NOTICE BIBLIOGUAPIIIQUE ET HISTORIQUE SUR LA CHANSON DES
ENFANCES GUILLAUME. I. BIBLIOGRAPHIE. 1° Date de la composition. La seule version des Enfaaces Guillauine qui soit parvenue jusqu'à nous ne parait pas remonter plus haut que le commencement du treizième siècle. Mais il a certainement existé une ou plusieurs versions antérieures. — 2° Auteur. Les Enfances Guillaume sont une œuvre anonyme. — 3° Nombre DE VERS et nature DE LA VERSIFICATION. Dans le mauuscrit français 14-48 de la Bibliothèque Nationale, les Enfances Guillaume renferment 3422 vers; dans le manuscrit 774, 2720 vers (mais quatre feuillets sont perdus) ; dans le manuscrit 1149, 3335 vers; dans le manuscrit de Boulogne, environ 3200 vers, et enfin dans le manuscrit 24369 (anc. La Vallière 23), qui nous offre presque toujours une rédaction plus développée, 3720 vers. Tous ces vers, dans tous les manuscrits connus, sont, à quelques tirades près, des décasyllabes assonances. La fin des laisses n'est pas ornée du petit vers hexasyllabique. — 4» M.inuscrits CONNUS. 11 nous est resté, « notre connaissance, sept manuscrits des Enfances : a. Bibl. Nat. fr. 1448 (du f"^ 68 v» au f" 89 r»), treizième siècle ; b. British Muséum 20 D, XI, du f« 79 r» au f« 103 v», quatorzième siècle ; c. Bibl. Nat. fr. 1449, du fo 1 r» au f" 22 r», treizième siècle; cl. Bibl. Nat. fr. 774, du fo 1 1'° au fo 18 r°, treizième siècle; e. Manuscrit de Boulogne-sur-Mer, fo 1 r» au i" 21 r°, treizième siècle; f. Bibl. Nat. fr. 243G9 (anc. 23 La Vallière), du fo 30 ro au {° 51 r% quatorzième siècle, ff. Milan, Bibl.Trivulziane, treizième siècle. = Ces manuscrits (et nous n'avons étudié de visu que ceux de France) peuvent, d'après les différentes formes données à notre poème, se diviser en quatre familles. Première famille de manuscrits. Elle est représentée par le seul manuscrit de Boulogne qui contient la meilleure et la plus brève version des Enfances. Conforme au manuscrit 1448 de la Bibliothèque nationale, il en diffère seulement en ce qu'il ne renferme pas le l>e partement des enfans Aimevi. Il se termine brusquement par une tirade destinée à préparer le Couronnement Looys : « Che fu en mai qu'il fait caut et seri, - C'adoubé furent li enfans Aimeri — Et furent tuit à Nerbone la chit. — S'oreut Tibaut veiicu et desconfit. — Sus en montèrent el palais
lui ; ses enfants jouent avec leurs éperviers. Il les voit, et fixe sur eux un de ces longs regards satisfiiits qui
signouri. — Adoiit parla Guillaume li niarcis : « Seignor », dist-il, « en- « tendes envers rai. — Moult devés Dieu honorer et servir — Quand teil ho- « nor vos laisse consentir. — Aler en voel au roi de Saint Denis, — Son « fil veoir qui a à non Loej's. — Car proie m'a Karles, li rois gentis, — Que « foi portaisse son fil qi est petis. — Se ferai jou, se Dieu plaist et jou vif » (Il° 1). Ce manuscrit est en dialecte picard. =: Seconde famille. Elle est représentée par le manuscrit 1448 (anc. 75.35) qui renferme une version du Dejjartement des enfans Aimeri, faisant corps avec les Enfances (f» 87 r"- 88 y° : « Quant Aymeris fu venus à Narbonne », etc.). Le manuscrit 1448 nous offre d'ailleurs le même début que celui de Boulogne : « Chanson de geste plaroit vos à entendre; — Tels ne fu faite de lo tans Alixandre. — Fist lai un moines de Saint Denise en France, etc. ». Et plus loin : « Uns gentis moines, ki à Saint-Denis iert, — Quant il oit de Guillaume parleir, - Avis li fut k'i fut antroblieis. — Si nos an ait les vers renoveleis — Qui ot el rôle plus des 'C' ans esteis. — Je li ai tant et promis et donnei — Qu'i m'ait les vers ensaigniés etmonstreis »(l'o C8 v"). Nous avons déjà eu Toccasion de faire ressortir tout l'intérêt de ces vers qui semblent annoncer \erifaciinento d'une ancienne Chanson {Epo2}ées françaises, t. I, 2" éd., p. 201). Ce même manuscrit se termine par une méchante annonce du Couronnement Looys qui diffère de celle du manuscrit de Boulogne : « Or vos dirai de Guillaume « au cors gent — Com coronna Loey hautemant» (f° 88 V). — Troisième famille. Elle est représentée par le manuscrit 243G9 (anc. 23 La Vallière), qui renferme une seconde version à\i De2Ktrteinent des enfans Aimeri, formant désormais une petite branche à part (f" 51). Le compilateur de ce dernier manuscrit n'a pas trouvé, en outre, que l'espace de temps compris entre la délivrance de Narbonne et le Couronnement Looys fût assez rempli par la légende, et il a inséré dans sou recueil, après le Département, ce poëme inconnu jusqu'ici que nous avons intitulé : le Siège de Narbonne (fo 54). Nous en reparlerons plus loin. := Ce même manuscrit du quatorzième siècle nous présente un début différent de tous les autres, et qui est intéressant à plus d'un titre : « Or fêtes pès pour Dieu, seigneur baron ; — S'orrés chançon qui mult est de grant non : — C'est d'Ayraeri qui ot flori grenon, — Qui louz jourz ot vers Sarrazins tençon. — Souvent les mist en mult maie friçon ; — Par lui reçurent mainte perdicion. — S'est de Guillaume qui cuer ot de lyon, — Qui prist Orable, que de voirie set on, — Que il toli cl Tiébaut l'Esclavon, — Conquist sa terre à cuite d'esperon, etc. ». Et plus loin : « Et qui diroit enconti'e la Chanson — Aucune chose qui ne fust de reson, — En sa légende ses fez trouveroit on — Et mult des autres dont ne fet mencion, — Es grans desers où il ot sa meson: — De Mo/ipjiellier •lu- lieues i conte on » (f" 30). Telles sont les trois familles des manuscrits de notre Chanson : comme on le voit, c'est surtout par leurs premiers et leurs derniers vers qu'elles diffèrent. L'action, d'ailleurs, est la même dans tous ces textes où l'on ne peut relever que des variantes peu importantes. Il faut cependant observer que le manuscrit 1448 a moins développé que les manuscrits 774, 1449 et 24369, les dernières péripéties de la délivrance de Narbonne. Mais le manuscrit 774 jusqu'à son f» 16 \°, col. 1 : Li esters fu merveilleus et pesons ; le manuscrit 1449 jusqu'au même couplet; le manuscrit 2i3i>9 jusqu'au f» 48 r° : Vait s'en Bernars que mie ne s'atarge, correspondent régulièrement au manuscrit 1448 depuis la fin de sa troisième tirade jusqu'au fo 85 v" : Vait s'en Bernars et Sarrasin l'enchaucent.... La bataille est et mervillouse et grans. =^ Il resterait néan-
]i r.M'.T. I.IVU. II.
