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IV. IG

242 ANALYSE d'ÀIMERI DE NARBONNE.

'"''nJxv^Jl'''' f^i^^'se, aux yeux de larmée française. Elle a une riche enceinte toute crénelée ; ses murs sont hauts, vins^t-

eiicontrer pour lorz. Mais si celéement ne autrement ne le sceurent faire ceuk qui les guidoient et conduisoient, que Charlemeinne, qui le domage que les païens lui avoient fait en Raincevauls ne povoit oublier, ne veist et apercent à costé, en chevaulchant triste de cueur et dolloureux, une cité grant, belle par semblant, forte et richement bataillie et enforcée, séant en beau paix ausques près de mer. Sy se arresta lors tout quoj' pour la regarder et montrer à ses princes ausquieulx il demenda quelle cité estoit, et se elle estoit en son demeure (sic) ou non. Or chevauchqit assés près de lui à icelle heure •!• chevalier nommé Guinemer, lequel avoit autrefois travercé par là et bien savoit le pais, qui lui repondi : « Geste cité dont vous demandés est « Xerbonne nommée, sire », fet il. « Mais tant est forte de soy et de Sar- « rasins peuplée et de grant lichesse garnie que en ces marches n'a ville ne « cité qui à elle ce puisse ne doie comparer. Sy vous dy bien tant que qui « n'auroit cy endroit ausques ou trop à faire, il ne s"i fait naie bon longue- « ment tenir. Pour ce est il bon d'aler le nostre chemin que Sarrasins ne « puissent nostre train et nostre convenue aparcevoir ». Dieux! comme fut / doUant Charlemeine, qui sur tous les princes du monde estoit d'honneur, de

proesse et de chevallerie renommé, et qui oncques mais n'avoit eu paour de Sarrasin ne d'aultre qui qu'il fust, quant il entendi le chevalier Guinemer qui de soi arrester h\ endroit l'avoit blasmé! Il lui souvint de RoUant son nepveu, de son compaignon Olivier, et des vint mil chevaliers qu'il avoit laissiez occire et decopper en Raincevaulx par la trahison qui firent Guennelon et Marcille d'Espaigne. Sy se prist à plourer lors... Et quant il fut apaisié et que il peust ausques paVler, il tourna de rechief ses yeulx vers la cité, et dist en la regardant : « Trop sui en mon couraige desplaisant, beaux « seigneurs », fet il, « de ceste cité qui tant sciet en beau païz, qui tant est « forte, comme l'en dit. qui tant est peuplée de Sarrasins et où tant a de ri- « chesses, quant ainsi la nous convient eslongner et laissier derrière nous et «< si près de noz marches, que trop noz pourroit en aultrui temps damagier. « Et moult pourroit [avoir] grant prouffit et tout cestui [pais] conquester par « elle, qui la pouroit avoir par siège, par engins ou par force. Si viengne « avant, pour la demander, qui aura le cueur si vaillant de la tenir quant je >^ l'aurai conquestée. Car, par saint Denis qui est le vrai roy et patron de « Erance, et auquel lieu je désire moult aller comme pèlerin, jamais de ces- « tui pais ne sera le mien corps parti ne eslongnié tant que j'aurai la cité de « Xerbonne veue de près et assegie et prise par force, se par amour ne veuil- « lent ceulx qui sont dedans à moy obéir ». Si furent de ce seurement tous les François plus doUans qu'on ne sauroit le dire ne racompter... Car chascun de eulx estoit si las de pêne, de travail et de grant meschief qu'il avoient eu en Espaigne qu'il n'y avoit celui qui ne desirast le repos... Si regardoient les nobles barons l'un l'autre, en faisant chiere ma[rr]ie, ne il n'i avoit celui qui, pour la cité avoir en don ne en garde de par lui, se osast de la demender avancer ne ingérer. Et quant Charlemeine vist que chascun se taisoit, il prist à son nepveu et à ses bon chevaliers qu'il avoit perdus en Espaigne à regreter moult dolantement, et dist comme par manière couroucée et sans nulle fixion : « Hay! Rolans », fet il, « dont Dieu ait l'ame, comment ton « absence m'est au jour d'huy damagable, et la mort de toy et de tous mes « !>arons peu proutfitable et trop nuisible ! Certainement je puis dire que du « milleur grain qui fust en ma granche ne m'est demouré que la paille.... «. Mais je promet à Dieu que jamais ne feray aultre chosse touchant fait de « guei re, ne de pais ne partiray, si l'aurai à mon plaisii- et à l'aide de Dieu

