CHAPITRE IX
LE PÈRE DE GUILLAUME (sUITE)
(Aimeri de Narbonne '.)
Charles revient d'Espagne, tête basse et les yeux en pleurs.
Il pense à RonceTaux, à son neveu Roland, aux douze pairs qui sont morts là-haut, dans les montagnes, victimes de la grande trahison de Ganelon. L'Empereur, à cette seule pensée, rougit et tremble de colère : « Ils vont me demander en France ce qu'est « devenue la grande baron nie que j'avais emmenée en « Espagne. Elle est morte, elle est morte, leur répon- « drai-je. 0 douleur » ! Le duc Naime se penche
Analyse
d'Aiineri
de Karhonne.
C'harlemagne,
à sou retour
de Ronoevaux,
aperçoit la ville
de Narbonne qui est au pouvoir des païens.
11 en propose en vain la conquête à tous ses chevaliers ;
Aimeri
seul accepte
et prend la ville.
n' AIMERI DE NARBONNE. — l. BIBLIOGRAPHIE. 1° Date de l.\ composition. Aimeri de Narbonne est un poëme de la première partie du treizième siècle : M. Paulin Paris a pu fixer cette date, d'une frfçon à j^eii j^rés exacte, grâce à quelques vers de ce Roman où il est question d'André, roi de Hongrie. C'est Hermengart qui parle, avant son mariage avec Aimeri : Si me requiert rois Andreu de Hongrie. — Riches hons est, ce ne dedi ge mie; — "X- cités a dedens sa signorie. — Mais il n'aura j à à moi compaignie ; — Car il est vioz, s'a la barbe florie ; — Et si est rouz, s'a la chiere flaistrie », etc., etc. (Bibl. Nat. fr. 1448, fo 55 v»). Or il ne peut s'agir, dans ces vers curieux à plus d'un titre, que d'André II, père de sainte Elisabeth de Hongrie, un des chefs de la cinquième croisade, mort en 1235, et l'on peut légitimement conclure du passage précédemment cité qu'il était encore vivant au moment où fut composée notre Chanson, qui remonterait ainsi au premier tiers du siècle de saint Louis. 11 faut encore observer, avec M. Demaison (et ce sont autant d'éléments pour dater notre poëme), que l'on trouve dans Aimeri de Narbonne d'évidentes allusions aux poëmes suivants qui, par conséquent, sont antérieurs à notre chanson : Roland (vers 84, 145,
232 ANALYSE i)'AniERI DE NARBO.\^E.
■ART. I..VR. n. sur le vieil Empereur, et essaye de le consoler avec de
CHAP. IX. 1 ' i)
douces paroles.
1272 et ss.); Prise de Nobles, v. 92-94, 101-112, 285, 286 ; Girart deViane, 721-727, 731, 732; Charroi de Nîmes et Prise d'Orange, 4523-4532; Couronnement Looys, 4533; Covenant Vivien et Aliscans, 4542; Siège de Barbastre. 4dSd; Siège de Narbonne, Hil3, etc. — 2» Auteur. Aimeri de Narbonne est anonyme. Il est pessible que ce poëme soit du même auteur que Girart de Viane. On y retrouve à peu près le même style, la même physionomie littéraire. Mais ce n'est là qu'une hypothèse. — 3° Nombre de VERS ET NATURE DE LA VERSIFICATION. Dans le ms. tV. 1448 clc la Bibl. Nationale, Aimeri de Narbonne renferme 4,560, et, dans le ms. 24369 (anc. 23 La Vallière), 5,100 vers. Ce sont des décasyllabes rimes. Chaque couplet est terminé par un hexasyllabe. — 4" Manuscrits connus. Cinq manuscrits nous ont conservé le texte d' Aimeri de Narbonne : deux sont en France, a. Bibl. Nat. fr. 1448, f" 41 (treizième siècle), peut-être d'origine bourguignonne ; et è. Bibl. Nat. fr. 243G9 (anc. La Vallière 23), f» 1 (quatorzième siècle); les trois autres sont au British Muséum: c. Bibl. du Roi, 20 D. XI, fo 63 (quatorzième siècle); d. Bibl. du Roi, 20 B. XIX (treizième siècle) ; et e. Hai'l. 1321, f"35. (Ce dernier ms., qui est du treizième siècle, a fait autrefois partie de la bibliothèque de Nicolas-Joseph Foucault, intendant à Caen, dont tous les livres ont successivement passé en Angleterre.) — L'auteur du travail le plus approfondi sur Aimeri de Narbonne, M. Demaison, a divisé les cinq manuscrits à'Aimeri en deux familles. La première .se compose des textes a, b, c ; la seconde, des textes d et e. 11 convient toutefois de remarquer que, dans la première famille, le récit du manuscrit La Vallière est plus développé que celui du ms. fr. 1448 (540 vers de plus). La fin de cette version, d'ailleurs, n'est pas la même que celle du ms. 1448. En effet, tandis qu'on voit, dans ce ms., Aimeri envoyer ses enfants conquérir au loin honneur et biens : « Or se pensa li frans cuens Aymeris, — En autres terre[s] as rois et as marchis. — Envoiera les damoixiaux de pris ; — Si iront honor querre » (f" 68 v°) ; dans le ms. La \'allière, le dénoûraent a quelque chose de plus solennel et qui prépare beaucoup mieux les péripéties des Enfances Guillaume : « Aymeri fu tout droit en son estant : — Guillaume esgarde par moult fier mautalant : — « Biau filz », dist il, « pourquoi m'alez moquant »? — « Père », dist il, « je n'en ai nul talant, — Quar il n'affiert ne n'est apar- « tenant. — Mes une chose sachiez, petit et grant, — Que s'il plest Dieu « que puisse vivre tant — Qu'adoubé fusse de haubert jazarant, — L'escu au « col, el poing l'espié trenchant, — Et bien montez sus bon destrier cou- « rant, — Tant conquerrai sus la gent mescreant, — Parlé en iert •'Si- anz « çà en avant — Trop sont mes frères esbahis et taisant. — Mes, s'il me « veulent servir à mon talant, — Chescun d'euls veull fere riche et ma- « nant ». — Dist Aymeri : « Or oy plait avenant. — Cist est mon filz qui « ainsi va parlant. — Or l'ai plus chier assez c'onc n'oi devant : — Quar il « sera preudome » (î" 30 r"). — 5° Versions en prose. Aimeri de Narbonne a été, au quinzième siècle, traduit deux fois en prose : la première de ces traductions nous a été conservée dans le ms. fr. de la Bibl. Nationale 1497 (f" 5 v» et suiv.), la seconde dans le ms. de l'Arsenal 3351 (anc. B. L. F. 226). Cette seconde version dérive de la première, dont nous allons reproduire avec soin toutes les rubriques : Comment Aymery de Beaulande conquist la cité de Nerbonne par assault d l'aide des jeunes chevaliers de France et d' Alemaigne {i.'^ v v°). — Comment Aymery de Nerbonne envola demender la fille du roi Boniface de Lombardie pour avoir en mariaige (î" ix v"). — Comment le conte Clisson fut occiz par les gens du
ANALYSE b'AIMEUI DE NARBONNE. 233
Charles revient d'Espagne, tête basse et les yeux en
pleurs.