( UAP. M.
chIp' x7 "■ ^^"*' ^^ P^"opi'6 des pères. Il les trouve beaux, forts, magnifiques, et laisse éclater sa joie. « Il ne leur manque
moins à classer les deux manusci-its 774 et 1449 dans quelqu'un des groupes précédemment établis. Nous les ferions volontiers rentrer dans le premier. Ils ne renferment, en effet, ni la plus ancienne ni la seconde version du Dej)artement des enfaas Aimer i. — d'> Versions en prose. Les Enfances Guillaume n'ont été mises en prose qu'une seule fois, à notre connaissance : c'est dans la fameuse compilation du quinzième .siècle qui embrasse toute la légende d'Aimeri et de son flls Guillaume ; c'est dans ce précieux manuscrit 1497 de la Bibliothèque Nationale. Les Enfances Guillaume occupent les folios 32-149 de cet immense recueil; nous croyons utile de publier ici, pour la première fois, toutes les rubriques de cette étrange version où Ton a si prodigieusement défiguré et allongé l'aftabulation primitive des Enfances : « Comment Aymery de Nerbonne envoia servir ses fils en France, en Loinbardie et en Gascoigne, f" xxsii r». — Comment les •IIII- enfans Aymery s'entremirent de faire d Paris chascun l'office que leur père leur avait ordonné par manière d'esbatement, f° xsxv v°. — Comment l'evesque d'Avignon s'ala comjilaindre d Charlemeine de son fourrier qui si rudement l'avait de son hostel deslogié, f" xliii v° — Comment les Sarrasins vindrent assegier la cité de Xerbonne quant ils sceurent que Ay~ tnery mist ses enffans hors sa campaignie, f" xlviii \°. — Comment Guibelins le filz Aymery fut pris des Sarrasins et emmené prisonnier niaulgréles crestiens, f° lvii v° — Comment l'amiral Desramé j'uga Guibelin de Nerbonne d mourir, et comment Aymery, son jyere, le rescouy de mort par force d'armes, f" lx v°. — Comment Clargis et Lucion, le bon médecin, furent délivre: de la prison Aymery de Nerbonne, f" lxvii r°.
— Comtnent Guibert de Nerbonne fut receu d Paris jiar l'empereur Charlemeine et de ses frères qu'il amena au seco'urs de leur père Aymery, f° Lxxii v° — Comment Desramé, doubtant le secours de France que Guibeli^iala quérir, cuida })rendre par assault la cité de Nerbonne ce temps pendant, f° lxxiv v». — Comment le sieige de Nerbonne fut par force levé et l'amiral Desrames et Fernagus d'Arrabe mors et les Sarrasins descumfîs et chaciés, fo lxxvii v°. — Comment Desramez, le filz l'amiral Desramés, Thibaut d' Arrabe, fils Fernagus le vielx- et Eroflet, filz Erofle de Tartarie, furent couronnés après leurs pères qui mors furent au sieige de Nerbonne, f° lxxxvi v». — Cy commence l'istaire d parler du jeune Desramé, du jeune Thibaut, filz Fernagus, et de la grant guerre qu'il menèrent d Aymery de Nerbonne et d ses enffans, f" lxxxviiv». — Comment Guillaume le marchis, filz Aymery, conquist le ban cheval Bauchant, et Archillant le seigneur de Luisarne en allant en Arrabbe, P xci r°. — Comment Orable, la noble damayselle, envoia segretement dire d Guillaume qu' il se gardast, et que Archillant et Clargis avaient sa tnart jurée, f° xcvn r°. — Comment Desramés envoya segande fais devers Thibault, le roy d'Arrabbe, pour faire le mariaige de luy et de Orable, l'amye Guillaume le marchis, f" civ v". — Comment les •IIIP fils Aymery furent fais chevaliers par la main Charlemeine d, Paris, et comment Charlemeine receut Aym.ery d grant honneur, f" cxii r°. — Comment Thibault d'Arrabbe vint aie mandement du roy Desramé d Orenge, où il espousa Orable, l'amye Guillaume de Nerbonne, f° cxii v°,
— Comment Guillaume le marchis ala d Orenge veoir Orable s'amye, la fille Desramé, lequel lui donna la, robe qu'il avait vestie, fo cxvii r». — Comment GuillaAime, le filz Aymery, et Orable, la fille Desramés, affierent l'un Vautre, d Orange la grant, en parlant d'amours et de jaye.
« vraiment », dit-il, « que d'être chevaliers et de com- n pakt. mvu. u. « battre les Sarrasins, l'épce au poing! » Jamais Aimeri
fo cxxiii v°. — Comment les Sarrasins vindrent Nerbonne, la grant cité, asseigier, et comment Ayinery et ses enffans y entrèrent les 2't'emiers , {° cxxxii r°. — Com7nent Gnillaiime, le marchis de Nerbonne, amena Girart de Vianne, son oncle, au secours de son père et de ses \freres'] que les Sarrasins àvoient asseigiés en Nerbonne, f° cxxxv r°. — Comment Thibault d'Arrabe fist son messaige, de par Guillaume de Nerbonne, à Orable la inicelle qu'il espoicsa assés tost après, du consentement Desramé et des aultres princes sarrasins, f» cxliv v°. — Tel est le résumé de la seule rédaction en jirose des Enfances Guillaume qui soit parvenue jusqu'à nous. Elle n'a jamais reçu les honneurs de l'impression, et ne les méritait point. Dès la première partie du seizième siècle, on peut dire que la légende des Enfances était complètement oubliée parmi nous. — 6° Diffusion A l'étranger, a. En Allemagne. Enti'e les années 1252 et 1278, sous le règne du roi Ottocar de Bohème. Ulrich von dem Turlin écrivit un poème de 9630 vers sur les Enfances de Guillaume ; ce poème était destiné à compléter le Willehabn de Wolfram d'Eschenbach. Nous avons déjà exposé plus haut fp. 51}, nous aurons lieu de redire ci dessous (p. 284) combien YArabelens Entfiihrung, d'Ulrich von dem Ttirlin, qui fut publié en 1781 par Casperson, diffère de nos Enfances. Ce qui paraît démontré, c'est que l'auteur allemand n'a connu nos chansons de geste que par l'intermédiaire de Wolfram, et que son imagination a fait tout le reste. — b. En Italie. Au.^ Enfances Guillaume, correspondent les chapitres i-xxvii, dans les Storie Nerbonesi du livre I, qui contiennent des épisodes étrangers à notre sujet et offrent une dissemblance complète avec notre poëme {Le Storie Nerbonesi, édit. Isola, t. I, pp. 1-76). — 7° Edition IMPRIMÉE, TRADL'CTiON FRANÇAISE. Les Enfctnces Guillaume sont encore inédites. M. W.-J.-A. Jonckbloet; qui n'avait pas voulu, en 1854, faire entrer le texte des Enfances dans le tome I de son Guillaume d'Orange, a essayé tout récemment de nous dédommager de cette regrettable omission : il a traduit, ou plutôt, suivant sa pi'opre expression, « mis en nouveau langage » la Chanson dont l'original ne lui avait pas autrefois paru digne de l'impression. « Les premières armes de Guillaume », tel f;st le titre qu'il a donné à cette traduction de notre poëme. 11 ne sera peut-être pas inutile d'en citer un extrait. Nous choisissons le passage du vieux Roman où Guillaume lutte devant l'Empereur contre un champion breton.. : « Jeune fou », dit le Breton, « retire-toi, je t'assommerais du premier coup ». Guillaume lui répondit tout en colère : « Misérable fanfaron, avec ton gros cou tu « ressembles à un chat en maraude. Tu es sorti de chez toi par esprit de « rodomontade : eh bien! rends-moi ton écu et ton bâton. Jure-moi, en « présence de l'Empereur, que de ta vie tu ne feras plus le champion, et je « te laisserai partir d'ici sain et sauf. Si tu ne fais ce que je te dis, je jure « Dieu qu'en sortant d'ici tu n'ii-as te vanter dans aucune cour d'avoir vaincu
« les écuyers de Fi'ance ». Guillaume lui asséna sur l'échiné un coup qui
lui ouvrit les chairs et fit craquer les os. Le Breton tomba à genoux, et, avant qu'il pût étendre le bras pour se défendre, Guillaume le saisit par le menton et lui arracha les moustaches, de manière que les chairs ensanglantées pendirent de ses lèvres : « Misérable » ! lui cria-t-il, « en ce moment « tu as bien l'air d'un coquin. Tu me tendras enfin l'écu et le bâton, et nos « damoiseaux n'auront plus à te craindre. Tu vas jurer sur les saintes reli- « ques que jamais en ta vie tu ne feras plus le champion et je te laisserai « partir d'ici, car tu pourras enfin être guéri ». Le Breton, ivre de colère,
xRv. I.IVR. II. ne s'est senti plus heureux, et c'est par le récit de
CIlAl'. XI. 1 ' 1
