Girars de Tiane, <^d. P. Tarbé. p
ANALYSE DE GlRAIiT DE VIANE. 219
(( parler le premier ». Le damoiseau franchit la porte du château, traverse les longues salles, passe à travers cent sergents et écuyers qui ne lui disent pas une parole. Il les regarde, il s'indigne : « .l'ai de quoi me « faire héberger ailleurs », leur dit-il, « et je possède « quinze livres- d'or ». Et comme ils ne répondent rien, il les insulte : il les traite de licheors, de losangiers, de pautonniers. Caché dans un coin, le seigneur de Yiane avait grand'peine à s'empêcher de rire.
« Ne serais-tu pas un jongleur »? lui dit le Duc. « Dis-nous une chanson, et je te donnerai ma pelisse « d'hermine ». Alors on vit l'inconnu prendre soudain un visage irrité, rougir, trembler, exciter son épervier et le jeter à la tète de Girart, qui eut bientôt le visage tout en sang et ne put supporter tranquillement cette dernière enfance : « Qu'on pende ce glouton », s'écriat-il. — « Arrière, arrière, garçons »! répondit le nouveau venu d'une voix terrible. « A'ous ne savez donc « pas qui je suis? Je m'appelle Aimeri, fds d'Hernaut de Beaulande, neveu de Girart de Yiane. Arrière ' » ! Tout aussitôt, Girart court vers son neveu, qui vient de se faire connaître, il le serre dans ses bras, il lui baise la bouche et le menton : « Mon neveu », dit-il, « vous êtes vraiment de la famille , et vous avez un « cœur de baron ' » .
C'est ainsi que Girart vit pour la première fois et apprit à connaître son neveu Aimeri, qui depuis... Mais alors il n'était encore qu'un damoiseau presque imberbe, et déjà plein de fierté '.
1. Girars de Viane, éd. P. Tuibé, pp. 44-4G. — 2. Ibid., p. 46. — 3. Arrivée d'Aimeri AU l'ALAis DE ViANE. {Tvaduftioji littérale). Un jour Girart était eu sa maison. — De ses fenêtres si richement laçonnées, — Il regardait le chemin qui conduit à Laon. — Soudain, entre deux tertres, au milieu d'un val pi'ofond, — Il voit venir rapidement un damoiseau : — Deux compagnons sont avec lui ; — Chacun chevauche sur un mulet d'Aragon. —
II r.VUT. MVK. II.
(II \r. viii.
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n PART, i.ivn. II.
cH.M'. vr.;.
cnande guerre « Je vciix ullei' ù PaiMs, je veux aller voir le grand
charienia?ne (( eiiipereur GliaHes ». Ainsi parla notre Aimeri à son
etlestils ^ ^ ,
deGarin: oHcleGirart, moins d'un an après son arrivée. Il s en-
Les arçons de leurs selles sont tout dores, — Avec des tleurs peintes tout autour, — Et de leurs freins les boutons .sont d'or. — Ils descendent sous la tour, au perron, — Laissent leurs mules et les confient à Gujon — Qui est le portier de monseigneur Girart; — Puis, montent d'un pas rapide les degrés. — L'un d'eux s'appelle Aimeriet. — C'est kii qui est entré le premier dans le maltrc-donjon. — Girart le voit, et commence à changer de visage : — Car l'enfant avait un air de famille.