II PART. LIVR. II
CHAI'. IX
conte Aymery de Nerbonne , et ses hommes mors , cliaciez et pris (fo XXI r''). — Comment la cité de Nerbonne fut assigiée des Sarrasins par le j^oïcrchas de •!!• rois qui de la cité s'estoient partis pour aller quérir le secours (f^» xxiv y°). — Comment Aymery de Nerbonne espousa la demoyselle Esmengart, fille du roy Boniface de Lombardie (f° XXX r°) ». — 6» Diffusion a l'étraxger. a. Malgré la saisissante beauté de son début, malgré son caractère profondément épique, Aitneri de Narbonne n'a pas conquis à l'étranger tout le succès dont il était digne. Que cette légende ait été populaire en Italie, c'est ce que prouve l'épisode du " siège de Xarbonne qui a été intercalé dans un texte italianisé de notre Chanson de Roland (inss. fr. de Venise, n» iv, 1'° 88 r» et suiv.) : « Çarlo çivalça à la barba florie, — Guarda sor destra, oit Xerbona scosie, etc. » (Voy. Génin, la Chanson de Roland, p. 523 et suiv., et surtout Eug. Kblbing : Die Chanson de Roland, genauer abdruck der Venetianer Handschrift IV, p. 113 et ss.). D'autre part, il est certain que le compilateur des Nerbonesi a connu notre Chanson. Dans le Pi^ooemio jyrimo (qui ne se trouve pas dans tous les manuscrits) on lit : « Avvenne per avventura di fortuna ch'Amerigo prese la città di Xerbona, etc. (éd. Isola, I, p. 3). Et, dans le premier chapitre : « Carlo avia donata Xerbona ad Amerigo. E Amerigo avia già tenuta la donna ventitrè anni passati, e avia auta d'Almingarda, sua donna, sette figliuoli » {Ibid., p. 5, etc.). Faut-il rappeler que les trois premiers livres des Nerbonesi sont attribués par tous les manuscrits à « Follieri, medico di Amerigo di Nerbona », et que c'est à cause de notre Aimeri que toute cette compilation italienne a reçu ce titre : « I Nerbonesi » ? — b. Deux romances espagnoles sont consacrées au comte Benalme nique (Voy. le bel ouvrage de ililâ y Fontanals, De lapoesia heroïco-popular castellana, Barcelone, 1874, p. 358 et 4.55) ; les Vieux Auteurs castillans de M. de Puymaigre, II, 323 et 350. Ces romances que nous avons déjà eu occasion de signaler (p. 5G ci-dessus) ont été reproduites en 1879 dans le Petit Romancero du même auteur. Elles sont étrangères à la légende de la Chanson française. — c. Au commencement de son Arabellens Entfuhrung, Ulrich von dem Tiirlin raconte brièvement comment Aimeri de Xarbonne conquit sa femme, îlrmengart de Pavie. Xous aurons lieu de i-eparler en détail de ce poème allemand du treizième siècle, dans notre Notice sur les Enfances Guillaume. Mais il convient de dire, dès maintenant, qu'Ulrich von dem Turlin n'a pas directement connu notre vieille chanson (Y Aimeri de Narbonne, et qu'il a puisé toute sa science dans le Willehalm de Wolfram d'Eschenbach. — 7" Édition imprimée. Aimeri de Narbonne est inédit. Dans sa Chronique de Philippe Mouskes, M. de Reiffemberg en a publié un fragment (II, p. clxv), et M. P. Paris en a cité de nombreux passages dans sa notice de Y Histoire littéraire, t. XXII, p. 460 et ss. — 8o Travaux dont ce poëme a été l'objet, a. Dans ses Monuments de la Monarchie française (II, p. 792), Montfaucon avait parlé de celui de nos manuscrits qui porte aujourd'hui, à la Bibl. Xationale, le n° fr. 1448. Rien de plus à signaler avant notre siècle. En 1824, il régnait encore une telle ignorance au sujet des Chansons de geste en général et de celles de notre cycle en particulier, qu'au tome XVI de VHistoire littéraire, dans son Discours sur l'état des lettres en France au treizième siècle, Daunou pouvait écrire, sans étonner personne, la proposition suivante : « Le plus célèbre de « nos poètes est Adenès, auteur d'un Aimeri de Narbonne en 77,000 vers » !!! — b. Mais, depuis lors, quel progrès ! Dans ses fameuses leçons à la Sor-
II PART. LIVR. II
CMAP. IX.
