. Renier- de Gennes, ms. de l'Arsenal 3351. fo 34.

Il PAUT. LIVK. II.

CH.VP. VI.

10^ ANALYSE DE REMER DE GEy.SES.

« ces prélats couverts de leurs gros manteaux fourrés. « La belle occupation, en vérité! Ah! quelle honte », répétait Girart, « quelle honte pour nous ' » ! Quant à Renier, notre romancier nous en ftiit un portrait charmant et peu semblable à celui que nous avons trouvé dans Girart de Via/ie : « Renier », dit-il, « qui plus estoit modéré que Girart, entend ce que son frère disoit. Il fut moult joieux, non mie du dueil que Girart avoit, mais du bien et de radvancement de ses deux autres frères ■ ». On n'est pas plus onctueux, on n'est pas plus parfait.

L'Empereur, cependant, apprit bien vite le mécontentement grossier et la colère du fils de Garin. 11 lui proposa, pour l'apaiser, une de ces parties d'échecs dont, véritablement, nos épiques ont par trop abusé. Girart, qui joue dans ce Roman delà décadence le rôle prêté à Renier par les poètes antérieurs, « estoit encore tout fumé des nouvelles qu'il avoit eues ». Il murmurait tout bas, et bientôt parla assez haut pour être entendu de Charles : « Il y a trop longtemps que nous sommes « à votre service sans en être payés. Voyez nos frères : (c ils sont plus avances que nous. Nous allons partir ». Le roi supporte, sans frémir, un tel langage; même il baisse la voix, même il s'humilie : « Je fus bien coupa- « envers vous », s'écrie-t-il avec une componction qui nous révolte. <* Mais je saurai réparer mon injustice ^ ». Ainsi parle celui que la Chanson de Roland nous représente comme uu nouveau Josué arrêtant le soleil dans sa course et conversant avec les anges de Dieu...

Tout à coup, et fort à point, arrive un messager : « D'où viens-tu »? lui dit l'Empereur. — « De la cité « de Gennes. » — « Quelles nouvelles en apportes-tu? »

1. Renier de Ge.ims, m?, de l'Arserfal 3351, (•' 35 v". — 2. Ibid., i'^ 36 v". — 3. Ibid., f° 37 v°.

Il l'AKT. MVR. II.

CIIAl'. VI.

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