‹ Les eopeés françaisesChapitre 85 sur 180 · Enfances Guillavrne, Bibl. Xat. fr. 774, f · texte numérisé non relu

Enfances Guillavrne, Bibl. Xat. fr. 774, f

Il l'vitr i.ivR. Il

ClIVl". VI.

autres. Un vers suffit pour faire le portrait du jeune capitaine, un seul vers, mais il est beau : « Foudre ressemble et orage de mer ' ».

Ce combat abonde en péripéties dramatiques, et la victoire est longuement disputée, Guillaume ne veut se servir que de son poing, arme terrible, mais parfois insuffisante. Bref, il est fait prisonnier, et son cbeval Baucont erre en lil»erté sur le cbamp du combat. C'est ainsi que le bon destrier est aperçu par Aimeri, tout sanglant, sans son cavalier... Le comte de Narbonne, à cette vue, sent son cœur défiiillir : « Guillaume, mon (c fds Guillaume, est donc mort » ! Et le vieillard baise avec amour le sang qui coule sur les arçons de Baucent, et il se pâme quatre fois ■. « Votre fds est vi- « vaut », lui crie-t-on de toutes parts. Et, en effet, notre héros est aux mains des païens qui sont fiers d'une telle capture. Quant à lui, il ne se plaint pas, il est heureux, il rit. C'est qu'on va l'emmener à Orange, c'est qu'il va voir son Orable, c'est qu'il sera tout à l'heure au comble de ses vœux. Cette captivité l'enchante, et il oublie sa mère, son père, sa mère, ses frères, sa famille, son pays, tout, jusqu'à Charlemegne, jusqu'à la chevalerie, jusiju'à l'honnenr. Le vieux poète connaissait bien le cœur humain, puisqu'il croyait l'a- -mour capable de faire oublier tant de choses.

Mais, tandis que Guillaume s'abandonne à ces beaux rêves, il entend tout à coup un grand bruit. Les païens qui le gardent se dispersent, s'enfuient, et le laissent hbre; les chrétiens arrivent, joyeux, et poussent des cris en le voyant : « Il est délivré, il est délivré »! Guillaume cependant ne se montre pas aussi satisfait que ses libérateurs : « Comment te nommes-tu »? dit-il

1. Enfances Guillaume, Ribl. Nat. fi-. 774, f"s 4 V-G i-o.— 2. Ibid-, f° 6.

\S\l\SK DES ^.^F.\^Cr.S GlII.LiUMF.. 207

à celui qui les coniniaïKle. — <( Je suis tou frère Ber- •' <( uart ». — i< (iraiid merci! vous auriez tout aussi bien - « tait de me laisser avec les Sarrasins. J'aurais vu Grâce ble ». C'est ainsi, c'est par ce mot étrange qu'il leur témoigne sa reconnaissance. N'ont-iîs pas raison de lui dire : « Vous n'êtes qu'un enragé ' » !

Cependant les païens vaincus rentrent dans Orange, et Clariel va conter ii sa sœur les terribles nouvelles de la journée. 11 se met, l'imprudent, à lui vanter, à lui décrire la beauté du jeune vainqueur, de Guillaume. « Il est grand et fort, il est coloré comme la rose « nouvelle »... — « N'en dites plus un mot, ou je me « pâme », dit Orable. « J'aime Guillaume ' ». Au même instant, arrivait le messager qui lui apportait de la part du fils d'Aimeri un anneau d'or. On peut dire que c'étaient l;i de véritables fiançailles ■'.

'ART. I.IVR. II.

ClIAP. XI.

Thibaut était toujours sous les murs de Narbonne, et, sûr d'emporter cette ville, jouait tranquillement aux échecs lorsque, soudain, il apprit tout ce qui venait de se passer à Orange : « Aimeri et Guillaume « sont vainqueurs, les païens sont en fuite. Baucent « est perdu pour vous ; Orable enfin vous a retiré son « amour et l'a donné a Guillaume ». — « Eh bien »! s'écrie Thibaut dont la colère s'allume, « vengeons- « nous en prenant Narbonne. Et malheur à ffermen- « gart ' » ! Le siège, tout aussitôt, est repris avec une nouvelle visrueur.

. Par bonheur, les bourgeois de Narbonne ont du

Mariage

de Thibaut

( t d'Orable ;

soitiléj:es

do

celle-ci durant

la nuit de SOS noces.

Continuation

du siège de Narbonne.

1. Enfances Gtiillaione, Bibl. Xat. fr. 774, 1"^ 6 v" et 7 r°, f» 7.— 3. Ibid., fo 7 \<'. — 4. IbicL. f'^ 7 v" et 8 r».

Ibid.,

Il PART. I.IVR. Il, CHA]>. XI.

^98 ANALYSE DES ENFANCES GlILLArME.

cœur, et le prouvent. Leur résistance ferait honneur à des chevaliers, et Thihaut lui-même en est épouvanté : « Il faut que la ville soit à nous avant le retour « d'Aimeri et de Guillaume » ! C'est le cri universel, et les Sarrasins s'imaginent déjà entendre les pas terribles du cheval Beauceut monté par le fils d'Aimeri.

Un formidable assaut est préparé ; en tète des bataillons païens s'avance la statue de Mahomet. Cette statue est creuse, et un Arabe s'y est introduit : « Cou- (( rage », dit-il à Thibaut, « Narbonne est à toi »! En entendant cette voix qu'ils croient divine, les païens se prosternent, et adorent leur idole. Puis, ils s'élancent à l'ennemi... et sont battus \ Le pauvre Mahomet lui-même tombe à terre, et Thibaut furieux roue sa divinité de coups de bâton. Alors, tout honteux et tout humble, il demande une trêve à Hermengart et se ti'ouve fort heureux de l'obtenir '■. Son orgueil vient de recevoir une nouvelle et terrible leçon.