234 ANALYSE D'AIMERI DE lyARBONNE.
Derrière lui marche une armée découragée, des chevaliers épuisés, demi-morts et qui jettent vers la France
bonne, qui lurent publiées par la Revue des Denx Mondes (septembre-novembre 1832), dans sa troisième leçon notamment, Fauriel mettait en lumièi-e les ve'ritables jjroportions de la geste de Guillaume et cherchait surtout à expliquer Tintroduction d'Aimeri dans ce cycle. — c. En 1836 parut le livre de M. Reinaud, les Invasions des Sarvazins en France, où nous trouvons les plus précieux détails sur les différents sièges de Narbonne, d'après les sources arabes qui étaient et sont encore si peu connues en France. — d. Deux ans plus tard, M. de Reiffemberg publiait, comme nous l'avons dit, un extrait à^Aimeri dans l'Introduction du tome II de son Phili^^pe Moushet (p. CLXV). — e. En 1S39, M. Francisque Michel, dans son Rapport au Ministre de V Instruction publique sur les Bibliothéqïies d'Angleterre, décrivait deux des manuscrits du British Muséum où nous a été conservé le texte à'Aimeri de Narbonne (Ilarl. 1321, et Bibl. du Roi, 20, D, XI). — /. L'année suivante, M. Paulin Paris publiait le tome III de ses Manuscrits françois de la Bibliothèque du Roi, dans lequel ce savant initiateur, cet excellent vulgarisateur, résumait brièvement et reliait entre elles les différentes branches de tout le Cycle : « Les Chansons dans lesquelles le père de Guillaume joue un rôle important ont été évidemment réunies plus tard à celles du héros de l'Aquitaine » (p. 123). M. Paulin Paris exprimait là, le premier, une opinion que toutes les recherches postérieures ont confirmée. — g. L'Histoire de la poésie provençale de Fauriel ne parut qu'après sa mort, en 1846 ; mais elle était en préparation depuis de longues années. Fauriel voyait dans Aimeri II, qui fut vicomte de Narbonne de 1105 k 1134, le type réel du héros de notre Chanson : Ce n'est pas sans motif, ditil, que le nom d'Aymeric de Narbonne a été donné à ce père prétendu, à ce • chef imaginaire de toute la glorieuse geste. Plus l'application de ce nom était arbitraire, fausse et bizarre, et plus il est évident qu'elle avait un motif privé et local.... Or ce fut la fille d'Aymeric II qui lui succéda, cette même Hermengart, célèbre dans l'histoire de la poésie provençale, et dont la cour fut fréquentée par les troubadours les plus renommés du douzième siècle. Tout autorise, tout oblige <i croire que ce fut quelqu'un de ces troubadours qui, pour flatter Hermengart, et célébrer la gloire de son père et de son aïeul, morts tous deux en combattant les Infidèles, don\.\ leur nom à un premier conquérant de Narbonne, chef supposé de leur race » (II, p. 410). Nous aurons lieu de discuter ce système ; mais il est certain que, pour le proposer, il fallait que les études sur nos vieux poëmes eussent notablement progressé. — h. Dans son édition de la Chanson de Roland (1850), qui fut trop vantée autrefois, qui est trop déni§y;'ée aujourd'hui, M. Génin signalait, au milieu du Roland italianisé de la Bibliothèque de Venise (mss. français, n"^ iv), l'intercalation d'un épisode qui correspond exactement au début de notre Aimeri et qu'il intitulait : le Siège de Narbonne ; il en publiait un long extrait que nous aurons lieu de comparer tout à l'heure avec le texte de notre Chanson (Génin, pp. 503 et 523). — i. Parmi les notices si intéressantes et si claires que M. Paulin Paris a consacrées à la plupart de nos Romans dans le tome XXII de l'Histoire littéraire (1852), il faut mentionner celle qu'il a donnée à Aimeri de Narbonne. C'est certainement une des meilleures. M. P. Pans adoptait, sur Aimeri, l'idée de Fauriel et disait : « L' Aimeri de notre Chanson fut réellement vicomte de Narbonne de 1105 à 1134. Il avait emplojé une grande partie de sa vie à guerroyer contre les" Sarrasins, » etc. (1. 1., 467, 468j. — j. Le Guillaume d'Orange àe Jonckbloet parut deux ans après, en 1854. Les différents sièges subis par
ANALYSE D'AIMI-Rl DE XARBONSE. 235
tles regards pleins de désirs. Ils vont enfin revoir leurs femmes, leurs enfiinls, leurs châteaux ; ils vont enfin se
Narboune; les rapports exacts entre la légende et l'histoire au sujet de cette ville qui tient tant de place dans notre épopée ; l'origine de ce nom d'Aimeri donné au père de Guillaume (p. 183 et suiv.) : tels sont les points qui ont le plus fixé l'attention du savant hollandais. 11 partage l'opinion de Fauriel sur Aimeri et Hermengart. Même il va plus loin et dit : « L'Hermengarde de 'histoire n'est pas sans ressemblance avec FErmengart de la Chanson. Lorsque son 111s a besoin de secours, celle-ci s'écrie : « Et je meimesi seré chevau- « chant. — S'ai je le cuer hardi et combatant. — S'aiderè je, se Deu plest, « mon enfant ». Par rapport à l'autre, rhistoire nous raconte que lorsque Raymond Bérenger IV, comte de Barcelone, entreprit en 1148 le siège de Tortose sur les Sarrasins, il fut secouru par Guillaume VI de Montpellier, ses tils et Ennengarde, vicomtesse de Narbonne, d la tête des troupes de sa vicomte (1. 