ANALYSE DE GIRART DE VIASE
bards, le duc Gaifier et Otton de Berry avaient été choisis pour raccompagner avec sept chevaliers. Par malheur, un espion (il y en a toujours près des Empereurs) alla porter cette nouvelle aux fils de Garin, aux plus mortels ennemis de Charlemagne. Ils s'embusquèrent aussitôt dans la maison d'un forestier et attendirent l'instant de mettre la main sur le roi de Saint-Denis : Aimeri était avec eux, plus désireux que tous les autres de couper une tête impériale et de finir la guerre par ce coup d'éclat '.
Charles tomba très-candidement dans le piège qui lui était tendu '. Il se vit soudain entouré de ses ennemis, de Girart, d'Hernaut, de :\iille, de Renier, d'Aimeri, de vingt autres. Le plus implacable, c'est Aimeri : « Tuez-le, tuez-le », dit-il à son oncle. Mais Girart, avec un geste superbe : « Ne plaise à Dieu », dit-il, « que je frappe jamais un roi de France. Je suis « son homme, et ne lui demande que de me pardonner. « Je veux tenir de lui tout mon pays, et, s'il me re- « pousse, j'irai plutôt chez les païens : Moie en serait <( la honte, si en serait plus vis — Nostre empereres ri- « c/ies ». Alors on vit un spectacle magnifique : Girart et Renier se mirent à genoux, très-humblement, devant ce roi vaincu et prisonnier ; Mille et Hernaut s'agenouillèrent en même temps ; puis Olivier lui-même. Un seul homme se tenait à l'écart , farouche et indompté . c'était Aimeri. « Voyons, Aimeri », lui dit l'Empereur à moitié sérieux, « est-ce la paix, est-ce la « guerre que vous voulez »? — « Mes oncles se sont pris « à vos paroles comme des oiselets à la glu », répondit le fils d'Hernaut. « Comme je ne saurais, moi tout « seul, vous l'aire la guerre, je consens à vous servir,
1. Girars de Vicuie, éd. P. Tarbé, pp. 1G4-16G. — 2. Ibid., p. 1GC>.
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" ^chIp^xui' " " ^^ verrai, d'ailleurs, comment vous agirez avec moi, ~~ -— « et vous aimerai si vous me faites du bien » . On promet à ce forcené de lui confier l'oriflamme, on ne le traite pas moins bien qu'Olivier et Roland, on le flatte, on le caresse ; et c'est alors seulement que, poussé par son oncle Girart, il daigne enfin se mettre un peu à genoux devant le très-débonnaire empereur '. Ce n'est plus de la fierté, c'est de la sauvagerie : les Germains du second ou du troisième siècle étaient plus humains dans leurs forêts que cet Aimeri au milieu d'une société chrétienne '!
1. Girars de Viane, éd. P. Tarbé, pp. 166-167. — 2. Charlem.vone
K^5T FAIT PRISONNIER PAR SES VASSAUX ; FIERTÉ d'AiMERI (TraductlO)l
littévale). Le Roi ne sait rien et ne se méfie de rien — Jusqu'au moment où il se sent de toutes parts arrêté — Par les rênes de son dieval arabe. — Le duc Girart alors ne perd pas la tète — Et, tout aussitôt, saisit la lance fourbie ; — Puis, dit à Charles : « Sire roi, c'est moi qui suis « là devant vous. — Vous pensiez sans doute que je m'étais endormi — « Dans Viane, et que j'étais étourdi par le vin. — Point ne le suis, en vé- « rite ; mais me voici, tout près de vous. — Les eons de vo.tre cor sont venus « jusqu'à nous, — Et nous avons entendu tout ce que vous avez dit. — « Quant à ce sanglier, il doit être à moi, et c'est à tort que vous me l'avez « pris. — 11 sera pour mes chevaliers, — Et pour ma l'enime, au corps si « beau et princier. — Quant à vous, Sire, vous allez venir avec moi ». — « Bel oncle », dit alors Aimeri, « tue-le, tue-le bien vite — Et. sans plus « tarder, prends sa tête. — Ce sera la fin de la guerre et des batailles ». — « Ne plaise à Dieu », lui répond Girart, — « Que jamais un roi de France « soit tué par moi ! — Si Charles veut avoir pitié de moi, je serai son homme, « — Et je tiendrai de lui ma terre et mon pa3-s. — Mais s'il n'y consent « pas, par saint Maurice, — Je m'exilerai au pays des Sarrasins. — La « honte en sera pour moi, mais du moins il vivra, — Notre grand Einpe- « reur » !
