LE GRAND- PÈRE DE GUILLAUME
(Hernaut de Beaulande '.)
II I>ART. LIVR. II
CIUP. VII.
Deux des enfuiits de Garin de Monsrlane, Hernaut Analyse
Ar-n • 1 --11-- à'Hn-aaiU
et Mule, avaient quelque temps associe leur aestinee; de Beaaiaade.
n' HERNAUT DE BEAULAXDE. I. BIBLIOGRAPHIE. 1» Date de la. composition. Hernaut de Beaulande ne nous est parvenu, comme Renier de Gennes, que sous la forme d'un Roman en prose du quinzième siècle. Mais dans cette rédaction, qui n'est pas la plus ancienne, un couplet en vers nous a été heureusement conservé (f" 6 v» du ms. 3351 de l'Arsenal). Nous avons déjà publié ce couplet précieux (Epo^i. franc.: l''^ éd., I, 508) qui ne nous semble pas antérieur au quatorzième siècle. Dans tout ce récit, qui sans doute est servilement calqué sur la version en vers, on trouve, d'ailleurs, de nombreuses allusions à Garin de Montglane, œuvre du treizième siècle; on y remet en scène Robastre et Perdigon; on y rappelle la mort de Gaumadras : l'auteur enfin semble ne s'être réellement proposé que de continuer Garin. En résumé, la première rédaction (THernaut de Beaulande serait, suivant nous, du quatorzième .siècle, et la seconde du quinzième. — 2" Auteur. Ce R,oman est anonyme. — 3° N.vture de la VERSIFICATION. D'api'ès le couplet qui nous en est resté, Hernaut de Beaulande était en ale.\;andrins rimes. — 4° Manuscrit connu. Le texte en prose d'Hernaut ne nous a été conservé que dans le manuscrit de l'Arsenal 3351, anc. B. L. F. 25G (1"^ 5-33), où il est intitulé : « L'Istoire d'Hernault et de Millon son frère ». Ce manuscrit, dont 'nous avons déjà pu tirer un si grand parti, nous offre le remaniement en prose d'Hernaut de Beaulande, de Renier de Gennes, de Girart de Viane, d'Aimeri de Narbonne, de Galien et de la Reine Sibille. Tous Ces Romans nous sont présentés comme appartenant au cycle de Guillaume, et on a sans doute éprouvé quelque peine à y l'aire rentrer les deux derniers. — 5^ Versions en prose. Le manuscrit de l'Arsenal, qui nous offre la plus ancienne version en prose d'Hernaut, peut-être considéré comme le type de tous les incunables qui ont pour titre : Guerin de Montr/lave, et qui rentérment en réalité les Ro-
204 ANALYSE D'BERNArT DE BEAVLAKBE.
II l'AUT. LivR n. ils avaient ensemble couru des aventures dont notre
CHAP. VII
épopée ne nous a point conservé le récit. Mais un jour
nians d'ITentmit, de Renier de Gennes, de Girart de Viane, de Galien et la Chronique de Ti'.rpin en abrég'é. C'est ainsi q\\ Hernant de Beaidande se retrouve dans les Gxierin de Montglave de Jehan Trepperet (s. d., mais antérieur k 1511); de Michel Lenoir (1518}, de Nicolas Chrestien (s. d.), d'Alain Lotrian (s. d.), de Jehan Bonfons (s. d.) et de Louis Costé (1G26), etc.
— 6" Diffusion a l'ktraxger. Hernmtt de Beaidande n'a joui d'aucune popularité en France, ni par conséquent à l'étranger. — 7° Edition imprijiÉE. Il est inédit. — 8" Travaux dont ce roman a été l'objet, a. Au siècle dernier, les auteurs de la Bibliothèque des Romans (oct. 1778, t. II) ont pris la peine de traduire en style moderne Hernaut de Beaidande d'aj)rès les incunables .précédemment cités. — b. C'est nous qui, le premier, avons signalé la version du manuscrit de l'Arsenal, et publié le seul cou- ])let en vers qu'elle renferme {Epop. franc, l""*^ édition, t. I, p. 508j. — y° Valeur littéraire. I^ version en prose A'Hernaut de Beaidande offre tous les délauts des traductions du quinzième siècle : une élégance affectée; un style prétentieux et plein de ralliaement.s ; Amour mis à la première place; des enchantements et des féeries ridicules; la disparition complète de l'élément héroïque; des sermons, de la morale, de la philosophie, des longueurs désespérantes. Littérature fausse et qui méritait de provoquer les anathèmes ou le dédain de la Renaissance !