Aimeriet monta à la chambre haute — Et lit [ainsi] son entrée dans le grand et riche palais. — Sur son poing portait un épervier — Plus blanc que feuille de peujjlier blanc. — Le duc Girart agit en chevalier de prix. — Quand voit venir Amieriet, le fier, — Il appelle tous ses barons chevaliers : — « Seigneurs», leur dit-il, «cessez maintenant tout ce tumulte. — Je vois ve- « nn- un léger damoiseau — Qui regarde souvent sur son poing l'èpervier. « — Faites en sorte que sergent ni écuyer — N'aille aborder ce valet. — « Car je désire être le premier à lui parler ». — « Il en sera comme vous « voudcez », répondent-ils. — C'est alors que le valet monta à la chambre haute — Et commem-a à crier à haute voix : — « Que le Seigneur Dieu, qui « doit tout juger, — Conserve et garde tout ce fier baronnage! — Lequel de X vous est mon seigneur Girart, le guerrier, — Le gentilhonnne que j'ai « tant entendu vanter »? — Ecuyers et sergents ne sonnent mot — Et baissent leurs visages, — Aimeri le vit, Aimeri entre en grande coltre — Et, dans sa rage, se prend à les insulter : — « Fils de putains, lâches et misé- « râbles, — Maudit soit celui qui vous a donné ce mot d'ordre, — Quand je « vous vois, pour moi seul, vous mettre en tel émoi ! — Jlais sachez que je « possède encore quinze livres d'or, — Avec lesquelles je me ferai héberger « dans ce bourg, — Oui, oui, malgré vous tous, méchants garçons et pol- « trons que vous êtes. — Car vous m'avez tout l'air de fourbes et de gloutons, « — Et plus n'aurai de joie avant de m'ètre vengé de vous » 1 — Girart entend Aimeri, et en rit volontiers : « Qui es-tu, frère » ? lui dit-il ; « ne me le « cache point. — Ces gens que tu vois sont des hommes puissants très-occu- « pés à plaider — Une grande aflVure qui va être jugée. — Ils se soucient « fort peu de tes menaces. — Parle, dis ta parole. Je t'offre un gîte chez « moi, — Et tu reviendias ;\ la cour pour ton re[)as. — Si tu es jongleur, tu « feras ton métier. — Si tu cherches acheteur i)our ton épervier, — Je t'en « ferai donner une bonne somme ■>■>. — Girart alors appelle son maître dépensier : — « Mets-moi son épervier sur cette perche. — Il ne sait pas » seulement le tenir ni le donner ». — Aimeri l'entend, et pense devenir fou de rage : — « Fils de putain, glouton et lâche, — Mon père, qui s'appelle Her- « naut le guerrier, — N'a jamais fait si pauvre métier. — Mais jamais [en « véritéjje ne pourrai dire et avouer — Que cet homme-l;\ soit mon oncle, — « Et je m'en vais de ce pas retourner — Vei"s Hernaut de Beaulande ».
Quand Girart entend le damoiseau, — Il l'excite, tant qu'il peut, pour le
ANALYSE DE GlliART DE VIà!\E. U\
iiiivait à A iaiio, et partit '. C'était toujours la même h iu;r. livu. h.
jeunesse, volontiers uuprudente ; c était toujours la
même ardeur, facilement insolente et présomptueuse ; >i^ie iiuponant c'était toujours le même sang, bon, généreux, ardent, joueAiinen. désireux de se répandre. Certes, il était d'avance trèsïlévoué au roi de Saint-Denis, mais à la condition qu'il ne lui refuserait aucune de ses demandes et ne se mettrait pas en travers de sa jeune ambition. Ils se ressemblent tous, ces héros de la geste de Garin. Ains roi de France il ne vorenf ôois/er : oui, mais pourvu que le roi de France aille au-devant de leurs moindres désirs et s'abaisse profondément devant eux. Tels ont été, en réalité, les grands vassaux des neuvième et dixième siècles, ou du moins les meilleurs d'entre eux. Que penser des autres?
Sur le chemin d'Aimeri s'embusquent des brigands, des voleurs de grand chemin, un Gilbert, un Gautier. Le jeune homme se jette sur eux et les tue. Et c'est couvert de ce sang vil, si courageusement répandu, que le fds d'Hernaut se présente devant l'Empereur : « Salut » ! dit-il, « au meilleur roi de la chrétienté. Je
faire parler ; — Car il sent bien qu'il a le cœur un peu fier : — « Allons, al- « Ions », dit-il, « un air de vielle, — Et si tu es jongleur, dis-nous une « chanson : — Je te donnerai ma pelisse d'hermine — Et tout le monde <.< ici te fera quelque don ». A ces mots, il n'est ])as d'homme plus triste qu'Aimeri ; — De colère, son visage prend la couleur d'un charbon, — Et, dans sa rage, il s'écrie de sa plus haute voix : — « Par TApùtre », dit-il. « qu'on « invoque [à Rome] aux prés de Néron, — H est un métier que nous savons « faire, — Et, bon gré mal gré, vous l'éprouverez tout ù l'heure ». Alors il lève en haut son épervier — Et le lance sur Girart qu'il frappe à la croix du front. — Il lui met en sang la bouche et le menton, — Et sa pelisse d'hermine, par devant. — Et Girart de s'écrier : « Prenez-moi ce glouton — Et qu'on me « le pende à une fourche » ! — Plus de soixante hommes se jettent sur Aimeri. — « Arrière, gloutons, arrière »! dit-il. — «Je suis fils de monseigneur « Hernaut le baron ; — Je suis le neveu de Girart, c'est chose bien connue. « — Et d'ailleurs, j'ai là mes lettres dans un harillon ». — Girart l'entend, et vite court vers lui, — Il le prend entre ses bras, l'élève jusqu'à lui, — Lui baise la bouche et le menton : — « Neveu Aimeri », dit-il, « vous avez « un cœur de baron : — Vous êtes bien de la famille y>\, {Girart de Vianc, Bibl. Nat. fr. 1448, fo 10.)