cette scène d'intérieur, par le tableau de cette paix
saute sur ses pieds, et, furieux, il se rue sur Guillaume comme un chien de ba&se cour, pensant le renverser du choc. Mais le jeune homme n'en est nmlement ému ; il s'avance vers son adversaire et lui porte un coup qui Tatteint au front; la cervelle jaillit au loin, et il tombe mort aux pieds de l'empereur Charles : « Ya-t"en au diable », cria Guillaume, « te voilà par « terre ». Puis, appelant les écuyers et les serviteurs, il leur dit : « Prenez- « le moi, et jetez-le hors de cette maison ». Et, sans tarder, ils exécutèrent ses ordres. Ils sortirent le cadavre par la tète et les pieds, et le lancèrent dans les fossés du château » (Guillaume d'Orange, le Marquis au court nea, pp. 06, 67). 11 est à regretter que, dans cette traduction, un certain nombre d'expressions sentent beaucoup trop la langue et le style de notre temps, et qu'en général, comme il le dit lui-inème, M. Jonckbloet ait « éliminé les répétitions que le jongleur se permettait » et se soit lui-même « permis des transpositions de certaines parties du texte » (Introduction, p. xxiii). — 8" Tr-avaux dont ce poëme a kté l'objet, a. En 1781, Casperson publia le poëme d'Ulrich von dem Turlin, Arabelens Entfiihrung : c'est l'imitation évidente d'un original français dans lequel nous prétendons qu'il faut voir la plus ancienne version de nos Enfances Guillaume. — b. En 1840 parut le troisième volume des Manuscrits françois de la Bihliotheqxie du Roi, dans lequel M. Paulin Paris résuma à grands traits et relia entre elles les différentes branches du cycle de Garin, notamment les Enfances. Cinq ans après, dans le tome \l du même ouvrage, l'éditeur de Berte et des Loherains décrivait en détail le ms. 7186^ (auj. fr. 774), où se trouve l'un des meilleurs textes de la Chanson. — c. Isl. P. Tarbé, dans l'Introduction de son Girars de Viane (1850 , a voulu donner en une i)age une analyse rapide des Enfances. Mais, comme l'a dit M. Jonckbloet, cette page « est remplie de fautes de tout genre ». Où M. Tarbé a-t-il lu notre iioéme? Où a-t-il vu qu'Orable était fille de « Quarriau, seigneur d'Orange » ? et « qu'à l'aide d'un philtre puissant « elle changea Thiébaut en bijoux (!!) et l'obligea à passer la première nuit « de ses noces sous l'oreiller du lit nuptial »? Et notez que tout est de la même force dans ces trente lignes que l'auteur aurait dû ne jamais écrire. — d. Par bonheur, M. Paulin Paris, en 1852, résuma correctement notre Chanson dans l'importante série de ses Notices, au tome XXII de l'Histoire litté7'aire (pp. 470-481). — e. Deux ans après, M. Jonckbloet en donna une nouvelle analyse, où il fit preuve de cette intelligence de notre littérature du moyen âge, qu'on ne saurait trop admirer chez un étranger. — f. Ludwig Clarus, en 1865, rendit, dans son Her:og Wilhelm von Aquitanien, un double service à notre vieux poëme. Il l'analysa d'après MM. Paulin Paris et Jonckbloet (et non pas malheureusement d'après les sources, qu'il n'a pas connues) ; puis il critiqua et mit en lumière Y Arabelens Entfuhrung d'Ulrich von dem Turlin (l. 1., pp. 204-216 et 356). — g. M. Jonckbloet, comme nous l'avons dit, s'est proposé, en 1867, de traduire le texte tout entier des Enfances Guillaume (Guillaume d'Orange, le Marquis au court nez, pp. 27-91). Par malheur, il a pris avec l'original de notre Chanson certaines Hbertés qu'il nous est tout- à-fait impossible d'approuver. — h. C'est en 1868 que parut la l™ édition du tome III des Epopées françaises, qui correspond au présent volume. — i. En 1873, M. Suchier s'attacha, dans une excellente brochure, à démontrer que l'auteur de V Arabelens Entfuhlung, Ulrich von dem Turlin, n'avait fait aucun emprunt direct à nos chansons de geste (Ueber die quelle Ulrich von dem Turlin v.nd die aelteste Gestalt der Prise d'Orange, Paderborn, 1873, in-8). — j. Dans son édition
charmante que commence une de nos Chansons les plus >■ i-^rt. mvr. h. rudes et les plus sanglantes.
des Nerhonesi (1877), M. I. G. Isola a publié, avec des variantes utiles, les chapitres du livre I qui correspondent vaguement à l'atlabulation des Enfances Guillaume. Nous attendons avec impatience le dernier volume de cette importante publication, et les Dissertations que l'auteur nous promet sur les sources et les éléments de la ^n-ande compilation italienne. — 9° Valeur LITTÉRAIRE. Il lie faut pas ici perdre de vue que les Enfances Giiillaiime, telles que nous les possédoxs aujourd'hui, sont le remaniement d'un poiime antérieur. Ne nous étonnons pas de leur trouver parfois un caractère qui n'est plus assez primitif. Néanmoins nous pouvons reconnaître encore, dans certaines parties de la Chanson, une inspiration véritablement héroïque. La première scène du Drame, celle où l'on voit Aimeri jeter un regard satisfait sur ses enfants, est un charmant tableau de genre. L'amour de Guillaume pour son cheval Baucent, sa lutte avec le champion breton, ses longs combats sous les murs de Narbonne, sont autant d'épisodes dignes de nos plus anciens poëmes. Il n'en est pas de même de l'amour d'Orable pour notre héros, et des étranges sortilèges qu'elle emploie pour éloigner son mari, Thibaut, d'une couche qu'elle veut garder virginale. Partout, d'ailleurs, le poëte est d'une longueur désespérante, et trop souvent il est ennuyeus. Somme toute, les Enfances Guillaume méritent d'être placées, dans notre estime, à côté d'Asjjremont. C'est une de nos meilleures Chansons... de deuxième ordre. — 10° La version des Enfances Guillaiœie que NOUS possédons aujourd'uui est-elle la seule, est-elle la plus ancienne qu'on ait écrite? C'est à M. Jonckbloet que revient l'honneur d'avoir soulevé ce problème; c'est lui qui l'a jusqu'à ce jour le plus heureusement élucidé. Nous reproduirons sous une forme nouvelle les arguments du savant hollandais, et nous y ajouterons les nôtres. = Tout d'abord, il est mathématiquement certain que, dans tous nos manuscrits cycliques, les Enfances Guillaume et la. Prise d'Oranc/e appartiennent à deux auteurs absolument distincts et qui n'ont pas réciproquement connu leurs poëmes. La Prise d'Orange ne se rapporte pas au même courant de traditions et de légendes que les Enfances Guillaume; elle n'a point la même physionomie, elle ne rend pas le même son. C'est ce que M. .lonckbloet a surabondamment démontré. Dans la Prise d'Orange, en effet, c'est à Louis que nous avons affaire, et, dans les Enfances, c'est à Charlemagne. Dans la première de ces deux Chansons, ce sont les frères d'Orable qui sont maîtres d'Orange ; dans la seconde, c'est Arragon, le fils aîné de Thibaut. Dans l'une, c'est Aimeri qui apparaît comme le chef de la famille narbonnaise, et ses enfants ne sont que bacheliers; dans l'autre, les frères de Guillaume sont depuis longtemps adoubés et jouent un rôle important. Guillaume, dans celle-ci, reçoit déjà le surnom de Marquis au Court Xe;; il n'est encore, dans celle-là, qualifié que de Fierebrace. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que, dans la Prise d'Orange, Guillaume semble d'abord ne pas connaître Orable et se prendre très-soudainement d'amour pour cette princesse dont le poëte paraît n'avoir jamais entendu parler, tandis que, dans les Enfances, notre héros est déjà représenté comme éperdument amoureux de cette même Orable. Donc, l'auteur de la Prise d'Orange n'a pas voulu en réalité continuer notre version des Enfances, et même il ne l'a jamais lue. ]\Iais, d'un autre côté, son poëme est relativement tout moderne et trahit à chaque vers la décadence de notre Epopée ; ce n'est qu'un pauvre recueil de lieux communs. N'y aurait-il pas eu une autre Prise d'Orange, plus ancienne, et se raccordant mieux à l'ensemble de tout le cycle? N'y aurait-il pas eu éga-
ir PART. MVR ir.