1., p. 166) ». — k. M. Dozy, dans ses Recherches sur l'histoire et la littérature de l'Espagne pendant le moyen âge (1860), ne manque pas de donner une origine normande à Aimeri de Narbonne (Voy. t. II, A^^pendices, p. xcviii). Nous avons réfuté ailleurs l'opinion de ce savant sur la légende « des hanaps et des noix que les messagers d'.\imeri firent brûler à Pavie ». Sans doute, on retrouve un fait analogue dans une Chronique 'normande publiée par les éditeurs dea Historiens de France (IX, 327) ; mais cette Chronique ne méi-ite aucune créance, et elle est servilement calquée sur le Roman de Rou. — /. En 1862, dans sa Légende des siècles, Victor Hugo traduisit en vers magnifiques le début à' Aimeri de Narbonne. Ce petit poëme, indtulé Ayrnerillot, est peut-être la meilleure pièce de tout le recueil : nous en citons plus loin un long extrait. C'est aux poètes qu'il appartient d'être des initiateurs : les vers de Victor Hugo ont plus fait, pour la diffusion de notre légende, que vingt oeuvres d'érudition. — m. M. de Puymaigi'e, dans ses Fî'eKu; auteurs castiillaas (1862, t. II, pp. 323 et350, publiales deux romances dont le comte Beualménique est le sujet. — n. En 1865, L. Clarus résumait rapidement notre Roman dans son Herzog Wilhelm von Aquitanien (p. 202). — o. La même année, M. Gaston Paris consacrait, à un résumé analogue, une des meilleures pages de son Histoire poétique de Charlemagne (p. 2.57). 11 y énumérait en outre les différents récits de la prise de Narbonne dans la Chanson de Roland, dans le Philomena, dans la Vie de saint Honorât, et dans le mss. 5003 de la Bibliothèque Nationale (pp. 256-258, 484). — pi. En 1874, Milâ y Fontanals, dans son beau livre sur la « Poésie héroïque populaire castillane » (Barcelone, in-S") ne fait guère que signaler en passant les romances qui sont consacrées au comte Almenique de Narbona (pp. 358 et 455). — q. En 1877, M. Eug. Kœlbing publia â Heilbronn (Henninger, in-18), une édition paléographique de ce Roland de Venise où a été enchâssé l'épisode de la « Prise de Narbonne » (pp. 113 et ss.). — r. Le plus important travail, le travail vraiment décisif sur la matière, est celui de M. Demaison en 1877. Ce n'est, à la vérité qu'une thèse à l'Ecole des Chartes, et les « Positions » seules en ont paru. Mais le jeune érudit a creusé son sujet autant qu'il lui était donné de le fau-e. C'est à lui que Ton doit la division des cinq manuscrits d'Aimeri en deux familles trèsscientifiquement établies ; c'est lui qui, le premier, a longuement énumérè tous les sièges de Nai'bonne ; c'est lui qui a montré comment le ms. de l'Arsenal 3351 (anc. B. L. F. 226), dérive du ms. de la Bibl. Nationale fr. 1497] ; c'est à lui qu'il faut attribuer rhonneur d'avoir battu en brèche le système de Fauriel sur l'historicité d'Aimeri de Narbonne, et d'avoir prouvé que l'Aimeri de la légende ne doit rien à cet Aimeri II, qui mourut en 1134. — s. En
Il i>\nT. i.i\ R.
CUAP. IX.
536 ANALYSE DAIMERl DE NARBOXyE.
"''cHAp':Vx!"' i'^P<^ser un peu. Et ils ont tellement besoin de ce repos, ils sont tellement fatigués, qu'ils oublient la honte de
1878, M. le comte de Puymaigre .réédite dans son Petit Bomancero les deux romances sur le comte Benalmenique. — t. La thèse de M. Demaison vient d'être reprise par M.Gaston Paris (iio?;î«/ua, 1880, pp. 40-42), qui en arrive à conclure que c'est l'Aimeri du douzième siècle qui a fait des emprunts à l'Aimeri de nos vieux poëmes. — v.. Depuis 1871, nous attendons un travail de M. Kœhler sur « un épisode d'Aimeri de Xarbonne » (l'épisode des noix et des manteaux). C'est en partie d'après les indications de M. R. Kœhler que M. Gaston Paris a écrit un article étendu [Romania, 1880, pp. 515-546), où il rapproche et compare les diflerentes manières dont ce stratagème a été compris et rendu dans la littérature des paj-s romans, germains et surtout Scandinaves. — v. Enfin, nous avons la joie d'annoncer à nos'lecteurs que VAitneri de A'«>-èoii;«edeM.Demaison est sous presse (juillet 1F81). — 90 Valeur LrrTÉRAiRE de la chanson. Dans cet étrange Roman, nous trouvons les morceaux les plus éclatants à côté des platitudes les plus révoltantes et des lieux communs les plus vulgaires. Rien n'égale en majesté le début de ce poème, dont le dénoiunent est presque trivial : Desinit inpiscem... Il n'est pas besoin d'ajouter que les passages les })lus remarquables de la Chanson sont également ceux qui sont le plus conformes à la vérité historique, ou, tout au moins, à la tradition légendaire. Rien de plus ennuyeux que le récit de tant de combats contre les Sarrasins ; rien de plus attachant que le tableau de ce grand désespoir de Charlemagne à la vue de Xarbonne dont aucun de ses barons ne veut entreprendre la conquête. Il n'y a peut-être, dans aucune poésie, aucun épisode comparable à ce discours de l'Empereur, lorsqu'il crie à tous ses chevaliers : « Raies vos en, Borguignon et François... — Je remenrai ici, à Nerbonois ». C'est ce qu'a bien compris Victor Hu^o, qui a si fidèlement traduit et si splendidement surpassé encore les beautés du texte original.
