II PART. LIVR. II CHAP. IX
250 ANALYSE WAIMERl DE NARBONNE.
a frappé tant de grands coups de lance, Ogier qui eût été digne d'être au nombre des Douze Pairs et de mourir comme eux : a Prenez Narbonne, Ogier ». — « Non », dit-il, « j'ai assez d'autres terres ». — a Et « vous, Salomon, n'en voudriez-vous point »? — « Non, « je pense à ceux qui sont morts là-bas ; que Dieu ait « leurs âmes ». — « Et vous, Godefroy l'Allemand »?
— « Non, il y a trop longtemps que je n'ai vu ma « femme et mes enfants, et j'ai perdu tous mes hom- « mes en Espagne ». — « Et vous, Anséis de Carce thage »? — « Non, cette Narbonne est trop petite <c pour moi, et j'y serais comme un oiseau en cage ».
— « Et vous, Hernaut de Beaulande » ? — « Moi, je (( suis trop vieux. Sire. C'est affaire à un damoiseau « d'accepter une telle conquête » '. La colère de Charles devient alors terrible ; dans ses veines qui frémissent, son sang bout encore plus fort. Il semble grandir sur son cheval et devenir gigantesque à mesure que les âmes de ses chevaliers se montrent plus étroites et plus petites. On sent bien que ce courroux va formidablement éclater.
Hoel de Cotentin refuse encore le don de l'Empereur. Doon de Montcler refuse. Girart de Yiane luimême refuse, et se montre par là indigne d'appartenir à \'d (/este honorée, à la geste de Garin. « Où est Roland » ? s'écrie alors la grande voix de Charles tonnant dans cette vallée. « Où est mon neveu Roland? Ah! (( ce n'est pas lui qui reculerait ainsi, et Narbonne ne « resterait pas aux Sarrasins, si ce bon chevalier vivait. « Mais il n'y avait qu'un Roland dans le monde, et je « vois bien, hélas! que la chrétienté n'a plus de véri- « table ami » -. Et Charles pousse des cris de douleur.
1. Aimeri de Narbçrae., Bihl. Xat. fr. 144S, fo 43 v". — 2. Ibid., i^ 44.
CIIAP.
Soudain il se relève, il se dresse de toute sa hauteur, " '^fT-z'^j' il fait monter à son visage une fierté, une ardeur toute juvénile et sublime, il bondit sur son cheval, il apparaît radieux de fureur : « Allez-vous-en, allez-vous- (( en » ! crie-t-il à ses barons épouvantés. « AUez-vous- « en ! Bourguignons et Français, Angevins et Flamands , « Poitevins et Champenois, Lorrains et Bretons. Seul, « je resterai devant Narbonue. Pour vous, retournez en « France. Et si l'on vous demande où vous avez laissé (( le roi Charles, vous répondrez, Français, que vous (( Favez laissé faire seul le siège de Narbonne. Allez- « vous-en » ' 1 Certes, ils n'ont pas été aveuglés par un enthousiasme exagéré, ceux qui ont vu dans ce début de notre poëme un des plus merveilleux épisodes des épopées de tous les peuples et de tous les temps. Certes, Victor Hugo était bien inspiré le jour où il traduisit en vers incomparables ce fragment de notre poésie nationale où éclate une si vraie, une si profonde beauté. Pourquoi de tels accents sont-ils si rares dans nos vieilles Chansons, et en particulier dans la geste de notre Guillaume ?
Quant aux barons de Charlemagne, ils furent terrassés par ces grandes paroles et par le regard qui les accompagnait : <( J'ai mon fils », dit alors Hernaut de Beaulande, « j'ai mon fils Aimeri qui se chargerait bien de « prendre cette ville ». Charles, tout adouci, se tourne vers le jeune homme, et lui dit : « Je vous donne Nar- « bonne, prenez-la ». — « Oui »! s'écrie cet autre Roland, « je la prendrai, et je vengerai la mort de vo- « tre neveu, et je chasserai les païens de l'Espagne ». Toute l'armée, dans cet instant, n'eut qu'un regard et contempla Aimeri. Il était très-beau, droit et fort ', mo-
1. Aimevi de Narbonne., Bil.l. Xat. fr. 1448, P 44 v^.— 2. Ibid., f" 45.
II PART. LivR. II. cleste et fier : Sinples et dons fut envers ses amis, — Et
CHAP. IX. ■'■
-— fiers etfel envers ses anemis. « Mais y>, lui dit rEmpereiir,
« n'as-tii pas été au nombre de mes ennemis, lorsque « j'ai fait la guerre à ton oncle Girart »? — « Oui », répond franchement Aimeri, « et même je t'ai rudement « haï. Certes, j'ai été ton ennemi, et le serai encore « dès que tu le voudras. Je n'ai -rien au monde, mais « sache qu'avec l'aide de Dieu, je ferai conquête ». — « Eh bien! Narbonne est à toi ». Le fils d'Hernaut se jette 'alors aux genoux de l'Empereur, qui le relève : «,Je te veux bien aimer », lui dit Charles. « Tu dois « être pour le moins aussi pauvre que tues fier ». — « Rien n'est plus vrai », reprend Aimeri, « mais est-ce « que Dieu n'est pas là-haut, dans le ciel » ? Belle réponse, et sur laquelle nous voulons rester !