CHAT XI
Pour mettre le comble à cette joie, un messager de Charlemagne arrive à toute vitesse, et salue le comte
lement une autre version des Enfances, se fondant plus harmonieusement avec la Prise d'Orange? Nous sommes convaincu, quanta nous, de cette préexistence d'une autre rédaction des Enfances; nous sommes convaincu que cette antique rédaction renfermait un autre récit de la prise d'Orange, et nous appuyons cette double assertion sur cinq arguments : a. Le plus ancien des deux débuts des Enfances Guillaume (c'est celui qui se trouve dans le manuscrit de Boulogne et dans les manuscrits 1448 et 774 de la Bibl. Nat. ; l'autre ne se lit que dans le manuscrit 24369, anc. 23 La Vall.) nous annonce fort clairement un poëme où l'on se propose de raconter non-seulement les premiers exploits de Guillaume, mais surtout la prise d'Orange ET LE mariage de NOTRE HEROS AVEC GuiBouRC. « Par moi orrés le clianchon de Guillaume — Com il conqnist premièrement Orenge, — Et com il prist dame Guibotirc d feme » (Manuscrit de Boulogne). Et, un peu plus loin, dans la tirade suivante : V Huimais oreiz de Guillaume chanteir, — Corn il conkist Orange la citei, — Et 2^'>'ist Gidbourc ci moidlier et d peir » (Manuscrit 1448, f" 60 \°). Or, dans notre version des Enfances, rien de pareil; il n'y est aucunement question ni de la prise d'Orange, ni du mariage d'Orable avec le fils d'Aimeri. Donc, ce début est probablement tout ce qui nous reste d'une plus ancienne version des Enfances où cette conquête et ce mariage étaient longuement racontés. La conclusion ne nous paraît pas excessive. Et le second Prologue lui-même, qui est sans doute bien postérieur au premier, en reproduit à peu près la teneur et confirme cette conclusion : « C'est de Guillaume qui cuer ot de lyon — Qui 2)rist Orable, que de voir le set on, — Que il toli d Tiebaut l'Esclavon (Ms. 24369, anc. 23 La Vall., fo 30). = b. Le Charroi de Nimes est un poëme qui doit logiquement se placer après les Enfances et le Couronnement, avant Aliscans. Or, dans le manuscrit de Boulogne, le Charroi est précédé d'un prologue où .se trouvent ces vers : « Plusor vus ont de Guillame canté, — De Renoart et de sa grant fierté, — Mais chi en droit en ont il oublié — De ses enfances et de son grant barné : — Com il conquist Orenge la chité — Et prist Guiborc au gens cors honoré, — Et baptisier la fist d I- abé, — Et l'espousa en Vonor Damedé. — Et si orrés, se il vus vient à gré, — Comment prist Nîmes... » (f" 38). Donc, il existait une antique version des Enfances qui devait se placer et se lisait jadis avant le siège de Nimes, et où étaient racontés la prise d'Orange et le mariage de Guillaume. Ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, le compilateur du manuscrit de Boulogne, après ces vers décisifs et cet aveu formel, de nous donner encore un peu plus loin (f° 47) la version moderne et défigurée de la Prise d'Orange. Mais ce manque de logique n'altère en rien la valeur du raisonnement précédent. = c. Dans le Siège de Narbonne (poëme qui n'est pas encore connu), dans ce complément des Enfances, Orable est représentée comme éprise de Guillaume : ce qui s'harmonise fort bien avec les Enfances, mais est en désaccord complet avec la Prise d'Orange : « Orable l'ot, toute s'en eff'rea — Et pour Guillaume si durement penssa — Que ne respont ne nul mot ne sonna » (ms. 24369, anc. 23 La Vall., f» 71). Donc, à l'époque où fut écrit le Siège de Narbonne, la seconde version de la Prise d'Orange n'avait pas encore conquis une grande popularité, et c'était toujours la légende primitive des Enfances que l'on suivait de préférence. == d. Mais voici un texte beaucoup plus décisif. Dans le manuscrit 185 de l'Arsenal, au vers 1047 de la Chanson d' Aliscans, on voit figurer un roi païen du nom d'Esmeré, qui est représenté comme le fils de TMbaut : « Le [semé] apelent d'OoiERNE Esmeré, — Fiex fu Tie-
rn.vp. XI.
de Narbonne : « L'Empereur te mande de lui amener " '^^f,^„'^'j," '^■ (( sur le champ tes quatre fils aînés. Ils le serviront
bccut ». Cet Esmeré, d'Odierne, adresse fièrement la parole à Guillaume, et lui dit : « Porquoi m'as tu à tort desireté — Et pris ma terre outre ma vo- « lente, — Et mes 'n* frères, ke taat avoie amé, — Bâtis tu tant en ton « palais listé — Ke de leur sanc en coururent li gué » (vers 1051-1055)? Et les manuscrits 774 et 368 sont plus explicites encore : « Le semé apelent « fVOdierne Esmeré, — Filz est Gtuiborc, en ses flans l'ot porté; — Si est « pllatre Guillaume au cort nés... ». — « 'àive parât re », dist li rois Esmerez,
— « Por quoi m'as tu à tort déshérité — Et fors d'Orenge par traïson geté « — Et jiris ma mère trestot outre mon gré » (Ed. de Jonckbloet, p. 245)? A ces textes précieux qui nous montrent Guibourc ayant plusieurs enfants de Thibaut, il faut opposer notre version actuelle des Enfances où Guibourc, au contraire, nous est représentée comme préservant sa virginité de toutes les atteintes de Tibaut. D'où il faut nécessairement conclure : en premier lieu, que cette version n'a pas été la seule ; en second lieu, qu'elle n'est pas la plus ancienne, puisque le teste de notre Aliscans, dans le manuscrit de l'Arsenal, est certainement antérieur à celui des Enfances. En résumé, nous pensons être en droit de conclure de tout ce qui précède : <■< Ily a eu une rédaction des Enfances différant notablement de celle que nous possédons. — Cette rédaction était la plus ancienne. — Elle coïnp)renait la prise d'Orange ».
II. ÉLÉMENTS HISTORIQUES. On ne peut scientifiquement établir que les propositions suivantes : 1° Il est 2^i'obable que Guillaume Joua de très-bonne heure un certain rôle à la cour de Charlemagne. La Vita (dont il ne faut pas absolument infirmer le témoignage) nous le représente près du jeune fils de Pépin, dès son avènement au trône : « Cum jam Pippinus rex ex hac luce migrasset et filius ejus Carolus, qui dictus est Magnus, in throno regni resedisset, inclytus adolescens commendatus est ei a parentibus ut régi semper adstaret.... Igitur Willelmus, commendatus a pâtre, stat ante régis conspectum, suscipit nomen consulis et consulatum, in rébus bellicis primse cohortis sorti tur principatum »... {Acta sanctorum Mail, VI, p. 804). — 2° Narbonne, que les Sarrasins assiègent dans notre poëme, a été réellement assiégée par eux d plus d'une reprise, notamtnent en 721, en 793, en 1018. En 721, Alsamah s'en empara et la pilla; en 793, les païens brûlèrent les faubourgs de Narbonne et ne furent arrêtés, dans leurs trop rapides progrès, que par la défaite de Guillaume à Villedaigne; enfin, s'il faut en croire les historiens arabes, ils tentèrent un nouveau siège en 1018 ou 1019, mais furent repoussés. Tous ces souvenirs ont sans doute donné naissauce à la légende qui tient le plus de place dans les Enfances Guillaume.