Quand Charlemagne entend Girart le courtois — Lui demander merci de si bonne foi : — « 0 Dieu », dit-il, « qui êtes le souverain roi », — (Et l'Empereur alors jeta quatre fois ses regards vers le ciel,) — « Déjà vous « avez fait' pour moi bien des miracles. — Mais cette guerre, Girart de « Viane, — Je la redoute eu vérité plus que rien au monde. — Dieu me con- « fonde si jamais je guerroie contre vous! — ^'enez ici, Girart, venez, bon « et noble duc ». — « Sire », dit Girart le courtois, « quel est votre bon plaisir»? - « Je vais vous le dire », répond le roi : « — Vous aurez la « paix que vous voudrez. — Vous ferez toute votre volonté en France la « douce ; — Je vous y abandonne tous mes droits de justice; — Je vous y « cède et octroie le tiers dernier. — Bien venu sera celui que vous aimerez, « — Et celui que vous haïrez, malheur à lui »! — « Ne plaise à Dieu », dit Girart le courtois, — « Que vous soyez jamais mon prisonnier ! — Mais, d'ail- « leurs, voici Hernaut, mon frère, qui est mon aîné, — Et c'est à lui de com- « mander partout avant moi ». — Hernaut alors s'agenouille devant le Roi —
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Il l'ART. LIVR. II.
CHAP. VIII
Quelque temps après on célébrait les fiançailles de Roland et d'Aude, mais la fête fut interrompue par
l'arrivée d'un messager qui annonçait l'invasion des ^^ ,.^^1;^;;*^,^^
Sarrasins en France '. On entendit Charles jeter alors 1°"^;^'^^
son cri de guerre; et l'on vit rarclievêque de Vienne, ^fu?do1^
comme plus tard Pierre l'Ermite, prêcher ardemment à'Ron™v"aux.
la croisade ". « Girart » , dit l'Empereur au mo- dè'^RoTan'd
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ment de son départ, « ie vous confie pendant mon .., i^e .
1 ^ J i poète s apprête
« absence toute la Bavière et toute l'Allemagne. 'S-f!,?:"'''''
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« Et à vous, Renier, je laisse le gouvernement de ''dAiluelï" «■ toute l'Italie, et de Rome çtœ l'on dame ma cham- « b7'e ^ ». Il partit ensuite pour cette lugubre guerre qui devait se terminer à Roncevaux : Roland partit avec lui, après avoir baisé Audain, sa belle amie, qu'il ne devait plus revoir '. Et notre poète nous apprend en finissant qu'il ne veut pas nous faire subir le récit de la guerre d'Espagne ni de la trahison de Ganelon ; ses de-
Et devient son homme loyalement, sans mauvaise pensée. — Mille de Fouille lui engagea de nouveau sa foi ; — Puis, Renier de Gennes, qui fut droit et prudliomme. — Puis, Girart de Viane ; — Puis, Olivier, le preux et le courtois. — Quant à Aimeri, il n'y a pas plus félon que lui. — Il se tenait loin des autres à l'écart, — Examinant le tort et le droit — Et les excuses que ses oncles faisaient au Roi. — « Vassal », lui dit Charles, « dites-moi ce que « vous voulez faire : — Acceptez-vous la paix, ou fei"ez-vous la guerre »? — « Par ma foi, je n'en sais rien, beau Sire », répond Aimeri. — « Quand je « vois mes oncles et mon père, — Qui se sont laissés prendre comme oiselets
« à. la glu, — Que le seigneur Dieu me maudisse — Mais puisque tous les
« autres se sont mis en votre main, — Je ne veux point faire la guerre pour « moi seul. — J'approuve donc et confirme tout ce qu'ils vous ont dit. — Je « vous servirai, c'est mon devoir, — Et je verrai, après, comment vous agirez. « — Si vous me faites du bien, je vous porterai grand amour ». — « Bien « dit, vassal »! s'écrie le Roi. — « Vous me servirez, Olivier et vous, avec « mon neveu Roland le courtois, — Et c'est vous qui porterez mon oriflamme « dans les batailles ». — « Merci », dit Aimeri, « merci, seigneur Roi ». — « Mais, misérable », s'écrie alors Girart, « va donc te jeter à ses pieds! — « Ne vois-tu pas qu'il nous aime du plus sincère amour »? — « Je le veux bien », dit Aimeri. — Alors il s'agenouille, et se jette aux pieds du Roi. — Mais l'Empereur aussitôt le releva... Girart de Fm/jg, Bibl. Nat. fr. 1448, fo 37 v».
1. Girarsde Viane, éd. P. Tarbé, pp. 167-179. —2. Ibid,. p. 180. — 3. On rapprochera ce vers de celui de la Chanson de Roland : « E Engletere que il (Charles) teneit sa cambre » (v. 2332j c'est le même sens de « domaine particulier». —4. Ibid.,^^. 180-181.
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vauciers ne les ont déjà que trop chantées. Il passe pardessus le désastre sanglant de Roncevaux et s'apprête à nous raconter Thistoire d'Aimeri « ke tant parfut preudons, le scignor de Narbonne ' ». Nous allons essayer de la raconter après lui.