II. ÉLÉMENTS HISTORIQUES DE LA CHANSON. On ne peut scientifiquement établir que les propositions suivantes : a. Le Roman d'Aimeri do Narbonne ne renferme aucun élément directement historique. — b. Le plus important, sans aucun doute, de tous les événements racontés par l'auteur de noti-e Chanson, c'est le fait de la possession de Narbonne par les Musulmans. Or, il est certain qu'à trois reprises, au moins, les Sarrasins ont assiégé ou pris Narbonne : 1" Vers la fin de l'année 719 ou au commencement de l'année suivante, Alsamah s'en empara, à la tête d'une im- ■ mense armée. En 721, les païens, battus à Toulouse par Eudes, duc d'Aquitaine, s'enfuirent en Espagne, mais gardèrent Narbonne (Chronique de Moissac, Historiens de France, II, 654; Chronicon Isidori, episcopi Pacensis, ibid., p. 720; Rodrigue de Tolède, Historia Arabum. cap. xi, xu. Cf. D. Vaissete, Hist. du Languedoc, I. pp. 390, 686 et ss.: et Reinaud, Invasions des Harrasins en France, 20-32). 2° En 793, eut lieu cette fameuse invasion de la France par Abd-el-Melek. Les Musulmans s'avancèrent de nouveau jusqu'à Narbonne, en brillèrent les faubourgs et emmenèrent un grand nombre de prisonniers. On sait le reste : Guillaume les arrêta par sa résistance à Villedaigne et sauva la chrétienté. 3<^ Les historiens arabes racontent que, DEPUIS 793, Narbonne tomba plusieurs fois encore au pouvoir des Sarrasins. Dans sa Vie de Louis le Pieux, Funck prétend qu'une telle conquête des païens est absolument impossible, et que la seule hypothèse en est inadmissible. L. Clarus, soutient, au conti-aire, que rien n'est plus vraisemblable. « Les Sarrasins, dit-il, débarquaient leurs corps d'armée sur toutes les côtes chrétiennes qu'ils savaient mal gardées. Et c'étaient les
ci:ai>. IX.
ANALYSE b'AIMERI DE yARBONiyE. 237
Roncevaiix et n'en rougissent plus. Se coucher dans un n i-art. i,ivr.ii. bon lit, sans armes, tel est tout leur rêve. Quant à Ilo-
villes du pays Narbonnais qui (étaient le plus sujettes à ces conquêtes que le voisinage de la mer explique aisément ». Ce qu'il y a de plus probable, au milieu de toutes ces assertions contradictoires, c'est qu'un dernier assaut fut donné à Narbonne en 1018 et 1019 par les? Sarrazins de Conloue et de l'Andalousie qui, d'ailleurs, furent énergiquement l'epoussés et taillés en pièces. (Voy. Adliémar deChabannes, Histor. de France, t. X. Cf. D.Vaissete, II, 150; Reinaud, 1. 1., p. 220, d'après des documents publiés par Assemani et Conde). En résume les trois sieçes oic j^rises de Narbonne en 720, '93 et 1018, suffisent iMur expliquer la légende de notre Roman. — c, Narbonne, d'ailleurs, ne fut pas célèbre que par ces trois faits mémorables ; d'autres événements historiques, non moins considérables, devaient en faire une ville nécessairement légendaire. Aux trois sièges des Sarrasins, il faut ajouter ici deux autres sièges que les Franks firent subir à la même ville, pour l'arracher aux Infidèles : ' En 737, Charles Martel, après avoir pris Avignon, passa le Rhône avec son armée, et vint mettre le siège devant Narbonne qui était au pouvoir des Païens. Le gouverneur d'Espagne, Aùcula (Ocupa), envoya. Amrou au secours de Narbonne. Charles Martel alla audevant du corps expéditionnaire et le battit près de la rivière de Berre; mais, à cause de l'hiver, il fut bientôt forcé de lever le siège (Chronique de Moissac, Historiens de France, II, p. 656, et Pertz, Scrij^tores, 1, 292. Continuateur de Fredégaire, Hist. de France, II, 456 ; Gesta abbatum Fontanellensium, p. 661; Annales Fuldenses, ibid., p. 674; Annales Metenses, ibid., p. 685; Chronique de S. Bénigne de Dijon, Hist. de France, III, p. 318; Chronique d'ilermann, ibid., p. 330; Sigebert de Gembloux, ibid., p. 347; Chronicon Isidori ejyiscojn Pacensis, etc. cf. D. Vaissete, 1, pp. 413-405; Prewves, p. 17.)= ■- En 752. Waifre, duc d'Aquitaine, livre Narbonne au pillage. Les Wisigoths appellent Péjjin à leur aide, et celui-ci vient assiéger Narbonne ; mais il éprouve une vive résistance de la part des Sarrasins et est forcé de décamper pour aller faire la guerre à Waïfre en Aquitaine. Les Wisigoths ne se découragent pas et, après un long blocus de la place par un corps d'armée frank que Pépin avait laissé sous les murs de la ville, les chrétiens qui habitent Narbonne se soulèvent enfin et livrent la place aux Franks. (Chronique de Moissac, Hist. de France, V, 69; Annales Metenses, ibid., pp. 335, 339, et Pertz, Scriptores, 1, 331. Cf. D. Vaissete, I, 412-415.) = Ces deux sièges de Narbonne par les chrétiens (que M. Demaison a mis en lumière et entourés de preuves excellentes dont nous lui empruntons tous les éléments), ces deux événements ont achevé de donner à cette malheureuse cité une importance poétique et légendaire qu'aucune autre ville chrétienne n'a pu lui disputer. = d. Nous avons cru d'abord, après Fauriel, que l'Aimeri de notre poème dérivait d'un Aimeri très-historique, lequel a été vicomte de Narbonne de 1105 à 1134 et qui fit contre les Mores deux expéditions célèbres, la première en 1114-1116 contre les îles d'Yvîça et de Majorque ; l'autre en 1134 (où il périt), de concert avec le comte de Toulouse pour venir au secours d'Alphonse l*"'' qui faisait le siège de Fraga (D. Vaissete, II, 368, 370, 373, 379, 394, 414; Jonbkbloet, Ginllaume d'Orange, II, 160 et ss.) = Pour relier l'Aimeri de l'histoire à celui de la légende, on s'appuyait principalement sur ce fait que la femme d'Aimeri II, au douzième siècle, s'appelait Hermenjart, comme la femme du héros imaginaire de la chanson du treizième siècle. = Mais, à ce système, qu'avait préconisé Fauriel et que nous avions nous-même adopté dans la première édition du présent volume.