C'est ainsi que, que parmi tous les barons de l'Empereur Charles, un seul eut le courage de se proposer pour prendre la cité de Narbonne. Et celui-là n'était qu'un pauvre jeune homme sans argent et sans terres. Mais il allait bientôt s'appeler Aimeri de Narbonne ; mais il allait avoir pour fils le grand Guillaume Fièrebrace, libérateur de la France et de l'Église '.
1. CnARLEM.vGXE DEVANT Narboxxe. {Traductioix littérale.) [Après Roncevaux] Charlemagne revint au riche pays de France, -=- Triste et colère, comme bipn vous le croyez. — Et les Français re\-inrent avec lui ; et chacun d'eux se lamente. — Ils ont bien l'apparence d'hommes que la douleur travaille rudement. — L'Empereur chevauche devant tous les siens — Sur un mulet de Syrie. — Il pense aux douze Pairs, et de là sa tristesse. — Il adresse à .Jésus-Christ une ardente prière pour leurs âmes, — Afin que Dieu leur donne place dans la vie qui ne finit pas : — « Ah ! beau neveu Roland, « puisse votre âme être sauvée, — Et avoir au paradis la vie qui ne finit « pas! — Mais moi, que dirai-je tout à l'heure au riche pays de France? — « Que dirai-je à Saint-Denis, la maîtresse abbaye? — Car je vais y trouver « réunis tous mes chevahers, — Et ils me demanderont des nouvelles de la « grande baronnie — Que j'avais avec tant d'empressement conduite en Es- « pagne. — Que leur répondrai-je, ô dame sainte Marie, — Si ce n'est ces « seuls mots : « Vaincue, morte »! — « Sire », dit Naime, « ne parlez pas « aussi follement : — Une telle douleur ne vaut pas une aillie. — Les com- « tes sont morts, vous ne les ressusciterez pas. — Tout cela est l'œuvre de
ANALYSE WÀlMERI DE NARBONNE.
I PART. LIVR. II
CHAP. IX
Charles, tout joyeux d'avoir enfin trouvé un homme parmi ses chevaHers : « Français, Flamands et Ber-
« Ganelon que Dieu maudisse ». — « Cet homme », dit Charles, « a désho- « noré la France. — Quatre cents ans et plus après ma vie — On fera en- « core des chansons sur ma vengeance ». — Alors ils laissent le parler et suivent leur chemin, — Charles avec tous les siens.
Grande fut la douleur dont je vous parle, — La douleur des vassaux et des barons. — Cependant, avec tout ce qu'il a pu ramener de son armée,
— Charles s'en revient. — Notre Empereur a descendu un tertre — Et, comme il va en granr un autre, — Il presse le pas de son cheval — Et se prend à jeter son regard vers sa droite. — F^ntre deux montagnes, près d'un golfe de la mer, — Sur une montagne, il aperçoit une ville — Que les Sarrasins ont fortifiée. — Elle est bien close de piliers et de murs. — Aucun homme n'en a jamais vu construire de plus forte. — Nos Français y voient les arbres qui se balancent au souffle du vent ; — Il y a là des ifs et des érables à foison ; — Et il- n'est pas de plaisirs comparables à ceux qu'on y voit. — Vingt tours sont-là, en pierre de liais toute claire, — Avec d'admirables créneaux. — Dans tout le monde, il n'y a pas si grand parleur — Qui ne dût employer tout un jour d'été — S'il voulait décrire complètement toute cette construction. — Et ce sont les païens qui ont aussi fortifié la maîtresse tour. — Les créneaux en sont scellés à plomb ; — Jusqu'à la hauteur de ces créneaux un grand arc est jeté. — Et sur le faîte du palais principal — On a placé une esearboucle — Qui flambe et jette une lueur brillante — Comme le soleil qui se lève au matin. — Par une nuit obscure (et c'est la pure vérité) on la peut voir de quatre lieues. — D'autre part est la grève de la mer — Qui amène aux habitants tout ce qu'ils peuvent désirer.
— Dans les grands dromons qui abordent sur cette rive — Les marchands
entassent mille trésors — Dont ils pourvoient surabondamment la cité.
Rien de ce qu'on peut souhaiter, rien ne manque à cette ville, — Rien de ce dont on peut avoir besoin pour se faire honneur. — Charlemagne se prend à contempler la cité, — Et à la convoiter fortement dans son cœur.
— Il appelle alors le duc Naime. — « Beau sire Naime », dit Charles le baron, — « Dites-le moi bien vite et ne le cachez pas, — « Quel est le nom
« de cette admirable ville ? — Celui qui la tient, certes, peut se vanter
« Que, dans le monde entier, il n'y a peut-être pas sa pareille; — Celui-là « ne craint pas qu'aucun homme lui fasse tort. — Mais, par l'Apûtre qu'il « nous faut adorer, — Ceux d'entre vous qui voudront retourner en France
— Devront passer par les portes de la ville. — Car. je vous le dis sans
« mentir et en toute vérité : — J'ai le dessein de conquérir cette cité
« Avant d'aller en France »
Naime entend le roi Charles — Qui vient de donner à ses barons ce nouvel et grand effroi, — Et il lui a dit bellement, à l'écart : — « Sire, par « Dieu, j'entends là d'étranges paroles — Et je n'ai jamais vu d'homme « rempli d'un tel orgueil. — Mais, sachez-le bien, par la foi que je vous
Attaque et prise
de Narbonne
par l'armée
française.