— 3" Le nom de Thibaut, donné au roi d'Arabie piar l'auteur de notre Chanson, se trouve, dans la Vita sancti Willehni et l'Histoire à'OrdericVital^ attribué au prince sarrasin d'Orange : « Ad urbem concitus Arausicam agmina disponit et castra (quam illi Hispani cum suo Theobaldo jampridem occupaverant) ipsam facile ac brevi csesis atque fugatis eripit invasoribus » (Vita sancti Willelmi, Acta ss. Mail, VI, 802). « Contra Theobaldum regem et Hispanos atque Agarenos injungitur [Willelmus], Pv,hodanum transivit, Arausicam urbem obsedit et, fugatis invasoribus, eripuit » ( Orderici Vitalis Historia ecclesiastica, lib. VI, éd. de la Société de l'Histoire de France, III, pp. 6 et 7). Mais il est fort probable que l'auteur de la Vita, et Orderic après lui, ont emprunté le nom de Thibaut et la légende de la Prise d'Orange aux traditions orales ou aux Chansons de geste qui avaient cours de leur temps.
"''chIp^x' "■ " Courant six ans à Reims ou à Paris. Puis il en fera « des chevaliers et leur donnera de beaux fiefs. — Mes
III. VARIANTES [ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE. Les Enfances Gidllcmme ont donné lieu à quatre récits principaux : 1» Celui de l'ancienne rédaction qui n'est point parvenue jusqu'à nous, mais dont nous pouvons arriver à reconstituer les éléments \)evàus>.2'^ L' Arabelens Entfuhr%ing, d'Ulrich von dem Turlin (treizième siècle). 3° Le premier livre des kerbonesi (quatorzième siècle). 4" La version en prose du manuscrit français 1497 de la Bibliothèque Nationale (quinzième siècle). Nous allons reprendre un ù, un et étudier successivement ces quatre récits :
1° Nous croyons avoir démontré plus haut qu'il a e.'îisté une ancienne version des Enfances Ginlhwme, et qu'elle renfermait le récit de la prise d'Orange et du mariage de notre héros avec Orable convertie.
2o Nous avons déjà résumé, mais trop rapidement, VArabelens Entfuhrung (vers le milieu du treizième siècle, entre 1258 et 1278). Un jour, Aimeri envoie loin de lui ses enfants à leurs aventures, et laisse tout son héritage au fils d'un vassal qui est mort à son service. Guillaume, alors, offre son épée à Cliarlemagne : il combat pour le grand Empereur en Espagne et en Normandie. Louis continue au fils d'Airaeri la faveur de son père ; attaqué par une armée de Sarrasins envahisseurs que conduit le roi Terramer, il se confie en notre héros. Mais, écrasé par le nombre, Guillaume est vaincu après des prodiges de valeur : même il est fait prisonnier par Tibalt qui l'emmène avec lui à Todiern. C'est là qu'Arabelle (Orable), femme de Tibalt, se prend d'amour pour ce captif, pour ce vaincu. Elle adoucit cette captivité qui ne dure pas njoins de huit longues années. Par bonheur, la prison où l'on a jeté le chrétien est voisine du chàte.au, et Arabelle profite de ce voisinage pour multipher ses visites. Son amour, d'ailleurs, ne fait que s'enflammer tous les jours plus vivement. Tibalt ne voit rien, et, dans son aveuglement, va jusqu'à confier à Arabelle la garde de son prisonnier pendant une longue absence. La jeune femme s'empresse de délivrer son ami Guillaume des lourdes chaînes dont on l'avait chargé et « qui pesaient deux quintaux » ; elle le fait sortir de cet horrible cachot où le jour pénétrait à peine par une étroite fenêtre. Puis elle le reçoit à sa table, lui demande le récit détaillé de ce combat à la suite duquel il est tombé aux mains des Sarrasins, et lui propose de se convertir à Mahom et à Tervigant. Guillaume ne lui répond qu'en adressant une ardente prière à la Vierge : « Fortifiez-moi dans ma foi », dit-il. Il se transforme en théologien, et profe.sse véritablement tout un cours de catéchisme à Arabelle : il lui raconte longuement la chute d'Eve, l'incarnation, la mort et la résurrection de Jésus. Il l'instruit enfin sur le sacrement de baptême. Arabelle, que son amour pousse trop vite vers une conversion qui n'est pas assez désintéressée, est déjà sur le point de se faire chrétienne ; mais elle craint tout de Tibalt et des païens, et il ne lui reste en realité d'autre moyen de salut que la fuite... avec Guillaume. Celui-ci, qu'on a reconduit dans sa prison, femt d'être malade, et on le débarrasse tout à fait de ses chaînes. Cependant un iiavire attend les fugitifs; les geùliers sont gagnés, Guillaume sort de son cachot, et en sort pour la dernière fois. Le vaisseau gagne le large, notre héros est délivré, et « les bras d' Arabelle prennent la « place qu'avaient occupée les fers ». Tout danger, hélas! n'a pas disparu. L'émir qui commande la nef sarrasine n'avait pas été mis dans le complot; Arabelle ne lui avait parlé que d'une partie de plaisir et lui avait indiqué Benolit (?) comme but de ce petit voyage. Mais, sur l'ordre de Guillaume, le pilote, durant la nuit, fait filer le navire vers la terre chrétienne. L'émir s'en aperçoit; il s'indigne, et se jette sur notre héros. Une horrible bataille s'en-
ANALYSE DES ENFAyCES GUlLL.iiML. 285
« enfants » dit Ainieri, « Dieu vous bénit. Avant sept hiart. uvr h.
■^ THAÏ». XI.
« ans vous serez adnuhh par le pins noble prince qui
gage daas la nef. Guillaume, qui semble avoir dormi pendant huit ans, a un réveil terrible pour les Sarrasins : il en « tue cent trente », et force les autres à se rendre. Arabelle tombe aux bras de riieureux vainqueur et le couvre de ses baisers ; et, en ce moment même, le vaisseau, qui vient d'être le théâtre de ce drame sanglant, arrive en vue de Tile de Montamar, qu'habitent des Français, des chrétiens. \\ était temps. A Todiern, on avait enfin découvert la fuite de Guillaume et d'Arabelle; plusiem-s vaisseaux s'étaient mis à la poursuite, et déjà l'on pouvait entendre les cris des équipages païens. Heureusement Guillaume peut aborder, et les habitants de Montamar le reçoivent avec des transports d'enthousiasme. A l'aide de puissantes machines, on coule bas la plupart des navires arabes; les autres sont dispersés par un orage. Quelque temps après le fils d'Aimeri débarque à Marseille ; on l'y croyait mort depuis longtemps : il y est accueilli avec allégresse. Partout on fait fête à ArabeUe, et le comte de Tinant ?, propose de la marier solennellement avec Guillaume. Une telle union mérite un consécrateur extraordinaire, et le Pape est seul jugé digne de la bénir. \J Aposiole régnant s'appelait Léon, et, par bonheur, il était alors à Paris. ^< Qu'on m'attende à Avignon y, dit-il aux messagers de Guillaume. L'empereur Louis veut assister à cette incomparable solennité et devance le Pape dans la ville qui est appelée à en être le théâtre. Jamais on n'avait vu tant d'étrangers à Avignon; le Souverain Pontife y arrive lui-même, et tout d'abord procède au baptême d'Arabelle. La reine d'Arles est la marraine de la femme de Tibalt, qui abandonne son nom païen d'Arabelle pour recevoir celui de Guibourc. Interrogée sur sa foi, la nouvelle chrétienne répond avec assurance, et, par trois fois, on la plonge nue dans le baptistère. Le mariage de Guibourc suit de près son baptême ; car, dans nos Romans, ces deux sacrements, en des cas analogues, sont trop souvent inséparables. Et le poëme finit là. Le minnesinger, en terminant, prie Dieu fort dévotement d'envoyer le Saint-Esprit à ses lecteurs et à luimême, « afin que ce Dieu devienne notre secours et que nous puissions voir là-haut la Femme céleste avec son flls ». (Voy.L. Clai'us, Uo^zogWilhehn von Aqv.itanien. p. 357 et suiv.).