Il I>ART. LIVR. II.
riFAT. IX.
238 ANALYSE b'AISlËRI DE NARBONNE.
land et aux Douze Pairs, leurs âmes « sont dans les fleurs du Paradis », et les survivants ne s'en soucient guère.
deux objections fort sérieuses ont été faites. Et nous avons le devoir de les exposer ici dans toute leur force. = Et, tout d'abord, il n'est pas certain que la femme d'Aimeri II se soit appelée Hermenjart, car un acte de 1130 lui donne le nom d'Hermessent. (Catel, Mémoires j^o^'.r servir et l'histoire du Lanc/ii.edoc, \^Y^. 585, 587 ; Rotiumia, IX, p. 42) =: En second lieu, M. Demaison (dans la thèse qu'il a si brillamment soutenue en 1877 à l'Ecole des Chartes) a prouvé que l'Aimeri de notre épopée est mentionné en des textes qui sont antérieurs aux exploits et à la mort d'Aimeri II. L'Aimeri de la légende est notamment cité dans la « Chronique de AVaulsors, » qui fut écrite de 1129 à 1148. Ce chroniqueur parle très-clairement des traditions relatives à notre Aimeri et de son maiiage avec Hermeugart, sœur de Boniface de Pavie. {Sjncilegium de d'Achery, l'"« édition, t. VII, p. 513; 2« édition, t. II, p. 709.) = Un texte semblable est décisif, et il n'est pas scientifiquement permis d'admettre qu'il ait été composé en vue de flatter Aimeri II. = Ce n'est pas tout. La chanson du Voyage à Jérusalem parle de Guillaume et de ses frères (vers 740, 765) et les représente comme fils d'Aimeri. Or ce poëme, que M. G. Paris attribue à, la fin du onzième siècle et que je ne fais remonter qu'aux premières années du douzième siècle, est à coup sûr antérieur à Aimeri II. = Le Couronnement Looys (vers 211) nous apporte le même témoignage et (comme le dit M. G. Paris) « il est assez difficile d'admettre que cette belle chanson soit assez récente pour avoir transformé, en personnage épique, un vicomte de Narbonne, mort en 1134 » (Romania, IX, p. 41). = Donc, l'Aimeri de la légende est antérieur ;\ celui de Thistoire, à Aimeri II. Et il n'est pas téméraire de croire que c'est au souvenir de l'Aimeri de notre épopée qu'Aimeri II a donné à une de ses filles le nom d'Hermenjart consacré "dans nos vieux poëmes (Romania, ibid., p. 42). ^=: Bref, ce n'est pas l'Aimeri de l'histoire qui a été le type de celui de la légende ; mais c'est celui de la légende qui a été copié par celui de l'histoire. Telle est la conclusion de Mil. Demaison et Gaston Paris, telle est la notre. = e. Les autres éléments de la Chanson sont absolument fabuleux.
III. VARIANTES ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE. La légende de la prise de Narbonne a été l'objet de récits très-nombreux et très-divers dont nous allons passer en revue les plus importants : 1« La Chanson de Roland (fin du onzième siècle). — 2° Le rifacimento de la Chanson de Roland qui est conservé à Venise (franc, iv), et dont le manuscrit n'est pas antérieur au quatorzième siècle. — 3° Le Philomena (prem. jjartie du treizième siècle). — 4° Le Chronicon ex veteri martyrologio manuscripto ecclesiœ Sancti Pcmli Narbonensis. — 5° La Tie de Saint Honorât, par Ramon Feraud (vers 1300). — 6° Les Romances esjiagnoles. — 7° Le remaniement en prose contenu dans le ms. fr. 1497 de la Bibl. Nat. (quinzième siècle). — 8° Celui du ms. de l'Arsenal 3351 (anc. B. L. F. 2t^) (quinzième siècle). — 9° Et enfin, Y Aymerillot de Victor Hugo, qui est, en réalité, la dernière forme donnée au début de notre vieux Roman.
1° Dans la Chansox de Rol.\xd, quelques vers seulement sont consacrés à la prise de Narbonne (2995 et suiv.). Il y est dit que Charles, monté sur le fameux cheval Tencendor, triompha de Malpalin de Narbonne. Cette victoire nous est représentée comme antérieure au désastre de Roncevaux. Tout au contraire, le reraanieur du manuscrit de Venise, et l'auteur des Chroniques du manuscrit 5003 de la Bibliothèque Nationale, ne placent la
ANALYSE b'AlMERl DE NARBONML. 239
Charles revient d'Espa^-iie, tète basse et les yeux en n part. livu. n.
l O ' '> CIIAP. )X.
pleurs.
prise de Narbonne qu'après la fin de la guerre d'E-pague (f» 121). Gilles de Paris en son Caroliaus (Bibl. Nat. 6091, f" 17 vo) dit, de son cùtè, que Charles fit enterrer les morts de Roncevaux, tainen ante redactis Siib juga îiarhone populis. = Cf. la chronique d'Alberic des Trois Fontaines, éd. de Leibnitz, Hanovre, 1G98, pp. 115 et 144.
2° M. Génin a publié une partie du « Siège de Narbonne » qui a été intercalé dans le Roland de Venise (f« 88, 2« colonne). Cette version n'est pas exactement la même que celle de notre Aimeri de Narbonne, comme on en va juger par la traduction suivante : « Charles à la barbe fleurie va chevauchant ; — Regarde à droite, a vu Narbonne. — « Dieu, dame sainte Marie » ! s'écrie le Roi. — « Quel est le nom de cette ville qui est si bien « posée »? — Et le duc Xairae : « Je ne veux point vous le celer », répond-il.
