Awieri de Karbonne, Bibl. Xat. fr. 1448. f
!I l'ART. LIVR. ir.
CIIAP. XI.
2ùi ANALYSE W AIME RI DE NARBONNE.
" "thYp/'.x. "■ ^* sommes assez riches » , répondent-ils fièrement,
« pour n'accepter Fliospitalité de personne » ! Cette
fîe)1é par trop française irrite le Lombard qui se résout obliquement ji aiïiuiier ses hôtes. Il mande tous les boulangers, tous les sauniers, tous les taverniers de sa ville, et leur recommande paternellement les Français : « Vendez-leur, au prix de deux sous, ce qui ne vaut que deux deniers ». Ces honorables marchands s'y rési- « gnent sans trop de peine : « S/re », font il, « par « les sains de Poitiers, — C'est bons nos est à faire «■ moult legiers ' ». Les pauvres gens !
Et, lors(jue les Français voulurent, ce jour-là, faire leurs provisions de table, on leur vendit un ours cent marcs d'argent (!;, un cerf trente livres (!), une poule dix sous (!!), et ils ne trouvèrent pas une perdrix qui valût moins d'un mangon. Néanmoins, en vrais Français, ils firent contre mauvaise fortune bon cœur, et achetèrent en riant toutes les denrées de la ville. Ce jour-là, les habitants de Pavie firent pauvre chère. (( Qu'on ne vende plus de bois à ces prodigues », dit alors le roi des Lombards. Les messagers d'Aimeri ne se laissèrent point déconcerter, et achetèrent alors tous les hanaps sculptés qu'ils rencontrèrent dans le pays : ils en allumèrent le feu de leurs cuisines.- La flamme monta si haut, si haut, qu'elle faillit incendier toute la
1. Aimeri de Ncrrbonne, Bibl. Nat. fr. 1448, fos 52 vo-53 v». Quand les Français refusent Tinvitation de Boniface, ils le font en termes fort orgueilleux : « Car tretuit soraes riche baron et per.... — Nos a fait « Dex plus d'avoir conquester — Que ne poroient .XXX. sommiers me- « ner. — Tant en ferons et depanJre et doner — Que li plus povres s"an « pora bien loer ».^ C'est alors que le roi lombard fait venir « sesbolan giers, — Et tos les fevres et tas les taverniers, — Ceus qui fain vendent et ti"estos les satmiers, — Sous qui char vendent et avoc les merciers, — Les peletiers et tos les rorJoaniers, — Tos sous qui font en la ville mestiers ».=C'est alors qu'il leur recommande de traiter les Français en ennemis : « A vos ^ « comment qui faites les mestiers — Que lor vendois tos vos avoirs si chiers, « — Une danrée "II- sous ou "XX" deniers. — Lors mangeront avoc moi vo- « lantiers ».
ANALYSE b'AIMERI DE iY.lfi/iOÎYiV/i. 265
ville, et Boiiiftice cette fois trembla jusqu'à la moelle : « Il faut à tout prix », dit-il, « nous débarrasser de « ces importuns ». Et, sans plus tarder, il leiu' donna audience '.
Devant le roi de Pavie tous les messagers d'Aimeri paraissent en même temps. Ils ont revêtu leurs costumes les plus brillants, afin de faire bonneur à Narbonne et à la France. Ils sont splendides, et les plus vieux paraissent jeunes. Hugues de Barguelune prend la parole : <( Nous sommes tous marquis et comtes », dit-il avec orgueil. « Aimeri par nos voix vous demande Her- « mengart. Il lui donnera pour douaire le Bisquarrel, « le Beaulandais, le Narbonuais et d'autres encore. « Mais si vous nous refusez, malbeur à vous ■ » !
Le roi qui pâlit va trouver sa sœur, andous ses bras U a au col gelés. « Ma belle sœur, écoutez-moi, je veux « vous marier, et je vous ai donnée au meilleur cbeva- « lier de la terre ». — « Non », dit-elle, « je n'aurai « jamais d'autre mari, d'autre seigneur ([ue le comte « Aimeri dont j'ai enti'ndu dire de si grandes choses ». Alors, avec une fierté qui n'a rien de féminin, elle se met à énumérer tous les partis qu'elle a superbement refusés, et le doge de Venise, et Savari l'Allemand, et tant d'autres : « J'aimerais mieux être brûlée », dit-elle, « et je n'épouserai qu'Aimeri ». — « Mais c'est précisément à lui que je vous ai promise ». Hermengart alors entre en une grande joie, et paraît plus belle qu'elle n'a jamais été : « Qu'Aimeri vienne « bien vite.... Mais », ajoute-t-elle, « comment le re- « connaîtrai-je au milieu de tous les siens »? — « Si « vous voyez », reprirent les Français, « un baron au « fier regard, aux bras carrés, au visage superbe, es-
1. Aimeri de Narbonne, Bibl. Naf. fr. 11-18, P ^ 53 ^-54 V. — '2. Ihid., f"s 54 yo et 55 r".
II l'AKT. I.IVll. II.