Exploits
d'Aiineri qui
après le départ
de Charlemagne,
reste seul
dans la
ville conquise.
vRT. LivR. H. « ruyers, écoutez bien », dit-il. « Depuis la mort de
:[iAP. IX. J ' ^ ^ 7 1
(( Roland et d'Olivier je n'avais pas pris de nourriture;
« dois, — Si vous voulez avoir la cité que je vois là-bas, — Vous n'en aurez « jamais, je crois, acheté d'aussi chère. — Jusqu'au val de l'Amiénois, il « n'en est pas de si forte. — Elle ne l'edoute ni assaut, ni pierriùres, ni « beflrois. — Celui qui la tient a sous la main trente mille Turcs qui font « grand tumulte. — Chacun d'eux a ses bagages et ses armes. — La ville
« ne redoute aucun siège, elle en fait fi -r- Quant à vos hommes, ils
« sont tous, en vérité, si fatigués — Que trois d'entre eux ne valent pas une « femme. — Vous n'avez pas de baron, de comte, de prince, de roi — Qui « désire assaut ou bataille, — Ni qui au besoin voulût de ceci ni de cela. « — Car ils n'ont mangé que du fourrage et de Tlierbe. — Vous n'avez pas, « je crois, un homme, oui, un seul homme — Qui soit de force à porter « armes et bagages, — Tant ils ont eu de travail et de peine! — Pour ne <■< parler que de moi, droit Empereur. — Par la foi que je vous dois, je « voudrais bien être — Dans mon royaume de Bavière ».
Quand Charlemagiie a écouté le duc Xaime, — De colère le sang lui tourne. — Et, furieux comme un sanglier, il lui répond : — « Qu'il n'en « soit plus parlé, beau sire Naime ; — ]Mais, par la foi que je dois au Roi « de Majesté, — Je ne rentrerai pas dans le royaume de France — Avant « d'avoir conquis cette cité. — Allez-vous-en, si c'est voti'e bon plaisir ; « — Mais, par le serment que je vous en ai fait, — Si nombreux que soient « ceux qui iront, je resterai, moi»
Charles appelle alors un comte de haut parage — Qui se nomme Dreux et que Ton tient pour sage. — Dès que l'Empereur au cœur fier l'a aperçu, — Il lui adresse doucement la parole :
« Avancez, Dreux de Montdidier. — Vous êtes le fils d'un vaillant cheva- « lier, — et l'on vous doit aimer et tenir cher. — Tenez cette cité, tenez « Narbonne ; car c'est à vous que je la veux laisser, — '■ Et vous aurez à « justicier toute la terre — Depuis le Narbon nais jusqu'à Montpellier ». — Quand Dreux l'entend, il se met en courroux : — « Sire », fait-il, «je n'en « réclame rien, — Et puissent les mauvais Diables jeter Narbonne à terre! « — Par la foi que je vous dois, avant un mois entier, — Je veux être de « retour en mon pays ; — Je m'y ferai ventouser et baigner : — Car, eu vé- « rite, je suis trop las et ne me puis suflisamment aider. — J'aurais grand « besoin de me reposer. — Droit Empereur, je ne puis vous le cacher, — « Plus n'ai de palefroi, de roncin, ni de destrier — Qui soit bon à quelque « chose, si ce n'est à être écorché. — Et, moi-même, il 3' a plus d'une « gi'ande année — Que je n'ai couché nu sans mon liaubert à doubles mail- « les. r— Je n'ai pas cessé un seul jour de guerroyer, — Ni de peiner et « travailler mon pauvre corps. — Aujourd'hui vous me priez de justicier Xar- « bonne — Qu'occupent encore vingt milliers de païens. — Non, Empereur « au fier visage, donnez-la à d'autres ; — Car je n'en ai que faire ».
L'Empereur à la barbe fleurie dit alors : — « Avancez, Richard de Nor- « mandie. — Vous êtes un duc de très-haute seigneurie ; — Vous êtes plein « de grande chevalerie : — Tenez Narbonne, soyez-en le bailh : — C'est de. « moi que vous tiendrez ce riche domaine, — Et, tant que j'aurai la vie au « corps, — Vous n'en perdrez pas la valeur d'une gousse d'ail ». — Richard l'entend et devient triste : — « Sire », dit-il, « vous parlez follement. — Je « suis tant demeuré dans la terre haïe — Que ma chair a changé de couleur « et en est toute blême; — Car, depuis que je suis venu au miheu des païens, « — Je n'ai pas été sept jours sans ma broigne. — Mais, par l'Apôtre que « l'on requiert et prie. — Si j'étais en Normandie, — Plus ne ferais d'eu-
ANALYSE h'AUIERI DE NARBOyNE. 25Ô
« et m'étais enfermé dans mon deuil. Mais à cause n part. livr. n.
CHAP. IX
« d Aimeri je veux mettre un terme à cette longue
« vahie en Espagne. ^ Quant à la seigneurie de Narbonne, je n'en veux « pas. — Donnez-la à un auti-e. je ne vous la demande mie, — Et que le « feu d'enfer la dévore » !