IL ÉLÉMENTS HISTORIQUES. Hernaut de Beaidande ne contient absolument aucun élément historique ni même traditionnel ou légendaire (si ce n'est peut-être les quelques traits qu'on retrouve dans Girart de Viane). C'est un roman dans raccei)tation la jilus moderne de ce mot, et toutes les péripéties en sont fabuleuses.
III. VARIANTES ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE. 1» Hernaut de Beaulande est nommé dès le commencement du douzième siècle par l'auteur de la Chronique du fauxTurpin, qui, dans son chapitre xiv, lui donne le commandement d'une armée dirigée contre Pampelune.
2" C'est dans Girart de Viane, c'est dans ce très-précieux Roman que nous trouvons en réalité la plus ancienne version connue de toute la légende d'Hernaut. Dès les premiers vers de la Chanson attribuée à Bertrand deBarsur-Aube, Hernaut semble jouer le rôle principal; c'est lui qui s'aperçoit le premier de la tristesse de son père Garin et qui lui en demande la cause. C'est lui qui, lorsque ses frères vont attaquer les Sai-rasins et que Mille avec Renier se propose d'en tuer deux ou trois, s'écrie : « Et moi, les autres » ! Puis il s'en va chercher fortune à Beaulande, au moment même où Renier et Girart partent i\ la cour de Charlemagne. Ce passage du vieux poème est on ne peut plus de digne d'attention, et il convient, suivant nous, d'y voirie germe de tout le Roman du quinzième siècle : « Vait s'an Ernalz à Biaulande ou pais, — Une citeit ki molt est signoris. — Com il i vint, si fut mors et finis
— Li quens. ses oncles, ke tenoit le pais. — Oiez. seignor, ke Deuz voz soit amins, — Kel aventure k'il avint à marchis. — Il prist moilier ke fut preuz et gentis, — Fille à un duc ki astoit poestis. — De ceste fut li frans quens Aymeris — Ki dou lignaige avoit sor toz le pris. — Si commance la geste. » (Bibl. Nat. fr. 1448, f« 3 r"). Dans cette version remarquez qu'il n'est aucunement question (comme dans le ms. de l'Arsenal) d'une conquête de Baulande sur les Sarrasins; les choses ici sont infiniment plus naturelles, jjIus simples. Hernaut, d'ailleurs, ne tient pas moins de place dans le reste du
ANALYSE DIIERyMT DE BEAiL.iyDE. 205
ils se séparèrent ; riin des deux, Mille, alla chercher '■'•-^-C/ forluiie en Loml)ar(lie : l'autre, Hernaut, se dirigea
poème. Il envoie sou fils Aimeri se faire adouber par Cliarlemagiie. D.'^s qu'on lui apprend loutrage que Girart a reçu de l'Impératrice, il accourt a ^'iane (Girars, éd. Tarbè, p. 47). Il prend part à toute la guerre de ses frères coiitre la France ; mais, moins implacable que son fils Aimeri, il^tombe aux pieds de l'Empereur qu'il vient de faire prisonnier (Ibid., pp. 1G7-1G9), et devient un bon serviteur de Charles. Lorsque l'oncle de Roland part pour la grande expédition d'Espagne, c'est à Hernaut et à Renier qu'il laisse le gouvernement difficile de toute Tltalie (TSïW., p. ISO). Mille partage à peu près toute la fortune d'Hernaut. Lorsque son frère se dirige vers Beaulande, il prend, lui. le chemin de l'Italie, passe à Rome, conquiert la Pouille, les Romagnes, la Sicile, et devient duc de Salerne. Trois vers suffisent au vieux poète "pour nous raconter ces aventures qui sont le noyau de toute l'histoire de Mille : « Buer i alait; Puelle i ait conquestée, — Toute Romainne et Palerne aquitée. —Puis fuit dus de Salerne. » (Bihl. Nat. fr. 1443, f 2 v».)