ANALYSE DAIMERl DE AAiiliO.VAZï. ' 213

trois tours la défendent. Au centre de la cité s'élève un "™v^',;'^palais dont les toits reluisent au soleil, et sur le faîte

« conquestée. Et, se nul ne se avance pour la repcevoir, si la tendray je eu « ma main, qui que me conseille le contraire, et y ferai mon séjour pour tout « le païz d'environ conquérir et mettre à l'usaige de la foy crestienne. Sy y « ordonneray mon estât, mon Parlement et ma Chambre des Comptes comme « à Paris. Par ainsi, qui que de moy aura besoing. il me pourra icy trouver « à séjour ». Sy furent lors tous plus esbahis que par avant. En la compaignie de Charlemeine avoit plusieurs princes de grant renom, comme çà après le devisera l'istoire, lesquieuk TEmpereur regarda ententivement. Si apercent entre les aultres Gérard de Vienne, filzdu duc Garin deMonglenne. Et il quant il vist, il rappela pour ce que la terre n'estoit mie longtainne de son pais, et lui dist : « Vouldrés vous point accepter l'onneur de Nerbonne, sire Ge- ". rard »? fet il. Si lui repondi Gérard le Viennois : « De ce vous dy je gi-aus « mercys, sire », fet il; « car, tant qu'à moi, jesuyprouveu du bien de vous, '.< et tiens Vianne et tout le païs qui est ausques joignant à cestuy et voisin « d'un costé de si près, que ai assés à faire à le garder; et Nerbonne est "- si grande chose que quicouques en aura la garde il se peut seurement vana ter de non jamais faillir à guerre. Si conseille que la donnés à ung aultre « qui mieulx la gardera par aventure que je ne sauroie ou pourroie faire, « atendu que je n'ay de charge que trop, et tant que bien me sufiist tant « qu'à présent ». Et quant l'Empereur entendi Geraixl qui se excusa en telle manière, vous devés savoir que il ne fut gueres joieux. Sy regarda çà et là et ^ist plusieurs chevalliers et seigneurs ungs et aultres, ausquieulx il offrit la cité, voire en soi arguant à soi mesmes du reffuz que chascun en faisoit, car il n'y avoit qui en vousist recevoir le don. Et quant il eust sceu sa vollenté des plusieurs, il jura lors pour tierce fois que jamais ne retourneroit en Finance jusques àd ce que elle seroit par lui prise et conquestée. Et dist que, s'il ne la trouvoit à qui baiUier, il mesmes y feroit son lieu et demourance et ung palais édifier, pour faire droit et raison à ceulx qui de lui auroient à besoing. Entre ses premiers chevaliers et barons aperceut Charlemeine le duc Hernault de Beaulande : si l'appella en disant : « Vostre est « ceste cité, sire duc de Beaulande », fet il, « se vous ne la reffusés: car bien <( say qu'elle sera en vous bien emploie. Or la repcevés et m'en faittes pre- « sentement hommaige affin que je voise mettre le siège devant, car pour « tout l'or de ce monde je n'en parju[re]roie le serment que j'en ai fait ». Et quant Hernault, qui bien cognoissoit Charlemeine, savant que là les convenoit demeurer, entendi Tofire que il lui fait -et que il avoit fait à son frère Gérard de Vianne et à plusieurs aultres seigneurs, nobles et vaillants hommes, pour la terre justicier et gouverner et deftendre, il lui respondi assés courtoisement : « Sans terre et sans guerre ore [ne] suis je mie, sire », fetil ; « et bien savés que je tiengs la seignorie de Beaulande qui sciet vers les « marches d" Aragon, où les païens sont, qui tant me donnent à besoigner et « souvent, que moult enviz pourroie cestui païs et cestui là garder eu paix. « Mais d'une chose vous contempterai, ce croire me voulez. J'ai ung beau filz « grant, grox, jeune, apert et legier, qui Aymery se fait nommer, comme bien « le savez. Cellui sçait les tourz de la guerre, car il a frequanté et converti « longuement en vostre compaignie, et a esté avecques moi en cestui voiage « pour vous servir comme les aultres jeunes et nouveaux. Je le ferai venir « devant vous, s'il vous plaist, et lui donnerés ceste terre avecques la cité de « Nerbonne, dont il vous fera hommaige par mon conseil, presens vos barons, « devant lesquieulx je le renoncerai à filz et à Imaige s'il en est refi'usant ». Moult fut joieux Charlemeine quant Arnault lui parla ainsi du sien filz Ay-