L'Empereur tient la tète toute basse, — A cause de ces comtes de franc lignage — Qui, décidément, refusent Narbonne. — Alors il appelle Hoel de Cotentin : — « Avancez, gentil comte de franc lignage ; — Tenez Narbonne « et son palais de marbre. — Mes chevaliers vous y serviront, — Et, s'il « plaît à Dieu qui jamais ne mentit, — Païens et Sarrasins ne l'auront ja- « mais plus. »
Hoel l'entend, s'incline-et lui répond : — « Droit Empereur, par la foi que « je dois à saint Martin, — Les Narbonnais ne m'auront pas pour voisin. — « J'ai tant porté mon double haubert — Que mon corps a changé de couleur « sous mon hermine. — Vous m'offrez aujourd'hui Narbonne et tout son « train, — Narbonne où sont encore vingt mille Sarrasins — Qui ne vous « prisent la valeur d'uxi ferlin. — Quand on me donnerait tout le trésor de « Pépin, — Je ne voudrais point de Narbonne ».
L'empereur Charles fut en grande trislesse, — Quand ses jjairs et ses barons lui font aiiisi défaut. — Lors, il appela Girart de Roussillon : — « Avan- « cez, gentilhomme », lui dit le Roi; — « Tenez Narbonne, je vous en fais « le don. — Vous tiendrez de moi cette terre que je vous abandonne ». — Girart l'entend, il baisse le menton — Et lui répond bellement, sans se fâcher : — « Vous parlez bien inutilement. Sire. — Il y a un an et plus, c'est « chose connue, — Que nous n'avons couché en chambre, ou peu s'en faut, « — Mais toujours aux champs, toujours sous la tente. — J'ai vêtu tous les « jours mon haubert aux mailles agrafées, — Par le chaud, par le froid, par « toutes les saisons, — Je vous ai servi bride abattue : — J'en ai la chair « plus noire que charbon, — Et voici maintenant que vous m'offrez Narbonne « et son donjon — Que tiennent encore vingt mille païens félons, — Qui ne « vous craignent pas la valeur d'un éperon ! — Non, faites ce don à un autre. « — Pour tout l'or de Salomon, je n'y voudrais pas rester : — J'ai assez de « terres ailleurs ».
Il fut bien irrité, l'Empereur à la fière personne, — Quand tous refusent ainsi la cité de Narbonne. — Il s'adresse alors au duc Eudes : — « Avancez, « sire duc de Bourgogne, — Et prenez pour vous cette ville ». — « Non, « Sire », répond Eudes, « ne me faites pas ce don : — Qui me parle comme « vous ne m'aime guère. — J'ai, d'aïUeui-s, une terre qui est bonne et belle. « — Un duc d'outre-Saûne me fait la guerre. — Il a envahi mon bon do- « maine, — Il m'en a. pris plus que ne vaut Tarragone, — Et j'en ai reçu « le message hier à none. — Je vais, sans plus d'excuses, partir de ce côté « — Et délivrer ma marche ».
Charlemagne ne respire plus que la colère — Quand ses barons chevaliers viennent ainsi à lui faire faute. — Il appelle Ogier de Danemark : — « Avan- « cez », lui dit Charlemagne au fier visage, — « Avancez : c'est à vous que « je veux laisser Narbonne. — .Je ne pourrais la donner à meilleur cheva- « lier. — Vous aurez à justicier la terre en mon nom ». — Ogier l'entend : « Je ne vous en demande rien, — Donnez-la à quelqu'un qui en ait besoin. « — Moi, je suis épuisé et me veux mettre à. l'aise, — Si je puis retourner « en Danemark. — [Quant à vos offres], je n'en veux rien entendre ».
Le Roi fut tout courroucé et triste, — Quand pour Narbonne chacun lui fait défaut. — Il appelle alors Salomon le hardi : — « Avancez, noble et franc « chevalier, — Tenez Narbonne, la terre et le pays ». — Quand Salomon
" ^^^Jàp 'i\^" "* " douleur. Qu'on prépare une quintaihe ». On travaille tout aussitôt aux apprêts de cette fête ; mais Ai-
l'eutend, il baisse le visage ; — Puis, comme un homme en fureur, il répond :
— « Droit Empereur, par le corps de saint Denis, — Jamais, jamais avant « le jour du jugement — Je ne veux demeurer entrepris à Narbonne. — « Mais je m'en irai là-bas, dans mon pays, — Et j'emmènerai avec moi mes « chevaliers de prix. — M'est avis qu'il m'en reste bien peu, — Et je pense « avec douleur à tous ceux qui sont morts : — Que Dieu place leurs âmes « dans le Paradis! — Plus ne pourrai jamais les recouvrer. — Non, je ne « veux pas de Narbonne pour quinze jours, — Et ce n'est pas à moi qu'elle « appartiendra ».