30 Dans Bûon de Mayetice, poème du treizième siècle, c'est Garni luimême qui s'attribue la conquête et la possession de la cité de Beaulande : « Quant Garins fu laiens et il fut désarmés, — Il demande le Roy, et il li est monstre. — Quant il le reconnut, si en a ris assés, — Que li sembla musart et si fu tresmués : — « Sire », fet il au roy, « envers moy entendes : —De « Montglane la fort que vous donné m'avès, — La merchi Dex du chiel, j'en « sui sire cliimés. — Les félons mesoreans ai du resne jetés. Beaulande la « chité as jwrs de Bulesgués — Ay mon frère donnée, moult est bel oste- « lés, etc. » [Boon de Muyeace, éd. Pey, p. 244. vers S080-S089).
4« Nous avons déjà affirmé plus d'une lois que les Guerin de Monglave incunables, et en particulier YHernuut de Beaulande qui en forme la première partie, dérivent du ms. 3351 de rArsenal. Et nous en avons déjà donné plus d'une preuve. Il faut, toutefois, remarquer que l'auteur de la version imprimée n'a pas été jusqu'à calquer servilement son teste sur celui de notre manuscrit : il en a emprunté le fonds plutôt que la forme. C'est ce dont on se convaincra aisément par la comparaison suivante entre un chapitre du Guerin de Montfflave de Nicolas Chrestien (goth. s. d.) et le chapitre correspondant de notre manuscrit :
Extro.il du ms. 3351 Oc l'Arsenal. Extrait du Guerin de Montglave iiicu^
nable (éd. de JVicolas Chreslieii).
Comment Frerjoii'le la pucellc x'euparti Comment Fregonde s'en va avec Rode la tour de Belaade avecq Rnhastrc qui bastre pour trouver son ami Arnaidt. la perdi en alanl en Acquitaiae quérir Durant ces choses, Robastre vint devant HernauU. Peu de jours passez après ce la belle Fregonde et luy dist : « Belle, je que Pardigon fut arrivé avecq Robastre, « lu'esmerveiile moult de Arnault, vostre se complaingnirent par leans les ungs « aiiiy, qui ne retourne point. .Je nie aux aultres du noble damoisel Ilernault « double qu'il ait aucun ennuy. Car une qui tant deniouroit. Sy les arraisonna « advision in"est aujourd'hui advenue ]iar ung matin Fregonde : « Par Dieux, « en mon dormant. C'est que je veoye un « beaulx seigneurs », fait-elle, « trop « bracquet moult léger qui chassoit en « m'ennuie (si doit il faire à ung chascun « un boys ; deux veneurs venoient après, « de vous qui céans estes enfermez « tenant chascun un espieu en leur « comme moyj que tant demeure Her- « poing, et assaillent iceluy bracquet. Si « nault, le mien amy, qui, jà a long- « me double moult de Arnault. Car je « temps, comme il me samble, sesl de « vous prometz que, s'il eusl peu reve- « céans parti pour aler à secours. Et « nir, qu'il fusl revenu pour son pesant « pour vous esclarcir la cause principale « d'or. Et si veuil aller en Acquitaine.