Il PART. I.IVR CHAP. IX

244 ANALYSE D'AIMERl DE NARBOiyNE.

!.. éclate, comme un astre, une escarboucle qui suffirait à - éclairer les habitants pendant la nuit. Les pieds de cette

mery. Il lui coramenda qu'il le feist venir lors, et si fist il... Et lors lui dist Charleineiiie assés courtoisement... « Sy veil, pour vostre non acroistre, que « ceste cité soit vostre et que vous la reteniez et recepviez de moy ; car je la « vous octroie en pur don, par ainsi que vous m"en faciez icy présentement hom- « mage devant mes hommes ». Aymery... respondi lors en soubzriant : Vous « me donnés poisson qui n'est mie encore peschié, sire », fet il; « mais je « le repçoisuonpourtant et vous en mercie assés de fois, en faisant proumesse « à Dieu et à vous que jamais ne dormiray ne clioucherai sans le haubert que « j'ai en mon dos jusques à ce que je aurai le castel conquis ». Et à ces paroUes en a fait hommage à l'Empereur et, presens son père Arnault, son oncle Gerart de Vianne et tous les barons qui là estoient, le baisa en la bouche, dont Ernault, le sien père, fut si joieus que merveilles ». (Bibl. Nat., fr, 1497, fos 2 yo — 4 vo.)

8° Le manuscrit 3351 (anc. B. L. F. 226) de l'Arsenal contient un autre remaniement en prose d'ylï/He)*ï, qui, comme M. Demaison l'a démontré, dérive de la version du ms. de la Bibl. Nationale fr. 1497. Nous allons en citer le teste, qui est intéressant à plus d'un titre et que nous prions notre lecteur de vouloir bien comparer attentivement avec la l'édaction du manuscrit de la Bibl. Nat. fr. 1497 : « Comment Aymery conquist Nerbonne dont il fut signeur et gouverneur tout son temps. Après la bataille et mortelle desconfiture de Raincevaulx, s'en parti Charlemaine d'Espaigne dolant plus que ohcques mais, et non sans cause, pour ses amis qu'il avoit perdus. Et aussi convenoit il qu'il feist emmener les corps de Rolant et d'Olivier et des aultres nobles barons en leurs lieux. Advint en chevauchant, atout grant nombre de gens, ainsy comme son chemin se adonna en aprouchant le pays de Prouvence, et passant par terre basse nommée maintenant Languedoc, qu'ils virent une cité belle, grant, fort et rice, apeuplée et habitée noblement ; mais, en icelle ne en icellui pais qui estoit ausques près de la mer, n'estoit point le nom de Dieu aouré ne congneu. Sy se voulurent les chevaliers eslongnier de la cité ad ce qu'ilz ne feussent apperceus de ceulx qui dedens estoient, et rienlant ne desiroient les ungs et les autres comme d'eu.K haster pour venir en France et estre à séjour. Si apperceut bien Charlemaine la manière, et demanda quelle ville s'estoit qu'il veoit à costé de lui, « C'est une cité, sire », ce respondi ung chevalier qui là fut voisins d'icellui pais. « Et, pour ce « qu'en icelle n'a sinon payens et Sarasins qui de la loy Jhesu Crist n'ont « cure, convient il ce passage esche ver affin que aucun dommage ne puis- «. sent porter à ceulx de nostre compagnie ». — « Et comment est nommée celle « cité, beau sire »? fait Charlemaine; « car le me faittes savoir ». — «En non « Dieu, sire», ce respondi le chevalier, « Nerbonne l'appellent ceux qui y ont « esté et qui souvent y conversent par saufconduit ». — « Et de qui est elle « tenue »? ce respondi Charlemaine. — « Par foy, sire », ce dit le chevalier, « elle est tenue d'un moult lier admirai, riche roi et puissant plus que nul « de ceulz qui furent en Espaigne. et avec ce est grant et terrible comme « ungjayant, car il est de l'estracion, et se son nom voulez savoir, il est « appeliez Desramé qui moult a de terres et grant seignourie ; sy lui est tout « cestui pais en obéissance, jusques au gué du Rosne, et se tient commune- « ment à Cordres sur mer, et sachiés que à moult grant paine lui puet l'en « estre nuisant ». Sainte Marie ! comme l'Empereur fut pensifs quant il ouy ainsy parler le chevaher! Il s'aresta tout quoy adont, et demanda ses arnaes. disant que de plus près vouloit la cité veoir. Les compagnies furent arestées adont et le çrrant train et charroy de main en main, si furent les armes def-