— « Elle a nom Narbonne, elle est au pouvoir des païens, — Du roi Alfarse, <i que Dieu maudisse » ! — Notre Empereur a le cœur tout dolent : — « 0 Jésus! ô père omnipotent »! dit-il, — « Que deviendra notre gent de France
— « Si cette cité demeure ainsi »? = Le duc Naime, alors, conseille à Charlemagne de se mettre à genoux avec tous se'^ Fi-ançais et d'adresser k Dieu une ardente prière. C'est ce que fait le vieil Empereur. Et voici soudain qu'une épouvantable tempête fond sur Narbonne et eu abat les murs. Les Français entrent dans la ville, tuent hommes, femmes, enfants. =: « Notre Empereur monta au palais, — Dans la grand' salle de l'ancien temps ; — Les comtes de France y montèrent après lui, — Tout le barnage, toute la fleur de douce France. — Notre Empereur leur adressa affectueusement la parole : — « Francs chevaliers », dit-il, — « Y a-t-il parmi vous un comte « ou un duc, — Un duc, un capitaine, un homme enfin d'une telle vail- « lance — Qu'il veuille tenir Narbonne et tout Vhonor, — Avec dix mille « barons pour le servir »? — ' Dieu n'a pas fait de chevalier qui réponde à l'Empereur; — Tous, dans le palais, tiennent la tête basse, — Tous la condamnent au feu et au charbon : — « Que Narbonne soit brûlée ». — Quand l'Empereur vit sa baronnie, — Et que personne ne lui fait bonne ni mauvaise réponse, — L'Empereur à la chère hardie dit encore ! — « Viens en « avant, Richard de Normandie, — Prends Narbonne : je te la donne vote lontiers, — Avec vingt mille chevaliers pour te servir ». — « Bon roi », dit PJchard, « vous parlez follement. — Il'v a dix-sept ans que je n'ai été « en Normandie. — IJn peuple sarrasin me fait la guerre, — Me prend ma « terre, mes châteaux et ma ville. — Donnez Narbonne à d'autres, bon « roi, je n'en veux point; — Que Narbonne soit brûlée ». = Charles, outré de ce refus, propose la ville à Ogier, qui ne l'accepte pas.= « Ah »! dit le vieil Empereur, «je vois bien que les vrais barons de France sont morts, « — Le comte Roland et le marquis Olivier»! = C'est alors qu'il offre cette conquête à Hernaut de Beaulande : « Je la prends pour mon fils Aymeri- « get », répond le vieux chevalier, et il part seul pour aller chercher son enfant.= « 0 gentil comte », dit à Hernaut le puissant empereur, — ^< Quand « vous passerez à Paris, la grand'ville, — Les dames et les pucelles vous « demanderont, — Vous demanderont au nom de Dieu omnipotent : « — Où « est Charles, le puissant empereur? — Olivier? le paladin Roland? — « Turpin de Reims? et les autres combattants? — 0 beau comte, mentez- « leur, ne leur dites pas la vérité. — Dites -que le puissant empereur est en « grande joie, — Et qu'à la Pentecôte chacun de nous sera de retour à sa « maison ». — « Vous parlez bien inutilement », dit le comte Hernaut. — X Jamais Garin le combattant ne fut un menteur; — Son fils ne mentira
It PART. I.IVR. Il <I'AP. IX.
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Tout à coup les yeux de l'Empereur se sont fixés dans l'espace. Qu'a-t-il donc aperçu du haut de la col-
« point, au nom de Dieu omnipotent » ! = Dès qu'il a fait au Roi cette fière réponse, le père d'Aimeri sort de Narbonne, et, après une longue route, arrive à Paris où il annonce à haute voix le désastre de Roncevaux. C'est une douleur universelle, et le messager lui-même fond en larmes. Puis, il arrive à Beaulande (Bellantj, y prend son fils, le ramène à Charles et le voit installer dans la seigneurie de Nai-bonne. Quant à Charles, il a hâte de se venger de Ganelon et quitte cette ville surnaturellement conqui.se : « Et Aimerig' remist in la cité... » Telle est l'affabulation de cet épisode du Roland de "N'enise (fo^ 88-91). Comme on le voit, elle présente avec celle de notre Chanson des différences notables, mais qui ne doivent, suivant M. Demaison, être attribuées qu'à l'im agination du rem anie ur italien. La principale consiste dans cette intervention miraculeuse de Dieu qui déchaîne contre Narbonne un orage dont notre Roman ne parle point. Dans Ainieri de Narbonne, l'Empereur propose k ses barons de conquérir la ville ; dans Roland, il ne leur offre que de la garder, ce qui est beaucoup moins difficile. Le voyage d'Hernaut, son horreur du mensonge, son arrivée à Paris, les pleurs qu'il fait couler en y racontant la mort des Douze Pairs, toutes ces particularités ne se retrouvent pas dans notre poëme, auquel nous n'hésitons pas cependant A donner la préférence. 11 est à peine nécessaire de parler ici de la langue du fragment de ^'enise, dont le passage suivant donne une idée : « Li emperer sus el palaxio montava. — Apresso lui, lo bernaço de França. — Li emperer a parlé sens dotança : — « Traeç vos avanti, Arnaldo de Bellanda : — Prendi Nerbona, chevos la do en guarda ». — « Bons rois », dit-il, « vos parlé de niant; — Des e set « anz e che no fu en Bêlant ; — Guera me fa una païna çant, — Prendent « mes teres, mes villes vont ardant. — Altruit la done, bon roi, miga no la « domant! — Fous Gresses arda Nerbona el paesant ». — Quant si oit dit, porpensé fu atant » (Génin, 1. 1., 528). 11 est digne de remarque que, dans cette partie du poëme italianisé, on trouve quatre fois le petit vers de six syllabes à la (in de quatre couplets : ce qui semblerait indiquer que le remanieur avait sous les yeux une ancienne chanson munie de cet hexasyllabe à la fin de toutes ses laisses et avec laquelle il a pris, d'ailleurs, plus ou moins de libertés. On sait qu'à peu d'exceptions près, ce petit vers n'a été employé que dans le cycle de Guillaume.