3" Dans les Storie Xerbonesi, les Enfances Giiillawne sont perpétuellement mêlées à Tanalyse de la Reine Sibille et se confondent presque avec le De2iorteinent des enfans Aimeri. La fortune de Guillaume commence à Narbonne, le jour où Guillaume y passa à son retour d'Espagne. L'empereur était fort vieux et se faisait transporter dans un char : doué d'une force prodigieuse, Guillaume le prend entre ses bras et le porte jusqu'au palais ; « C'est admirable » ! s'écrie Charles. « Tu seras un jour, après Ogier le Da- « nois, tu seras gonfalonier de TEmpii-e » (Édit. Isola, lib. I, cap. i, pp. 1-6). Au récit de cet épisode bien connu succède immédiatement la Reine Sibille arrangée à l'italienne {Ibid., cap. ii-vii, pp. 6-21). Puis, le compilateur interrompt cette affabulation nouvelle et nous transporte, sans transition, auprès du roi Thibaud d'Arabbe, qui, apivs la mort d'Anséis de Carthage, s'empare de toute l'Espagne, à l'exception de Pampeluiie (cap. viii, pp. 22-2S). Les Mayençais, les inévitables Mayençais profitent de ce triomphe des Infidèles pour se débarrasser d'Ogier le Danois, qui est leur loyal et redoutable adversaire. Ils l'envoient se battre en Espagne, et, dès qu'il est parti, font monter sur le trône de France Macaire de Lausanne (cap. ix, pp. 27-29). Nouveau fragment de la Reine Sibille (cap. x-xii, pp. 29-36). Thibaut devient en réalité l'allié des Mayençais, s'empare de Nîmes et assiège Avignon. C'est alors qu'il épouse Orable, fille du roi délia Rogona, qui lui apporte en
II PART. LIVR. II
CHAI'. XI
« ait jamais justicié la terre ». Tous sont joyeux. Un seul ne rit pas : c'est Guillaume.
dot la ville d'Orange (cap. xiii, pp. 36-39). Le roi païen va chercher du renfort en Palestine. Mort du père d'Orable (cap. xiv, pp. 40-42). Par malheur, les chrétiens sont divisés les uns contre les autres. Deux camps se forment parmi eux : celui des Allemands, celui des Français. Aimeri les réconcilie; puis, va à Paris où Charles a été replacé sur le trône par les Mayencais euxmêmes ; mais ce n'est plus qu'une ombre d'empereur, et les traîtres sont les véritables maîtres de l'Empire (cap. xv, pp. 42-44). Le père de Guillaume est grossièrement outragé par Arnaud de Mayence. et retourne dans sa ville de Narbonne, plein de colère et altéré de vengeance. Il éprouve de plusieurs façons le courage de ses enfants dont il veut faire ses vengeurs ; il les force à se battre avec lui et maudit le pauvre Aïmer qui se refuse à le frapper. C'est Guillaume qui, dans ces rudes épreuves, remporte sur tous ses frères. Dans sa chambre, on ne trouve que des armes, et non pas des éperviers ou des faucons. Lorsqu'il s'agit de se battre avec son père, il n'y va pas de main morte, et lui brise deux côtes. Ce sera un grand chevalier (cap. xvi- XX, pp. 44-55). Aimeri désormais croit pouvoir éloigner ses fils de Mai'bonne, et, à bien parler, il les en chasse : « Allez chercher fortune ailleui's ». Ils partent à Paris, et, dès qu'ils y sont arrivés, engagent la lutte avec les Mayencais. Ils tuent huit de leurs pairs et ils jirovoquent, dans les rues de Paris, une véritable émeute oii les Mayencais sont massacrés (cap. xxi- XXIV, pp. 55-67). Mais les chefs de cette race maudite sont toujours les maîtres de Charlemagne qui n'hésite pas, à cause d'eux, à injurier le bon Ogier et à le traiter de couard. Le Danois s'éloigne du palais, et n'y reviendra plus jamais. Mais voici les vengeurs, voici les fils d'Aimeri. Ils entrent dans ce palais déshonoré et tuent les Mayencais : Aïmer s'attaque à l'insulteur de son père et l'abat mort. Quant à Charlemagne, il s'est piteusement enfui; mais les Narbonnais lui rendent la couronne, et, en récompense de tant de dévouement, il promet de les faire chevaliers à sproni d'oro (cap. xxv-xxvii, pp. 67-76). C'est ce qu'il fait après un épisode qui est emprunté au dénouement de la Reine Sibille. Les Enfances des fils d'Aimeri, celles de Guillaume, sont terminées, et Guillaume est fait, en outre, sénateur de Rome, capitaine et gonfalonier de l'Empire. C'est le vrai successeur de Roland (cap. XXVIII, pp. 77-S2). Les chapitres suivants du Nerbonesi seront analysés par nous dans la Notice du Département, et nous serons même contraints de répéter, dans cette Notice, ce que nous venons d'analyser tout à l'heure. La faute en est au compilateur italien qui a si bien mêlé les Enfances et le Département qu'on ne sait guère où finissent les unes ni où Fautre commence.
4» Nous avons donné, p. 278, toutes les rubriques de VEmery de Narbotine en prose ?ms. fr. 1497 de la Bibl. Nat.), qui se rapportent directement aux Enfances Gnilknime. II nous reste à faire ici quelques remarques sur cette version de notre Roman et sur les procédés du i-emanieur : a. Il a eu sous les yeux et .s'est proposé de rajeunir non-seulement les Enfances, mais encore le Siège de Narbonne, qui en est la suite. — b. Toutefois, au lieu d'adopter dans son rifacimento l'ordre si naturel de ces deux poèmes, il a naïvement résumé le Siège de Narbonne avant les Enfances (c'est au Siège de Narbonne, en eff'et, que se rapportent les rubriques 4-10, f''^ Xlviii- Lxxxvi, et aux Enfances, les rubriques 11-21, fos lxxxvii-cxliv). — c. Il a éprouvé, au milieu de son récit, quelque scrupule à faire vivre trop longtemps les personnages de son drame et a imaginé un Desramé fils et un Eroflet qui continuent les guerres de leurs pèi-es Desi'amé et Erofle. C'est entre l'action des
Guillaume est plein de colère; il bondit, il insulte ses frères dont la joie l'indigne : «■ Six ans, six ans, »
Enfances et celle du Siège de Narbonne qu'il a eu recours à ce singulier expédient, et c'est alors seulement qu'il a introduit en sc^ae « Thibaut d'Arrabbe « comme le fils de Fernagus (f» lxxxvi v"). — d. C'est à la fm des Enfances, et non après la Prise d'Orange, qu'il fait éj)0user Orable par Guillaume (f>^ cxlix). — e. Dans la première partie de son récit, il a intercalé les aventures assez vulgaires d'Hernaut le Roux, frère de Guillaume, empruntées sans doute à quelque Roman aujourd'hui perdu (f" xliii et suiv.). — f. Pour tout le reste, il suit a peu près l'action du Siège de Narbonne et des Enfances, mais il en défigure le style et en dénature resprit. L'extrait suivant suffira pour faire comprendre à nos lecteurs jusqu'où peuvent aller ces regrettables déformations de nos anciens poèmes : « Comment Thibault d'Arrabbe vint au mandement du Roy Desramé à Orange où il
espousa Orable, l'amye Guillaume de Nerhonne Or fut fiancée Orable
sans remède qu'elle y sceut oncques mettre. Mais d'itant delaia ses espousailles que elle trouva manière de faire les Sarrasins aller en guerre en attendant qu'elle eust Guillaume veu par aulcune advanture. Sy fut celluy jour le mengier richement aprestè et tint court Desramé le i)liis amplement qu'il peust, en prommettant de faire au bout des huit jours leste et joye renforcée à tous venans. Et, quant vint au souper, lors se seirent les princes et nobles hommes Sarrasins, et les raines, dames, damoicelles et pucelles parmi eulx entremesiéement. Sy se aparurent lors en salle les ménestrels et joueurs d'instrumens, les quieulx, pour la feste desduire et donner esbatement aux seigneurs, s'entremirent chascun du mestier qui plus leur fut nécessaire et dont ilz cuiderent estre myeulx loués. Sy se avisa lors la belle Orable d'un esbatement composer, car elle savoit des ars de nigromance et de Thoulette, et si avant que bon ouvrier eut esté qui rien luy en eust monstre pour aprendre. Et, quand il furent ou plus fort de leur mengier. elle fist ung charme tel, sans soy bougier de la table, que il fut avis au roy Desramez son père, à. Thibault d'Arrabbe, à Esclanimart de Nubie, à Clargis de Valdune, à Archillant de Luisarne, au rouge lion et au.\; seigneurs qui là furent presens, et meesmement au caliphe de Cabon, qui là fut pour icelle heure, que tous les manières de viande dont on les servoit, tant grosses come menues, esioient vifves, c'est à dire qu'ilz virrent beufs, moutons, oysons, cochons, connis, lièvres, gamtes, gaies, signes, paons, pors sengliers, serfs, daims, alouettes, faisans et aultres chosses plusieurs dont on les servoit en manière de mes. Et sambloit que les bestes alla.ssent parmi la salle, et les oyseaulx volletassent par desseure les tables, dont Thibault estoit tant joieux que merveilles. Mais, quant le charme failli, sy fu come homme esbahy : si se merveilla dont venir se povoit. Et jà eust sa robe, qui maint denier valoit, donnée à ung ménestrel, quant on lui dist que ce faisoit Orable qui de telz gieux savoit jouer. — Thibault.... veant Orable qui de tel mestier faire se entremetoit, fut plus joyeux que nul ne diroit, et moult s'en loua au roi Desramé, lequel lui dist : « De tels gieulx se scet bien ma fille nieller, sire Thi- « bault », fet il; « et tant saichiés que encores vous en fera d'aultres; mais « qu'elle voye que ce ne soit à voustre desplaisance. Et bon est au fort que « vous veés et saichiés qu'elle scet faire, affin de luy deffendre ou com- « mander lequel qu'il vous plaira ». Sy fut de ce le roy Thibault tant joyeux que merveilles; et dist que bien luy aggreoient. Et lors en commença la pucelle ung aultre tel qu'il sambla à ceuls qui le premier gieu avoient veu que par les huis du palaix venoient en salle ours, liepars, loups, liones, lions, asnes, cinges et aultres bestes, lesquieulx se venoient mettre à table tout
II PAfeT. LIVR. II.