Le Roi fut plein d'une douleur très-fière — Quand ses hommes les plus puissants viennent à lui manquer. — Il appelle alors Godefroi l'Allemand :
— « Avancez », lui dit-il, « franc chevalier vaillant. — Tenez Narbonne, « recevez-en le gant ». — Quand Godefroi l'entend, il n'eut pas envie de chanter, — Et, d'une voix forte, il lui répond : — « Droit Empereur, votre « offi'e est merveilleuse! — Il y a plus d'un an, en vérité, que je n'ai vu ma « femme et mes enfants. — Je n'ai plus qu'un désii-, celui de retourner chez « moi; — Car j'ai trop souffert en E-spagne — Et ne peux seulement plus « m'aider tellement quellement. — De tous mes hommes, il ne m'en reste, « — Je crois, que vingt-cinq sur leurs pieds. — Les mécréants me les ont « tous tués. — De palefrois, de chevaux de guerre, je n'en ramène pas un — « Qui ne soit épuisé et rendu. — Et vous m'offrez Narbonne — Dont vous « ne possédez pas un gant! — Non, par l'Apùtre qu'invoquent les pénitents, « — Je n'aurai pas Narbonne un seul jour de ma vie. — Donnez-la à un « autre; pour moi, je la donne au diable — Et la proclame libre »!
« Avancez, duc Naime de Bavière », — Dit l'Empereur au visage hardi,
— « Votre enseigne, au besoin, est la première dans la bataille — Et je dois « l'avoir la première. — Jamais vous n'avez manqué à votre foi envers moi : « —Prenez Narbonne et toute la contrée; — Vous les tiendrez de moi... — « Et. s'il plait à Dieu, cette gent perfide — N'en aura plus la valeur d'un osier».
— N'aime l'entend, et lui répond par ces fières paroles : — « Ne me deman- « dez point cela, droit Empereur, — Je veux m'en aller là-bas dans mon pays. « — Depuis que je suis parti de mon jïîilais de Bavière, — Je n'ai pas été un <f seul mois sans porter la broigne aux doubles mailles, — Sans avoir l'épée au « côté et la coëflé lacée en tète. — Ma gent que j'aimais tant, ma gent est « morte. — De trois cents hommes que j'avais sous ma bannière — Je n'en ai « pas cent qui ne gisent en bière. — Ce peuple misérable, les païens, les ont « tués. — Et vous m'offrez maintenant cette riche cité. — Mais, sachez-le bien : « de quelque façon que ce soit, — Quelque prière qu'on me fasse, je ne la pren- « drai point. — Donnez-la à quelque autre à qui elle convienne davantage : — « Elle ne sera jamais à moi ».
« Avancez, Anséis de Carthage : — C'est vous qui tiendrez Narbonne et « son maitre^manoir. — V' ous êtes chevalier d'un courage éprouvé : — Vous « en garderez les port et le rivage, — Pour que la maudite gent sauvage n'y « puisse plus pénétrer. — Et, si les Sarrasins viennent vous y assiéger, — « S'ils vous y font quelque dommage ou vous y causent quelque terreur, — « Envoyez-moi chercher par un messager. — Quelque soit le vent, quelque « temps qu'il fasse, je ne manquerai pas — De vous secourir, tout aussitôt, « avec mon baronnage ». Quant Anséis l'entend, il pense devenir fou de col^i-e : « — Droit Empereur, entendez ma pensée ; — Vous voulez, sage et « juste Empereur, — Que je reste dans la terre sauvage. — Par la foi que je « vous dois, ce serait fohe, — Si j'allais quitter ma terre et ma maison, —
ANALYSE bAlilERt DE .V.4/î/J0.VAi'. 257
meri ne se soiîcie guère de se livrer à ees joutes sté- " ■ ^«t. mvr. riles. Sans attendre les ordres de l'Empereur, il sort
« Où je ne trouve personne qui me fasse le moindre dommage. — On dirait « avec raison que j'ai la rage au corps. — Si je restais à Narbonne, — J'y « serais vraiment comme un oiseau en cage. — Maudit soit un tel pays »!
Notre Empereur se prit lors à pleurer — Et à regretter son neveu Roland, — Ainsi que ses bai'ons qu'il avait tant aimés : — « Ali! beau neveu », dit Charles, « quel malheur pour moi de vous avoir vu mourir! — Jamais « plus ne pourrai retrouver un tel ami. — En qui pourrai-je désoi"mais me « lier? Je n'en sais rien. — C'est en ce besoin, hélas! que je puis bien en « en faire l'épreuve ». — Ainsi dit Charles, tout entier à sa colère. — Et il recommence à faire offre de Narbonne. — Il la propose de nouveau à Doon de Montcler — Et à Girart de Viane, le baron. — Pas un, pas un ne le veut écouter, — Parce qu'ils ont trop peur des païens d"outre-mer. — Ces nouveaux refus accablent Charlemagne : — Il ne sait plus à qui donner la ville, — Si ce n'est à Hernaut de Beaulande-sur-mer, — Le noble comte. — Le roi se mit à l'appeler — Et lui olirit Narbonne.