3. Dans le Philomena, c'est encore une tout autre version. La scène se passe avant la guerre d'Espagne : une grande bataille s'engage sous les murs de Narbonne entre le païen Matian et Charles qui sort de Carcassonne. (Bibl. Nat. 2232, f» 45 v».) C'est alors qn'Aimeri fait sa première apparition, dans le Roman : « N'Aymeric que era nebot de Guiraut de Viana e [de] Raynier, payre d'Olivier, loqualh Aymeric fo pueys duc de Narbona » {î° 48). A quelque temps de là, Marsile, qui était en Roussillon, envoie Borel de Combe-Obscure au secours de Matran avec sept mille chevaliers (f" 57 \°). Nouvelle bataille sous les murs de Narbonne : Roland s'y distingue, Roland qui est aimé par la femme de Matran {{"^ 57 vo-67). Mais Aimeri n'y fait pas moins vivement éclater son courage, et c'est lui qui reçoit le titre de duc de Narbonne : désormais il ne portera plus le nom de Beaulande. « Fayt ac K. aquest do à n' Aymeric. L'Emperador mandée que negu no l'apeles d'aqui avant Aymeric de Berlanda, mays Aymeric de Narbona » (f*^ 70). D'ailleurs, Aimeri justifie le choix que Charlemagne a fait de lui : il se mesure avec un terrible Sarrasin, Corbealh de Tortouse et décide en partie la prise définitive de cette ville que deux armées se sont si longtemps disputée (f"' 72-
line? Dans la belle lumière du Midi, une ville splendide, immense, se détache sur Thorizon et apparaît, ra-
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97). Le voilà duc. Son nouveau domaine est immense : il embrasse Béziers, Maguelonne, Uzès, Nîmes, Cette, Avignon, Viviers, Valence, Rliodez, Lodève, Cahors, Toulouse, Alby, Carcassonne, et quelques villes d'Espagne, Barcelone entre autres. Le fils d'Hernaut est solennellement investi de ce magnifique duché (fo 98), et n'oublie pas d'établir tout d'abord un sénéchal à Narbonne (f« 102). Mais Marsile à son tour vient assiéger cette riche cité que les païens ne peuvent se consoler d'avoir ainsi perdue. Aimeri se jette sur les envahisseurs, tue l'Aumaçor et met les Sarrasins en pleine déroute (fos 98-109).
4° Un récit très-différent se trouve dans le Chronicon ex veteri niartyrologio manv.scripto ecclesiœ Sancti Paidi Narbonensis. (Catel, Histoire des cotntes de Toidouse, p. 96.)
5° L'auteur de la Vie de saint Honorât ne doit à nos Chansons, suivant M. Demaison,-« que quelques noms et certains traits épisodiques ». En son livre I, chapitre xxx (Bibl. Nat. fr. 24,954, i'"^ôi. 66, 67, il nous montre « Charlemagne, accompagné d'Estout de Langres, de Gondebeuf de Frise, de Rainant de Beaulaude et d'autres barons, assiégeant sans succès Narbonne, lorsque saint Magons (dont l'arrivée n'est guère motivée) vient s'entretenir avec lui de saint Honorât et de ses compagnons et assure que, s'il a foi en l'intercession du saint, il prendra la ville dès le lendemain : ce qui a lieu, en effet, un tremblement de terre venant fort à propos renverser les mui-ailles de la ville » (Paul Meyer, Romania, \, 245).
6° Nous avons vu déjà que les romances espagnoles n'ont emprunté à la légende d' Aimeri que des traits fort peu précis. Elles nous représentent notre héros fait prisonnier par le Soudan de Babylone, après un siège de « Narbonne la gentille ». Les païens maltraitent le comte : sa femme leur offre, pour la délivrance du captif, toutes ses richesses et jusqu'à ses trois filles; elle s'offre elle-même, et, voyant tous ses efforts inutiles, voyant qu'Aimeri lui-même refuse d'accepter de tels sacrifices, ehe lui dit adieu : « Que Dieu vous fasse rencontrer le paladin Roland »! (Voy. ci-dessus, p. 56; de Puj-niaigre : les Vieux Auteurs castillans, I!, p. 350, et le Petit Ronancero, pp. 84 et ss. ; Milâ y Fontanals, De la 2wesia heroïco-2)02ndar castellana. Barcelone, 1874, pp. 358 et 455.)
1° Le remaniement du manuscrit 1497 de la Bibliothèque Nationale atteste une décadence profonde. On y entend Charlemagne parler sérieusement de sa Chambre des Comptes et de son Parlement, etc. Tous les beaux mouvements de la Chanson primitive ne se retrouvent plus dans ce rifacimento, non plus que dans le suivant (Arsenal 3351, anc. B. L. F. 22Q). On y a supprimé : <.< Allez-vous-en, Normands et Angevins », etc. Tout a été amolli efféminé, défiguré. On s'en convaincra aisément en lisant le fragment cidessous que l'on comparera avec le passage correspondant du manuscrit de l'Arsenal : « Comme Charlemeine se fut du païz d'Espaigne départi pour s'en retourner en France, par le conseil des nobles et gentils hommes qui demourez lui estoient, lesquieulx estoient lassez de guerre et requeroient surtout le repos pour leur corps aissier, que pieç'a n'avoient fait, il chevaulcha tant sans faire long devisement de ses journées et adventures que il aproucha le païs de Prouvence, lequel sciet ausques près de la terre de Languedoch que Sarasins tenoient pour lors et d'ancienneté en avoient jouy et possédé. Et pour ce chevaulchoient les Crestiens qui celui païz ne povoient bonnement éviter le plus diligemment qu'ilz pouvoient, et le plus loings des villes et citez d'icelluy païz, pour le dangier des païens que il ne «(ueroient jà