CHAP. XI
uPART. i.ivn.n. flit-il; « ce sont là de trop longues enfances! J'aime
cHAP. xr. ' I o
« mieux partir sur-le-champ en Espagne, courir sus aux
« païens, lutter avec eux épée contre épée, conquérir « leurs terres et revenir glorieusement de cette con- « quête avec mille chevaliers à mon service. Vous n'ê- « tes que des couards » ! — On entend alors une voix fraîche ; c'est celle du petit Guihelin, le plus jeune des sept enfants d'Aimeri. « Frère, » dit-il, « je veux aller « avec toi, et, s'il le faut, j'irai à pied ». — « Bien dit », répond Guillaume. — « Et nous aussi, nous sommes « prêts à te suivre », s'écrient Hernaut, Beuve et Garin. Bernart, l'aîné, s'oppose seul à cette escapade, et fait valoir ses droits. Mais Guillaume ne se connaît plus de rage : « Je suis et serai votre maître à tous, et, (( quand vous seriez cent enfants d'Aimeri je le serais « encore » '.11 faut que sa mère intervienne pour
simplement, sans meffaire A nulluv, et mengoient par dessus les espauUes des gens aussy doulcenient comme se on les eust de longue main aprivoysies ; et, ce fait, benrent aux coppes et aux hanaps le vin qui sur les tables estoit. Et, ce fait, regardèrent ung grant bois qui par enchantement se le^■a en la salle, et d'icellui bois ouvrent, ce leur sembla, ung veneeur qui sonna ung cor au son duquel toutes les bestes ol)eirent et se retrairent. Et tantost après ce failly l'enchant et le charme qui tant fut plaisant au roy Thibault que saouler ne se povoit du veoir. — Longuement se desduisi la noble pucelle A faire les esbatemens qu'elle faisoit. Sy demenda le roy Thibault à Desramé qui telle science avoit à sa fille aprise ; et il respoudi : « De ce ne soies jà es- « merveille, sire », fet il ; « car ma tille en scet plus que dame du monde. « Et lui aprist ung maistre qu'elle nourry plus de 'ÏÏU- ans, lequel avoit esté « longtemps à Tholete pour savoir et aprendre la nigromance, desquieulx « elle souloit le mien père esbatre et dosduire en son vifvant, et moi-mesmes « y prens souventes fois j)laisir pour moy desenuyer et passer temj)S ». — « Par « foy, sire », ce respondi lors Thil)axdt, « en ce n'a que joyeuseté et bien « suy contempt de ce que j'ay veu ». Il fut tart à icelle heure, car longuement durèrent les esbatemens qu'elle fist. Mais point ne leur estoient ennuyeux ; si se convint aller couchier. Mais à tant se taist ores l'istoire des rois Desramé.s., Thibault, et des gieulx que tist Orable, et retourne à parler des Chrestiens » (Bibl. Nat. fr, 1497, f"^ 116 et 117).
1. Comment Guillaume révéla sa fierté pour la première fois. (Trudi'ction littercde.) Un jour [les fils d'Aimeri] étaient dans la cité de Narbonne, — devant la salle du grand palais de marbre. — L'aîné, Bei'nart, tenait un jeune faucon. — Va lui faisait grosse gorge avec une aile de perdrix. — Lors voyez-vous le preux comte Aimeri — Sortir du moutier où il a entendu la messe, — Qu'un bon prêtre lui a dite et chantée. — Avec lui est la belle Hermengart, — Avec lui sont quaU-e-vingts chevaliers, — Tous
ANALYSE DES ESrASCLS Gl lit. MME. 289
apaiser ce furieux; il faut que son ])ère lui donne For- " '';;'.',."^7 " dre exprès de se rendre à la cour de Cliaileniag-ne. Il — obéit alors, mais en rongeant son frein, mais en conservant toute la sauvagerie de son premier dessein. <{ J'irai, j'irai », dit-il, « mais je ne rentrerai pas à (( Narbonne avant d'avoir conquis assez de terres pour « revenir avec mille chevaliers ». Bref, il s'apprête
vêtus de vair et de gris, — De jieaux de martre et de pelisses d'hermine. — Et il a parlé comme vous allez l'entendre : — « Dnme Hermengart, » dit le comte Aimeri, — « Voyez, par Dieu, voyez ici nos fils. — Si Dieu, le roi « du Paradis, le permettait, — S'il me conservait saine et sauve la vie — « Jusqu'à ce que je les visse devenir chevaliers, — Ah! mon cœur en serait « fort joyeux ». — « Il en sera ainsi, mon seigneur », répondit la dame. — A ces mots, voici venir un messager — A grande hâte, sur un mulet sarrasin. — Il s'arrête un peu devant le Comte — Et le salue comme vous allez l'entendre : — « Que le Seigneur Dieu qui jamais ne mentit — Conserve « et garde le preux comte Aimeri, — Et, s'il le veut bien, toute sa maison « et ses fds ». — « Dieu te garde aussi, Irère •», dit le comte Aimeri. — « Où vas- tu, d'où yiens-tu, que demandes-tu, que dis-tu »? — Es-tu mes- «. sager »? — « Oui, par Dieu, je le suis. — Sache donc que Charles, fils de « Pépin, te mande — De lui envoyer quatre de tes lils. — Les plus gTands « et les plus hardis. — Quand ils l'auront deux ou trois ans servi, — Il en « fera des chevaliers », — « Que Dieu soit béni » ! s'écrie le comte. — « Par « Dieu, mes enfants, voici une heureuse aventure. — Puisque Charles, fils « Pépin, vous mande aujourd'hui près de lui, — Vous allez partir à sa cour, « à Paris, — Pour servir l'Empereur en. France la douce ». — Alors Bernart et le noble Hernaut de s'écrier : — « Si Dieu nous aide, nous irons à Paris, « — Et maudit soit qui reste ici »! — Guillaume l'entend, Guillaume pense devenir fou de rage : — « Fils de putain, vils et mauvais garçons, — Votre « enfance durera-t-elle donc toujours? — Mais dès aujourd'hui vous devriez « être chevaliers — Et guerroyer Sarrasins et païens! — Mon frère Ber- « nart, qui est l'aîné des quatre, — Devrait déjà avoir conquis dix châteaux « — Et dix cités avec son épée d'acier! — Quant à moi. par l'Apôtre « qu'invoquent les pèlerins, — Je n'irai pas en France, je n'irai pas servir « l'Empereur. — Je ne veux pas entrer [et rester] dans les chambres; je ne « sais point faire les lits — Ni garder les robes et les harnois maserins, — « Ni chasser dans les bois sangliers et biches. — Non, non. Mais demain, « quand il fera jour, je partirai d'ici; — J'emmènerai avec moi mille cheva- « liers de prix; — Et je ne m'arrêterai pas d'ici à Orange; — Et je ne re- « viendrai point avant d'avoir fait assez de conquêtes, — Pour avoir trois « mille hommes à ma suite »! — « Par Dieu, frère », dit le petit Guibelin. — « Quand même je n'aurais ni palefroi, ni roussin, — Quand je n'aurais « que ma gonnelle et ma chemise, — Je veux aller avec vous, je veux vous « suivre ». — « J'irai aussi », dit Bernart. — Je suis l'aîné et le mieux « équipé ; — Je marcherai devant vous : je serai votre guide et voti'e ca- « pitaine ». — « Vous en avez menti », répond Guillaume ; — « Par cet « Apôtre qu'invoquent les pèlerins, — Quand bien même vous seriez « trois cents et quatre-vingts, — C'est encore à moi que vous obéiriez »! {Enfonces Gi'iUanme. ms. fr. 1448 de la Bibl. Nat., fos G8 vo et 69 r".)