ANALYSE h'AIMERI DE NARBONNE. 215

ville charmante sont baignés par la mer qui hii amène ■> ''^;^;'^; "• mille dromons chargés des marchandises du monch^ en-

fardelées, prises et vestues d'un chascun, dont on ne seut qui fut le plus joieux ; car mestier avoient de repos plus que de guerre, de quoy les pluiseurs firent de ceste heure en avant double, et moult furent repentans d'avoir par k\ pris leur chemin. L'Empereur s'arma lin de compte; si firent tous les haulz princes, comme Ogier de Dampnemarche, le duc Navmon de Bavière, Salmon de Bretaigne, Reignier de Gennes, Hernault de Beaulande, Gerart de Viennois, Huguon de Berry, et assez d'autres qui moult estoient preux et vaillans, lesquels n'eussent pour nulle chose desdit l'Empereur. Et quant chascun fut prest, lors se mist l'Empereur à chemin, faisant conduire son dragon devant, que tous Sarasins du monde craingnoient et congnoissoient pour enseigne; et veu l'avoient en Espaigne et ailleurs en laisant ses conquestes. Si n'y eust Sarasin tant hardi qui de la cité se partist, mais montèrent aux murs et creneaulx pour veoir le maintien des crestiens. Moult fut joieux Charlemaine quant il vist la cité si forte, si belle, si bien emparée et bastilliée, et de grandeur assez spacieuse. Il loua Dieu lors et dist à soy mesmes que jamais d'illecq ne partira si l'aura ançois par force conquise et soubzmise à loy crestienne, puisque si près estoit voisine de son empire. Et quant il l'eust bien avisée tout entour, il assambla ses barons voire arrierre d'illecq, ad ce que ceulx dedens ne leur peussent porter nuisance de trait ou autrement, et leur dist : « Veez cy ciste plaisante, beaulx « seigneurs », fait il, « Ijien assise, forte et en beau païs, et marchist assez « près de mon royaulme. Sy est dommage quant elle ou ceulx qui sont « dedens habitans ne scevent qu'est Jhesu Crist, et de la loy que nous te- « nons. Et moult nous seroit chose honteuse de nous départir sans la con- « quester, qui seroit aysée chose affaire et en petit de temps, comme il me « semble, mesmement que il n'a, comme je crois, leans deffense qui nous en « sceut garder. Pour quoy je l'abandonne â cellui qui le hardement osera « emprendre de la garder contre la geste sarasine, mais que je l'aye con- « questée ». Et quant les haulx barons entendirent rEmpereur qui jamais n'avoit eu le cuer saule de guerre, chascun d'eulx fut moult esbahy, et n'y eust cellui qui ung tout seul mot respondist. De quoy Charles commencha •

devant eulx tous à larmoyer : car lors lui souvint il de Rolant, d'Olivier et de la chevalerie qu'il avoit en Raincevaulx perdue. « Or voy je bien, lieaulx « signeurs », ce fait il, que plus n'y a de Rolant en ir.on hostel, je congnois « que Olivier est pardu, et croy que ma chevalerie soit morte, et que avecq « s'en soit vaillance fuie, quant sy hardi n'y a qui une cité que je me «. oblige à conquérir et baillier ose prendre la garde contre les ennemis de « noslre foy. Sy me soient ainsy aidant Dieu et saint Denis, que jamais de « mon aage ne partiray de devant jusques ad ce que je Tauray mise en ma « subjection : sy la tendrai en ma main, et, qui aura de moy afaire, il « vendra icy de tous les païs à moy obeissans. voire si je ne treuve qui de « la garder se vueille entremettre ». Charles commanda le siège lors, et fist on illec dessence (sic) tentes, trefs et pavillons et autres choses propres à siège tenir. Sy devez savoir que mie ne furent les escuiers , variés et garchons de repos ; ains s'entremist ung chascun pour son maistre ou son seigneur appointier de logeis; et, quant le tref royal fut levé, lors manda l'Empereur ses princes, barons et chevaliers pour jurer le sie^e en leur présence, et entre les autres avisa Gerart de Vienne ; sy lui dit : « A vous sui « moult tenu, sire Gerart », fait il ; « si vous vouldroie recompenser telle- « ment que tousjours peuissions estre bons amis : je vous donne ceste cité « qui mie n'est de reflus, car elle estoit en bon pays assise, près de la mer