« Beau sire Hernaut », dit Charles au fier visage, — « Je vous prie d'ac- « cepter Narbonne, — Par telle convention que vous m'enverrez un message, « — Si les païens et les mécréants vous y attaquent. — Alors je vous secour- « rai, et nombre de chevaliei's avec moi ». — « Par Dieu, sire », dit Hernaut le guerrier, — « Je suis vieu.x et frêle, et ne peux jilus pie servir moi- « même, — Ni porter armes, ni monter sur destrier. — Je ne saurais plus « aujourd'hui mener une guerre, — Et c'est pourquoi je ne puis me charger « d'une si grande terre. — Celui qui aura Narbonne à justicier — Aura « maints forts assauts, maintes grandes batailles, — A endurer et à souffrir. « — C'est à un jeune damoiseau, à un vassal agile, — Qu'il vous convien- « drait de donner cette ville. — Celui-là du moins sera en état de supporter « une guerre, — De confondre et mettre en pièces les païens, — De les ma- « (er enfin au fer et à l'acier. — Voilà l'homme qu'il faut pour justicier Nar- « bonne. — Je ne veux pas vous le cacher : si elle n'est pas aux mains d'un « baron — Qui soit puissant et de fier lignage. — Il ne pourra tenir la « terre »!
Quand Charles voit que tous lui font défaut, — Et ne veulent pas être mis en possession de Narbonne, — Il regrette vivement Roland, son bon ami, — Et Olivier, son hardi compagnon, — I-]t les liarons que Ganelon a vendus. — « Beau neveu », dit-il, « puisse Dieu qui jamais ne mentit, — Avoir pitié et « merci de votre âme, — Ainsi que des barons qui sont morts pour lui! — « Ah! je le sais, j'en suis certain, si vous étiez vivant, — Narbonne ne res- « ferait pas en cet état. — Depuis que mes vrais amis sont morts, — Chré- « (ienté n'a plus un seul bon défenseur. — Mais, par Celui qui est né de la « Vierge, — Je ne quitterai pas cette terre, — Tant que les païens en seront « possesseurs. — Seigneurs barons, vous qui m'avez servi, — Je vous le dis « en vérité, allez-vous-en! — Retournez au pays où vous fûtes nourris. — « Mais, par le Dieu qui jamais ne mentit, — Puisque je vois que, tous, vous « me faites défaut, — Quels que soient ceux qui partent, je resterai ici, — Et « je garderai Narbonne »!
« Seigneurs barons », dit le roi Charles, « allez-vous-en! — Allez-vous-en, « IJourguignons et Français, — Angevins, Flamands. Avalois, — Ilennuyers, « Poitevins et Manceaux, — Hurepois, Bretons et Lorrains, — Ceux de Berry « et ceux de la Champagne! — Ne croyez point que je plaisante. — Que tous « ceux d'entre vous, qui veulent rester, le sachent bien : — Je n'en garde- « rai pas un, pas un seul malgré lui. — Par la foi que je dois à saint Fir-
•Asr. l.iv:i. Il cnAP. IX.
'^■'^ ANALYSE WAIMERl DE NARBON^E.
du camp et se dirige vers Narbonne avec cent nouveaux chevaliers. Sur leur chemin, ils rencontrent cent païens : « Tant mieux, tant mieux »! s'écrie Aimeri; « il y a trop longtemps que je désirais les combat- « tre » ! Avec plus de courage que de prudence, il se jette sur eux et les met en fuite ; puis, entraîné par sa jeunesse, il les poursuit et va peut-être les atteindre, lorsque tout à coup il s'aperçoit qu'il est arrivé aux portes de la ville et qu'on vient de les refermer. Furieux, il s'en prend aux portes elles-mêmes, les secoue, les frappe à coups dépée : a (3uvrez »! dit-il, « et livrez-moi le maître-donjon : Charlemagne m'en a fait présent )>. Les Sarrasins ne se rendent pas à cet argument naïf, et laissent notre héros sous ces murs dont il ne pourra pas si aisément se rendre maître. Aimeri rentre au canq) presque honteux '.
Cependant, dans la cité de Narbonne, les païens ne sont pas aussi assurés qu'ils le paraissent. Un bruit terrible a circulé par toute la ville : « C'est Charlema- « gne (pii nous asi^iége ». Et tous les Narbonnais répètent (Ml trendjiant : « C'est Charlemagne » ! Ce seul nom-lii était fait pour prendre des villes. Les rois sairasiiis s'assemblent, et il est décidé que deux d'entre eux iront sur le champ demander du secours à l'amiral de liabylone. Desramé et Beaufumé, (jui sont choisis pour ce message, s'engagent aussitôt dans les mystérieux souterrains que Naime avait signalés à
« laiu trAmiéiiois, — Je resterai ici, ea Narboiinais, — Et je tiendrai la « terre et le pays. — Par la foi que je vous dois, j'y serai trente mois [s'il le « faut], — Jusqu'à ce que j'aie le beau palais peint et sculpté. — Et quand « vous serez de retour, vous, en France et en Orléanais, — En douce France « et dans le pays de Laon, — Si l'on vous demande : « Où donc est le roi « Charles »? — Seigneurs Français, par Dieu vous réponflrez — Que vous « Tavez laissé faire le siège de Narbonne » ! [C'est alofs qn' Aimevi de Beaulande se propose etj)rend la ville, Bibl. Xat. fr. 1448. fos 41 vo-44 v».) 1. Aimeri de Narbonne, Bibl. Nat. fr. 1448, f»^ 45 vM6.
kHAiySE DÀIUERI DE NARBONISE. 259
l'Empereur '. Quant à Charles, il ne perd plus de temps, et appellent ses engineors : <( Faites-moi », dit-il, « un beffroi aussi haut que les murs de Narbonne ». Mille charpentiers se mettent à l'œuvre, et la machine énorme, rapidement achevée, est roulée contre les murs de la forte cité. Puis, l'assaut est donné; il est horrible. Les Français sont repoussés, mais reviennent à la charge ; repoussés une seconde' fois, ils se précipitent de nouveau sur les païens qu'ils massacrent. « Je resterai ici sept années, s'il le faut », dit Gharlemagne, « mais je prendrai la ville ». La bataille recommence. On entend les hurlements des Sarrasins, le sifflement des pierres que lancent les machines, le râle des mourants. Les murs de Narbonne sont teints de sang '.