206 ANALYSE Y)-HEIL\AIT DE DEâVLANDE.
rnAp'vp" "■ ^^^'^ ^^'^^^ '^'^^^ crAquitaino qui avait été, d'après une légende, le bereeau de sa race. Car, ainsi que nous
« qui me meultde ce dire, j'ay souirié qu'il « P^t s^auray de Arnault comme il en « avoit encontre deux veneurs Cen pas- « va ». Et quand la belle l'ouyt, elle « sant] par une forest, lesquelz estoient commença moult fort durement à plou- « garnis [d'un] fort espiel et l'assailloient rer. Et luy dist : « Ha! Robastre, mon « si desesperanment que trop estoit en « amy, donnez moy un don ». — « Et je le « grant dangier .. Si que je vous prie que « vous accorde », dit Robastre. Adonc « par nuit me faciès hors de céans con- Fregonde l'en remercia et lui dist quelle « duire et mener jusques en Acquitaine. s'en veult aller avec luy, etc., (1* XX r" « Car tant vous dy que j'aime aussi chier et v».) « mourir que céans plus demeurer sans.
« mon amy veoir, pour ce que trop me doubte de sa personne ». Et quant Pardigon et Robastre entendirent la voulenté de Fregonde, ilz conclurent lors que Robastre la conduiroit et Pardigon garderoit la tour avccq ceulx qui leans estoient (f° 22 v").
5° Une dernière déformation, ini dernier oiilrage, attendait cette malheureuse légende qui ne nous apparaît d'ailleurs, sous une forme vraiment épique, que dans Givort de Vianc. Nous ne pouvons résister au désir de citer ici la Biblioihcqve des Romans qui n'a jamais été si grotesquement prétentieuse que dans Tanaly.^e à'IIevnav.t de Beaidande : « Florent, qui eût bien autant aimé avoir [Arnaud] pour gendre que Hunaut, pourvu qu'il eût également pris le turban, proposa au marabou de se charger de cette conversion. Celui-ci accepta la commission avec plaisir et répondit sur sa barbe qu'il s'en acquitteroit parfaitement. Le sultan le fit donc conduire à la tour où étoit enfermé Arnaud: et comme les gardes ne connoissoient pas l'entrée secrette par où passoit Fregonde, ils le descendirent avec des cordes jusques dans le caveau qui renfermoit le Prince. Arnaud n'avoit jamais vu Robastre, qu'il ne connaisoit que par le récit que lui avoit fait le duc Guerin, son père, des exploits de ce brave et terrible fils de Malembrun. A l'aspect de cette énorme figure qu'il voyoit descendre dans sa prison, il prit une torche pour reconnoître ce que c'etoit ; le feu prit à la barbe de Robastre, dont la moitié brûla en jetant une fumée épaisse qui remplit tout le caveau. Le géant, en fttisant une grimace aflreuse, l'étoufia promptement avec ses mains, et, se trouvant enfin sur le pavé du souterrain, il courut les bras ouverts, et enleva tendrement Arnaud à quatre pieds de terre, en serrant contre ses joues le reste de sa barbe brûlé. « Fils du noble Guérin », lui dit-il, « prends « courage; je suis Robastre et je viens pour te délivrer». Arnaud, connoissant alors l'ancien compagnon d'armes de son père, l'assura de son amitié, et alloit lui faire le récit de ses malheurs ; mais, au seul nom d'Hunaut, l'hermite l'interrompit : « Mon ami », lui dit-il, « ne crains plus rien de ce traî- « tre; je l'ai envoyé en Paradis, où ce coquin ne méritoit guère d'aller; mais, « quand on a embrassé mon état, il faut faire du bien quand on en trouve « l'occasion. Je l'ai confessé et assommé. Ne songeons plus qti'à te tirer d'ici ». Les pages sont toujours malins; un petit Icoglan (page mulsuman), prêtant l'oreille à la grille par laquelle Robastre étoit descendu, entendit toute la conversation, et, ayant bien reconnu que l'hermite n'étoit point du tout mahométan, il alla en avertir Florent. Le sultan, furieux, vouloit d'abord faire mourir le faux Derviche; mais, faisant réflexfon qu'il étoit déjà dans le cachot, il prit le parti de l'y laisser et se contenta de lui envoyer un vilain eunuque qui, lui jetant un morceau de pain noir, lui adressa ces douces paroles : « Tiens, chien de chrétien, qui contrefais le Derviche, en voilà plus qu'il « n'en faut pour ta nourriture jusqu'à ce que tu sois empalé ». A ce mot