u PART. LivB. II. tier. C'est une activité merveilleuse, c'est un coup d'œil

CH.VP. l.\. ' i

incomparable. Jamais Gharlemagne n'avait encore vu

« et en plaine terre ; si pourez par icelle conquérir tout cestui pais et tenir « en vostre main malgré tous les Sarasins du monde ». — « Vostre merci, sire », ce lui respondi Gerart, « de terre ai je assez pour le présent, et se « de plus en prendre m'entremettoie, ce me pouroit plus, par adventure, « tourner à dommage que à prouflit, mesmement que j'ay assez affaire à « garder le mien dont il me souffist et doit soufflre très grandement, et « comme racompte ung sage en proverbe notable disant en deux vers :

« Le vraj' repos ne gist mie en l'avoir, « Mais seulement en soutîisance avoir ».

Sy fut Charles plus dolant que par avant, et bien dit que, s'il ne treuve à qui la baillier, qu'il la conquestera et fera son palais faire, sa chambre dès illec ordonner, et sa propre demourance. Sy lui pouront tous ceux de son obéissance venir veoir, se de lui ont aucun besoing. Il regarda plusieurs autres princes auxquelz il fist comme il avoit fait et dit audit Gerart. Mais tant estoient mattés de la guerre que nul ne lui respondi ad ce qu'il disoit. Et lors vist Hernault de Beaulande, lequel estoit assistant comme l'un des vaillans hommes de sa maison. « Et vous », fait il, « Hernault, beau sire, « ferez vous comme les autres? serez vous de la cité de Nerbonne reffu- « sant? Je la vous octroie; s'en vous ne tient et se me croyez, vous n'en «,< ferez mie reffus, car bien vous appertient et croy que sur tous autres et « contre tous hommes la saurez bien défendre ». — « Pardonnez-moi, sire », ce respondi "Hernault, «je ne reffuse le don que vous me présentez, ne je « ne le retiens ; et, se la raison voulez avoir de moy, vous savez que de « vous tien je la cité avecq la terre de Beaulande qui costoie et marchist « à Arragon et autres pais sarrasins, ou du moins ne sont mie encores si « fermes que trop n'eusse contre eulx à besongner, se trop m'avançoie «. d'entreprendre grant charge de terre ou de quelque autre gouvernement « que cellui dont je me suis tousjours entremis ; et comme dit ung sage en , ;< notalile proverbe par deux vers ainsi rimez :

« II vauldroit mioulx à moyen estât tendre « Que le trop grand toute sa vie attendre.

« J'aime mieux, de ma part, tenir et garder ce que j'ay conquis, tenu et « gardé jusquez à cy que tant embrasser à ung fais qu'il me convenist tout « laissier cheoir en ung tas; mais tant vous dy je bien et respons que j'ay « ung filz, grant damoisel, puissant de corps et d'am[e] : s'en lui a bon «. courage, lequel je feray cy venir, présent vous, auquel vous ociroierés, « offrerez et presenterés ce que moy et pluiseurs autres ont reffusé, et, s'il c< ne le reçoit, sachiés que, de mon vivant, ne le tendray à filz : c'est Ay- « mery, lequel n"a point de terre, sy me semble que jà ne la devra reffu- « ser ». L'Empereur commanda faire venir Aymery lors, et il fut appelé. Et quant il fut devant, l'Empereur le regarda moult ententivement, disant : « Vous estes chevalier, Aymery », fit il, « beaulx amis, et servi m'avez « longtemps sans ce que gaires ayés de moy amende. Je ne vueil non pour- « tant vos paines retenir, ainçois vous vueil à mon povoir recompenser, « non mie pour tous salaires, mais pour une fois seulement vous octroie <.< ceste cité : par ainsi que je la conquesteray et mettray france et nette en « vostre possession, vous la garderez et tendrez de par moy et en mon nom,

ANALYSE h'AlMERI DE NARDON.yE. 217

de cité aussi belle. Alors il relève la tète, alors il essuie >■ ''^^^^;^!''J^- " ses larmes, et, (ruii front très-fier, les narines dilatées

.< s'il en est mestier. Et je vous promettray par saiut Denis et [par] la <.<. couronne dont je fus couronné, de vous la garandir, de vous secourir et « faire tout ce que seigneur doit faire à vassal, et mieux vous feray se « ainsy le voulez acorder ». (Bibl. de rArsenal, 3351, (anc. B. L.-F. 22Q), fo3 223-227.)