Pendant ce temps, Aimeri s'est mis à la tête de cent barons : vint d'entre eux sont armés de haches et brisent les portes de la ville. Ils entrent comme un orage dans Narbonne épouvantée. « Mahomet! Mahomet »1 s'écrient les païens que va couper en morceaux l'épée d' Aimeri. Ils s'enfuient, ils courent, ils se heurtent, ils s'écrasent, ils se réfugient dans le palais principal. Mais Aimeri les suit, les frappe, les taille, les tue, et se rend maître de ce palais qui est leur dernier refuge. C'est alors que le fils d'Hernaut monte au sommet de la plus haute tour ; c'est alors ([u'il embouche son cor dont il sonne lentement. Tel devait être le signal de la victoire. Charles entend ce son qui lui entre délicieusement dans l'oreille. Il accourt. Dieu! quel butin! que d'or, que d'argent ! Quels sont ceux qu'on emmène làbas et qu'on va jeter en prison? Quoi ! ce sont les rois sarrasins! La victoire est donc conqilète? Oui, certes,
1. Aimeri de Narbonne, Bibl. Nat. fr. 1448, f«s 46 v et 47. — 2. Ibid.,
11 rAKT. I.lVll 11.
•2t;0 ANALYSE b AlMERI DE .V.l«ZJO.\At\
II PART. L1V3. II. ai'àce au courage d'Aimeri, elle est entière, et les
CH.^P. IX C^ î?
Français sont maîtres de Narbonne '. L'Empereur en
croit à peine ses yenx.
Vite, vite, il faut christianiser, il ftiut baptiser en quelque sorte cette ville que la présence des Infidèles a déshonorée. Les vainqueurs entrent dans les sijnarjof/fies et y renversent les statues de Mahom. Puis, on bénit aussitôt un beau moutier, et, sans plus attendre, on y étal)lit un nouvel archevêque. A ([ui consacrerat-on cette nouvelle église, improvisée en si peu de temps? A saint Pol, premier apôtre de Narbonne. Et riMupereur ofl're pieusement à la vénération des chrétiens le bras de ce Bienheureux qu'il avait apporté d'Espagne. La première messe est célébrée dans le temple nouveau ; le fds de Pépin et ses liarons font les plus riehes offrandes ; marcs d'argent et besants d'or pleuvent aux mains des prêtres ; il n'y a plus un seul infidèle dans tous le pays, la joie est partout, et Clharlemagne s'apprête à retourner en France '. « Ne craignez pas les païens », dit-il au comte Aimeri qu'il abandonne à ses nouvelles destinées. — « Moi, les crain- « dre »! répond le jeune vainqueur. « N'ai-je pas Ro- « land il venger et Uoucevaux ;i faire oublier? Partez, « sire, partez : je saurai conserver Xarbonne con- '< quise ». Le Roi s'en va, et ne laisse que cent chevaliers au nouveau comte. Et voilà que déjà l'on aperçoit dans le lointain l'armée française qui s'éloigne, et
va disparaître ii l'horizon
Aimeri reste seul ".
1. Aimoi deXarbonne, Bitjl. Xat. IV. 1-148, l-^^ 47 v" et 48 r». - 2. Ibkl, f<. 4S. — 3. Ibid. Le poëte dit qu Aimeri, ;\ qui le Roi n'avait laissé qu'un si petit uuniijre de chevaliers, se fit néanmoins redouter jusqu'à la metbetee.
ANALYSE D'AIilERl DE A'J/ÎZJOAAZi. 2G1
i: l'Aur. inu. ir.