CHAI'. IS
II PART. IIVR. II
CHAP. IX
266 ANALYSE D ALMERI DE ^ARBO.^^E.
« corté de mille chevaliers et remplissant de terreur « toute la grande cité, c'est lui, c'est Aimeri ». — « Dites-lui donc », répond Hermengart, « de venir « chercher sa femme en ce pays ' » . Toutes ces scènes sont charmantes, parce qu'elles sont naturelles et vraies.
Décrirons-nous le retour des messagers qui sont de nouveau attaqués par Savari l'Allemand ? ferons-nous le récit de cette seconde bataille qui ressemble beaucoup trop à la première? raconterons-nous la résistance de Savari, la détresse des Français, leur retraite dans un donjon où ils font la plus héroïque défense, le secours qu'ils envoient demander à Aimeri, le départ du Comte, la délivrance des aml)assadeurs narbonnais que les Allemands tenaient rigoureusement assiégés, la mort de ces traîtres, le châtiment de leur chef'? Non ; nous préférons nous transporter avec notre héros à la cour de Boniface, où il va lui-même chercher sa jeune femme.
Ce fut un jeudi, à midi, qu'il entra dans Pavie : Boniface vint à sa rencontre. Derrière le Roi marchait sa sœur, dont la beauté éclairait toute la ville ; elle était couverte de vair et de gris, coiffée d'un chapeau d'or, radieuse de joie : « Où est Aimeri »? dit-elle. — Pour toute réponse, le comte de Narbonne rejeta son manteau par derrière, et passa ses deux bras au cou d'Hermengart : (^ Je vous aime », lui dit sur-le-champ la dame qui, naïvement, comme toutes les femmes de nos Chansons, fait toutes les avances. « Je vous aime », répondit Aimeri. Ils s'assirent tous deux sur un lit, et parlèrent d'amour. Cependant le mariage n'était pas en-
1. Aimeri de Narbonne, Eibl. Nat. fr. 1448, f"^ 55-56. Hermengart dit en effet aux messagers d'Aimeri : « Tôt maintenant n"i aura terme mis. — Et 'c si dirois Aj-meri au fier vis — Qu'il vigne quere sa feme en cest pais. » = « Qu'il se hâte ». ajoute-t-elle : « S'il pert roncin, je 11 rendrai destrier ».... — ?. Ibid.. fos .-(3 v°-60 r".
core conclu. Le roi de Pavie prit tout à coup une atti- " '^^«t. hvr.
'^ ^ CHAP. IX
tude et une voix solennelles : « Voulez-vous d'Her-
« mengart pour votre femme »? dit-il avec un accent presque sacramentel. — « Oui »! répondit Aimer i. Alors le Roi /a lui bailla par la main destre, et le Comte put l'emmener '.
C'est ainsi qu'Aimeri de Narbonne épousa Hermengart de Pavie.
Le fîis d'Hernaut, dans les premières joies de ses xouveiie noces, alors qu'il revenait d'Italie en rêvant au sourire ' laïeus ^"^
qui chorchent
d Hermenorart, durant tout ce charmant vovasre, ne a reprendre
c ' •' <:- ^al■bonne;
prévoyait guère les terribles épreuves qui l'attendaient 'l^j'/f^î^tf à son retour. Il ne pensait plus aux Sarrasins, et cependant sa vie tout entière n'allait être désormais qu'une guerre contre ces infidèles, une guerre de plus
de cent ans
L'Amiral de Babylone avait reçu la nouvelle de la prise de Narbonne ; Desramé et Beaufumé étaient venus en fugitifs chercher auprès de lui un asile et des secours ; ils avaient excité contre les Français la co-
1. Aimeri de Narbonne, Bibl. Nat. fr. 1448, fo» 60 et 61 i-o : Aymeris si fut sages et enpalés, — Prent la pucelle, si est asis delès, — Par la main destre la prist par amistés, — Les dois li baille que bien avoit formés. — Blanc ot le vis, bien fut enluminés; — De sa beauté poisse dire assés, — Mais ans seroit li demi jor passés — Que ses sanblans vos fust jai devises. — Li cuens parla comme saiges raenbrés : — « Belle », dist-il, « qués est vostre pansés? — Que vos sanble de moi, no « me celés? — De long vos vien querre, bien lou savés. — Por ceu vos pri, « que, se ne me volés, — Que vos talantici me descovrés, — Ansois c'a vent « en soit •!• mot aies. — Et bien sachiés, se vos me refussés, — Qui me « donroit tout l'or de "X- cités — Ne vos prendroie, se ce n'iert vostre grez. « — Miaulz est que ci vostre bon me contés — Que jaiLonbart en soit après « gabés ». — « yire )i. dist elle, « jà mar en douteiés — Que plus vos am « c'ome de niere nés ». etc.