90.-11°. Nous ne citons ici que pour mémoire les Chroniques de France, du ms. 5003 de la Bibliothèque Nationale (seizième siècle), fo 120 ; les Conquestes de Charlemaine de David Aubert (1458), où la « Prise de Narbonne » n'est considérée que comme un épisode de Roncevau.x et où elle est racontée après la mort de la belle Aude; les Annalles et Cronicques de France de Nicolas Gilles (Paris, 1538, t. I, cxxxi-cxxxii) ; etc., etc.

12" Nous avons cité dans notre tome II (l^e éd., pp. 101, 102) le Mariage de Roland, de Victor Hugo. L'auteur de la Légende des Siècles s'était proposé, dans ce petit poëme, de traduire un des plus beaux passages de Girart de Viane ; dans son Aymerillot, il a imité de main de maître le début de notre Aimerl de J^arbonne, et nous renvoyons volontiers nos lecteurs à ce chef-d'œuvre qui les dédommagera de tant de platitudes contenues dans les rifacimenti du quinzième siècle. Nous nous contenterons d'en donner ici quelques vers et prendrons soin, comme pour le Mariage de Roland, de marquer en italiques les tons faux ou les notes dissonantes qui sont trop en désaccord avec notre antique Chanson :

L'Empereur fit le tour de tous ses capitaines... 11 appela les plus hardis, les plus fougueux, Ils refusèrent tous. ... Alors, levant la tète. Se dressant tout debout sur ses grands étriers, Tirant sa large épée aux éclairs raeurlriers, Avec un âpre accent pleiii de sourdes huées Pâle, etfrayant, pareil à l'aigle des nuées, Terrassant du regard son camp épouvanté. L'invincible empereur s'écria ; « Lâcheté O comtes palatins, tombés dans ces vallées, O géants qu'on voyait debout dans les mêlées, Devant qui Satan même aurait crié merci. Olivier et Roland, que n'ètes-vous ici ! Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne. Paladins ! Vous, du inoins, votre épée était bonne, Votre cœur était haut, vous ne marchandiez pas. O compagnons couchés dans la tombe profonde. Si vous étiez vivants, vous prendriez le monde ! Grand Dieu ! que voulez-vous que je fasse à présent? Mes yeux cherchent en vain un brave au cœur puissant, El vont, tout effrayés de nos immenses tâches, De ceux-là qui sont morts à ceux-ci qui sont lâclies. Je ne sais point comment on porte des affronts ; Je les jette à mes pieds, je n'en veux pas! Barons, Vous qui m'avez suivi jusqu'à cette montagne. Normands, Lorrains, marquis des marches d'Allemagne, ^Poitevins, Bourguignons, gens du paj's Pisan, Bretons, Picards, Flamands, Françiiis, allez-vous-en ! Guerriers, allez-vous-en d'auprès de ma personne. Des camps où l'on entend, mon noir clairon qui sonne, Rentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous. Allez-vous-en d'ici, car je vous chasse tous !

Il PART. LIVR. Il, CHAP. IX.

par le désir : « Je veux cette ville, et je l'aurai », s'écrie-t-il '.

Le duc Naime, comoie on le sait, représente l'expérience auprès du trop pétulant Empereur, auprès de ce Charles qui avait encore le cœur jeune à cent ans. Mais l'expérience est sans enthousiasme ; elle ne se passionne pas, elle ne s'aveugle point. Aussi le vieux Bavarois essaye-t-il d'apaiser l'oncle de Roland : « Cette (* cité est trop forte ; elle est défendue par des milliers « de païens ». — « Non, non », reprend Charles, «je « veux cette ville, et je Faurai ». — a Ayez pitié de « vos barons, ils sont si las » ! — « Je veux cette ville,

Je ne veux plus de vous : retournez chez vos femmes.

Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes !

C'est ainsi qu'on arrive à loge (Van aïeul.