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Peiulaut nLi"il or^'anisuit « à la chrétienne » sa belle , Ma.ia-e
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conquête, Aimeri apprit la mort de son père, le vieil "X'îî'ifroi' ' Hernaut, et de la bonne comtesse sa mère. Il les pleura, '^'^^ i-o.,.bards. ,j et fonda une abbaye pour le repos de leurs anies '. J Puis, il songea à se marier. Ses chevaliers, depuis long- ■ temps, le pressaient d'en finir et de prendre femme; ■ mais le comte de Narbonne était difficile. II cherchait ^ une dame qui fût ;i la fois sage, belle et de haut parage. Quand les barons de Narbonne eurent bien jeté 1 leurs regards sur tous les points de la chrétienté, il se \ trouva qu'il n'y avait au monde qu'une femme véritablement digne d' Aimeri ; c'était Hermengart, fille du , feu roi Désier de Pavie, sœur de Boniface, roi des Lom- ] bards heureusement régnant ■. A peine a-t-il entendu le ■ nom, le seul nom de la jeune fifie, que le fils d'Hernaut i se prend soudain pour cette inconnue du plus brûlant, '] du plus invraisemblable amour. Car les héros de nos j Epopées sont moins difficiles que ceux de nos Contes i de fées : ceux-ci s'enthousiasment à la vue de quelque ^ portrait ; les autres n'ont pas même besoin de portrait et se passionnent avec plus de désintéressement. « J'au- J « rai pour fenuiie cette Hermengart », s'écrie Aimeri; i « et si, par malheur, on me la refuse, je ferai la guerre \ « aux Lombards. Oui. je brûlerai leurs villes, j'insulte- ^ « rai leur roi , je mettrai tout leur pays à f(Mi et à \ « sang " ». Tout aussitôt, des ambassadeurs sont en- | voyés par le comte de Narbonne au roi de Pavit^ : ils | ont pour mission de demander la main d'ilermengart et '•
1. Aimeri d- Xarboanc. Lihl. Xnt. fr. 1 U8. [■'-■ IS s»- 10 i'\ — 2. liiJ.,
(^. 49. n. Ihi.L. ihi^l. ' i
II PAUT. LIVR. II
( HAP. iX.
362 ANALYSE D'AIMERl DE NÀRBO^'NE.
de ravager toute la Lombardie, si on leur Mi mauvais accueil. Ils partent, nombreux et bien armés : Gui de Montpensier est à leur tète, et Alleaume de Chartres porte le gonfanon. Rien n'égale d'ailleurs l'éblouissante richesse de leur costume. Leur suite est nombreuse : chacun d'eux a cinq écuyers. Il y en a vingt qui ont la barbe blanche, vingt autres dans toute la force de la virilité, vingt autres enfin dans le premier éclat de la jeunesse. Les premiers portent sur leurs poings un autour, les seconds un épervier, les derniers un faucon. Leur départ est brillant et joyeux ; mais leur voyage sera moins pacifique '. •
L'auteur iVAimeri de Narbonne écrivait sans doute son Roman à une heure où la France avait quelque grief contre l'Allemagne et quelque raison de la haïr plus violemment. Ce qu'il y a de certain, c'est que notre poëte donne à nos voisins d'outre-Rhin un rôle odieux dans toute sa Chanson. Les messaorers d'Aimeri rencontrent une bande de trois cents Allemands grossièrement vêtus et pesamment armés. Chacun a une grande cote lée — Et une jupe de bons aignès forée, — Solers agaches et clumces reversées. Leur bouclier est énorme ; leur épée, digne des étudiants des Universités allemandes, est longue d'une toise. Ils parlent une langue âpre et dure : '< Godechelespe »! s'écrient-ils ■. Ces gros Germains sont aussi insolents qu'ils sont lourds, et leur chef Savari insulte brutalement les chevaliers de Narbonne : « Vous n'êtes que des Normands », leur dit-il. « Normands »! c'était, paraît-il, une violente injure. « Il est vrai », s'écrie Girart de Roussillon qui
1. Aimeri de Narbonne, Bibl. Nut. fr. 1448, fos 49 vo et 50. — 2. Ibid., fo 50 v". M. P. Paris [Histoire littéraire, XXU, p. 464) a traduit avec raison Godechelespe par God euch helpc (Dieu vous aide!). Et de même un peu plus bas Godeherre doit se rendre par God Herr (Seigneur Dieu).
ANALYSE DWIMEIII DE lyARBONM::. 3(53
« fait (on ne sait trop pourquoi) partie de l'ambassade ; « il est vrai qu'il y a parmi nous des Normands et « des Angevins, mais c'est ce qu'il y a de mieux en « France ». — « Où allez-vous ainsi »? — « Demander « la belle Hermengart pour notre seigneur Aimeri ». — « Insensés », s'écrie Savari : '< il y a deux ans que la « dame m'a été promise ». — « Godeherre,Godeherre »! répètent les Allemands qui se jettent en hurlant sur les Français. Une horrible mêlée commence, et les Germains ne tardent pas à s'apercevoir qu'ils ont commis une grave imprudence. Ils ont contre eux toute l'élite de la France, toute la fleur de la chevalerie. Ces Français sont effrayants à la bataille : « Ce sont de vrais diables », dit Savari, qui perd la tête et s'enfuit dans la cité d'Auvergne. Quant aux Narbonnais , ils essuient leurs armes, et continuent placidement leur chemin. Peu de temps après, Us faisaient leur entrée dans Pavie ^ Notre poète s'est montré fidèle à la vieille tradition française qui s'est toujours plu à représenter les Lombards comme un peuple de trembleurs et de poltrons. A peine le bon roi Boniface a-t-il aperçu les Narbonnais qu'il est pris, lui aussi, d'un tremblement irrésistible : « Ils sont armés » ! dit-il, et il fait fermer devant eux les portes de la ville. Cette prudence excessive déroute les messagers d'Aimeri : « 11 a peur de nous »,
s'écrie Girart qui a quelque envie de rire « Ne
« craignez rien », dit-il au successeur de Désier; « nous sommes de pacifiques ambassadeurs, et ne ré- « clamons que le droit de coucher à Pavie durant une « nuit ». Boniface leur accorde, non sans quelque témérité , cette permission exorbitante ; même il les invite à dîner, en tremblant. Mais les autres : « Nous