D'ailleurs Thibaut pense beaucoup trop à Orable pour pouvoir songer sérieusement à la direction d'un siège aussi difficile. Il a sans cesse Orable devant les yeux, il est brûlé de jalousie, il veut hâter ce mariage tant désiré. Oubliant tous ses devoirs de général et de roi, il abandonne son armée dont il laisse le commandement aux rois Mathusalant, Aarofle et Albroc, et le voilà sur la route d'Orange \ Or, dans le même moment, un messager d'Hermengart sortait des murs de la ville assiégée et allait réclamer le secours d'Aimeri et de Guillaume : « Cent mille Turcs m'assiègent dans « Narbonne la Grande. Si vous ne venez à mon aide, « je suis morte ^ » !

A la tête de dix mille païens, Thibaut suivait le long

1. Enfances Gidlkurme. Bibl. Naî. IV. 774. P- S i". - 2. JhiiL. f» 8 v". — 3. Jbid., 1"5 8 vo-P i"^. — 4. IbicL, {" 9 r".

ANALYSE DES /;.vr.l.VC/:S GUILLAUME. 299

chemin qui sépare Orange de Narbonne ; il dut passer non loin du champ de bataille où Guillaume avait été vainqueur des Sarrasins d'Orange. Quant à son entrée dans la ville d'Orable, elle fut moins joyeuse et moins triomphante qu'il aurait pu le croire ; partout, il n'entendait parler que des exploits et de la beauté de Guillaume. Le frère d'Orable, Glariel lui-même, fut le plus ardent à lui faire cet éloge inattendu : (( Pourquoi me « rompez-vous la tête de ce garçon qui n'a pas seu- « lement d'épée au côté? Si je le rencontre, je n'aurai « qu'à le prendre par le bras, et j'en serai le maître )>. Orable alors parut devant ses yeux, tout éblouissante de beauté, et le premier mot qu'elle prononça devant lui fut encore le nom de Guillaume : « Sachez que je me ferai chrétienne à cause de ce chrétien », dit-elle. Thibaut frémit de rage, et se hâta de faire célébrer son mariage. Glariel lui mit la main de sa sœur dans la main, et ce fut tout : ils furent mariés '. La liturgie païenne est, comme on le voit, des plus expéditives. « Ah! Guillaume, Guillaume », s'écriait la pauvre Orable, « nos amours auront été de courte « durée ' » !

Les noces commencèrent aussitôt : vingt-sept rois y assistaient \ Le festin fut splendide, mais, hélas ! la nuit s'approchait, et Orable voulait à tout prix se conserver toute à Guillaume. Gomment parviendra-t-elle à éloigner Thibaut d'une couche qu'elle entend bien ne partager jamais qu'avec le fils d'Aimeri?

Orable n'est pas seulement une jeune fille de grande beauté : c'est encore, sachez-le bien, une magicienne de grande puissance. Elle va employer sa magie à préserver sa virginité de toute atteinte, et c'est en cette

1. Enfances GuiUavme. Bihl. Xat. fr. 774. f"' 9-10 r". — 2. Ihid., fo 10 ro. — 3. Ihid... ihid.

II PART. I.IVR II CH,\1>. XI

Il Part, i.ivr. ii.

CIlAl'. XI.

extrémité qirelle a enfin recours à ses sortilèges

Dans la salle du bancjuet, an milieu de cette joie des noces, on voit tout à coup s'élancer un cerf. Il est poursuivi par soixante chasseurs et quatre cents chiens. Bruit tei-rihle, cris, aboiements, tumulte. Chasseurs et chiens, soudain, se jettent sur les païens qui assistaient au festin; ils en tuent mille. Et déjà Thibaut pâlit, Thibaut tremble : « Cessez », dit-il, « ces- « sez ces enchantemejits ' x.

La chasse en effet s'éloigne : tout redevient naturel, tout s'efface, tout disparaît... Mais, dans cette .salle tout à l'heure si joycnise et qui maintenant a quelque chose de désolé et d'eflVayant, on entend alors un bruit étrange : quatre cents moines noirs se montrent, horribles. Ils chantent. Merveille plus étonnante encore : chacun de ces cotironnés porte sur ses épaules un géant ({ui jette des flammes par sa gueule. Les païens poussent des cris terril)les, mais les affreux géants les poursuivent, et brûlent les moustaches de cent d'entre eux. Thibaut lui-même est saisi par les cheveux, cent moines s'agitent autour de lui, son sang se glace : « Pitié! pitié »! crie-t-il à Orable '. Elle a pitié de bii. en effet, mais c'est pour lui donner encore d'autrt\s preuves de sa puissance; c'est surtout pour l'effrayer davantage et pour l'éloigner plus vivement. Elle pense à Guillaume, et devient de nouveau implacable. Pauvre Thibaut, il peut s'attendre à de nouveaux enchantements, à de nouvelles terreurs!

Après un silence qui lui-même était lugubre, on voit soudain les murs de la salle s'entr'ouvrir : quatrevingts lions et ours se précipitent sur les convives, et remplissent le palais de hurlements épouvantables.

1. Enfances GxfiUm'uv., Bibl. Xat. fr. 771. f" 10. - 2. IbkL. f" 10 ^".

11 rVRT. MVR. II.

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