ANALYSE DES ENFA^CES GU[LLAUME.
II rAKT. LIVU. II.
CHAP. XI
Départ
de Guillaume
à la cour de
Chaiieinagne ;
commencement
de ses enfances.
Thibaut d'Arabie vient, pendant
l'absence de Guillaume et de son père
Ai nie ri,
mettre le siège
^ devant
■ Narbonne.
Détresse
d'IIernientrart.
à accompagner son père près de Gharleinagiie : « Sur- « tout », lui dit-il, « emportez de l'or avec vous et « n'allez point passer à la cour pour un misérable ». Guillaume, on le voit, pense à tout.
Le lendemain, le comte Aimeri de Narbonne et ses quatre fils sortaient de leur château, suivis de mille chevaliers et de cinquante sommiers tout chargés d'or et d'argent. Dans les murs de la ville, la comtesse Hermengart restait avec ses trois plus jeunes fils, ses quatre filles, et cent chevaliers seulement : c'est assez dire qu'elle demeurait à la merci des Sarrasins qui occupaient tout le pays. « Fils », dit-elle à Guillaume, « si les païens m'attaquent, tu viendras à mon secours, « n'est-ce pas »? Guillaume le lui promet, et s'éloigne joyeux. La pauvre mère se pâme '.
Cependant le roi païen Thibaut ■, qui jouera un grand rôle dans tout notre poëme, est prévenu par un de ses espions de ce départ d'Aimeri : « Narbonne, » lui dit-on, « n'est plus défendue que par une femme ». Thibaut sent qu'il ne retrouvera jamais une occasion semblable. 11 est vrai qu'il est en Afrique; mais n'at-il pas une bonne flotte et de rapides dromons? Vite, il rassemble ses vaisseaux, y endjarque des milliers de Sarrasins, aborde en France et se précipite, ardent, sur Narbonne. La ville est entourée d'un cercle de lances païennes ■'....
Pendant ce temps, joyeux et fiers, Aimeri et ses
. 1. Enfaaces Guillaume, Bihl. Nat. iV. 1448, f»' Q% yo-ôO; et fr. 774 (incomplet par le commencemeiii), f' 1. — 2. Je dois mejitioiiner ici, mais saas la discuter, ropinioii d'un romaniste bien connu sur l'origine de ce nom roman donné ;\ un prince arai)e : « On lait venir le nom de Tibaut, donné ;\ des traîtres et à des Sarrazins dans l'épopée carolingienne, de Thibaut le tricheur, comte de Flandre (?). Xe tirerait-il pas plutôt son origine de Theobald, petit-fils de Pépin et de Plectrude et adversaire de Charles-Martel »? (Milà V Fontanals, De la poesia heroïco-popular castellana, p. 348.) — 3. Bibl. Nat. fr. TU. f»' 1 v--^ r».
ANALYSE DES EXFÀNCES Gl ILLÀl ME. 201
quatre fils poursuivent leur chemin vers la cour de Charlemagne. Nous pouvons nous les représenter marchant jour et nuit à la tête de leurs mille chevaliers, parlant de TEmpereur qu'ils vont voir, oubliant Narbonne dont ils ne connaissent pas la situation périlleuse... Et c'est sur ce tableau que se termine le prologue de notre Drame.
II l'ART. MVR. II.
riIAl'. M.
Dans la ville d'Orano'c, (lui donnera son nom au héros commencements
^ . . de l'amour
de toute cette e^este, mais qui appartient encore aux de Guillaume
Sarrasins, dans ce beau palais de Gloriette dont les trou- ..i^^^fj'gX^fl,, vères ont décrit avec tant de complaisance les incompa- ''s'ûr" râbles merveilles, au milieu de ces sculptures, de ces ''"^conqutt'r ' fresques, de* ces richesses véritablement féeriques, au chevai Baucent milieu de tous les enchantements de la magie, fleurit la belle Orable, « à la face plus claire que la fleur d'aubé- (( pine et plus merveille que la rose ». Orable un jour se fera chrétienne; elle sera la femme de Guillaume. Mais que d'événements terribles doivent se passer avant cet heureux dénouement de notre poëme! Que de larmes et de sang seront répandus! La princesse sarrasine, jusqu'à ce jour, n'a guère songé qu'à jouir tranquillement de sa jeunesse, et Guillaume n'est pas encore « le « tourment de sa pensée ». Sa beauté, d'ailleurs, est célèbre dans tout le monde païen ; et Thibaut d'Arabie, dont l'empire s'étend îi la Sicile, ;i l'Afrique, à l'Arabie, à l'Esclavonie, à la Calabre et à la Fouille, Thibaut vient de la faire demander en mariage. Ces Sarrasins là-bas qui sortent d'Orange tout en armes, ce sont les messagers de Thiljaut (jui viennent d'accomplir heureusement leur mission et qui sont chargés de beaux pré-
Il 1>\KT. LIVK. II CHAT. XI.
2î)2 ANALYSE DES E^FA^Cl■S GilLL.iVME.
sents pour leur maître : le frère d'Orable a consenti à ce mariage, et la belle païenne envoie à son futur époux un cheval merveilleux, Baucent, avec les clefs de la ville d'Orange
Tout à coup, sur la montagne de Montpellier, et comme ils étaient à mi-chemin de Narbonne et d'Orange, les messagers de Thibaut rencontrent Aimeri et ses quatre fils. Guillaume, à la vue des Sarrasins, pousse un grand cri de joie : son vœu le plus cher est réalisé. 0 bonheur ! il aura pu répandre du sang païen avant d'être chevalier! Il s'arme d'un pieu et se lance éperdument contre la gent maudite que les Français n'ont pas craint d'attaquer malgré l'infériorité de leur nombre. Quel combat! Mille chrétiens contre sept mille infidèles! Le courage des Xarbonnais va sans doute rétablir l'équilibre... Mais non, la fortune semble tourner contre eux, ou })lutot Dieu paraît les abandonner. Aimeri, le comte Aimeri, est fait prisonnier '. « Que vont devenir (( mes enfants »? s'écrie-t-il, les yeux levés au ciel.
Guillaume, lui, ne sait pas se désespérer. Il change d'arme, laisse son pieu et le remplace par une grande perche dont la seule vue fait pàhr les païens. Epouvantés, ils se mettent eu fuite et n'a qu'à se montrer pour délivrer son père : « Arme-toi », dit alors Aimeri à son libérateur. « Prends le heaume et le haubert ». — « Non « pas », répond notre héros. « C'est Charlemagne qui « me donnera mes premières armes, et je jure de n'en « point porter d'eutres ». Mais à ce vaillant il manque encore un cheval digne de lui. Tout à coup il aperçoit Baucent , ce cheval merveilleux qu'Orable envoyait à Thibaut. Sa selle est d'ivoire ; il est couvert d'une housse de soie vermeille et bleue qui traîne jusqu'à terre: son