Pour moi, j'assiégerai Narbonne à moi tout seul.

Je reste ici, rempli de joie et d'espérance !

Et quand vous serez tous dans notre douce France.

O vainqueurs des Saxons et des Aragonais,

Quand vous vous chaufferez les 2'ieds à vos chenets,

Tournant le dos aux jours de guerres et d'alarmes.

Si l'on vous dit, songeant à tous vos grands faits d'armes

Qui remplirent longtemps la terre de terreur :

« Mais où donc avez-vous quitté votre empereur»?

Vous répondrez, baissant les yeux vers la muraille :

« Nous nous sommes enfuis le jour d'une bataille,

« Si vite et si tremblants et d'un pas si pressé

« Que nous ne savons plus où nous l'avons laissé »!

Ainsi Charles de France, appelé Cliarlemagne,

Exarque de Ravenne, empereur d'Allemagne,

Parlait dans la montagne avec sa grande voix :

Et les pâtres lointains, épars au fond des bois,

Croyaient en l'enteiulant que c'était le tonnerre

1. Aimeri de Narbonne, Bibl. Nat., ras. fr. 1448, f" 41 v°. La Chanson commence (f» 41 r"; par un méchant prologue qui a été évidemment ajouté aprts coup : « A ceste estore dire me plaist entendre; — On i puet moult ljon.s esanples aprendre. — Si veul •!• pou de ma science espandre,

— Pour ce que cil si fait trop à reprandre, — Qui seit lou sens et ne lou velt aprendi'e : — Car sens covers, ce vos di sans mesprendre, — Sanble lou feu c'on couvre soz la cendre, — Qui desoz art et flame ne velt randre.

— Et, pour ceu, dirai sans plus atendre — Bo plus prodomme qui fust puis Alixandre. — Très bien lou sevent li grignor qt li mendre. — Por ce fait miolz la chançon à antendre — Qu'elle est de haute ystore ». Vient ensuite un pompeux éloge d'Aimeri et de l'empereur Charlemagne : « -Vil- rois

avoit en sa subjection — Qui tuit tenoient de lui lor région — Por lui fist

Dex miracles en sa vie. etc. ».

ANALYSE B'AniERI DE NARBO^NE. 249

« et je l'aurai ». — « Vous n'ignorez pas que sous n part. uvr. n.

•> . . CHAP. IX

« cette ville étrange sont des souterrains immenses

« qui aboutissent à Saragosse , à Orange , à Tou- « louse ». — « J'aurai cette ville. Quel est son nom »?

— « Narbonne )x '.

Charles s'entête clans son désir ; mais il ne veut pas se charger lui-même d'une entreprise aussi rude, et cherche dans les rang de ses barons celui qui aura l'insigne honneur d'assiéger et de prendre Narbonne. Naime est trop vieux pour accepter cette offre, et, d'ailleurs, il faudrait un an pour venir, dit-il, à bout de cette entreprise ■. Mais Dreux de Montdidier passe alors auprès du roi : « Tenez, Dreux, je vous donne « Narbonne ». — « Non, Sire », reprend le baron, « je vais aller me faire baigner et ventouser. Il y a un (( an que je ne me suis couché sans mon haubert dou- « biier. Donnez Narbonne à d'autres » ^ — « Eh bien » ! dit l'Empereur à la barbe fleurie, « c'est à Ri- « chard de Normandie que je ferai ce beau présent ».

— (( Non », répond Richard, « j'ai la chair blanche « de fatigue et me sens tout blême. Ah! si j'étais en « Normandie ^ »! — « Et vous, Eudes de Bourgogne, « n'acceptez-vous pas le don que je vous en fais »?

— (( Non, ma terre est trop belle, et je n'en veux pas « d'autre. Puis, j'apprends qu'un duc d'outre-Saône a « envahi mon duché, et il faut que j'aille le délivrer ».

— « Et vous, Girart de Roussillon »? — « J'ai besoin de dormir ^ ». Ces réponses allument déjà la colère du grand Empereur. Son front rougit, son sang bout : « 0 les lâches » !

Toutefois Charles ne se décourage point et passe en revue tous ses barons. Voici Ogier de Danemark qui

1. Aimeri de Narbonne, Bibl. Nat., ms. fr. 1448, f<> 42. — 2. Ibid., f» 43.

— 3. Ibid., ibid. — 4. Ibid., ibid. — 5. Ibid., fo 43 V.

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