ANALYSE DU DEPÀRTE.UEST DES ENFANS AlilERL
Il !■ \Rl'. I.IV lll\l>. XII.
«• "• ainsi toute sa famille. Toutefois ce bonheur ne fut pas de longue durée. Ainieri se prit à réfléchir, et vit qu'il
« treiront au lignage » (f° 71 v°) ! = Les enfants, cependant, continuent leur voyage. Ils arrivent à. « Valcaire », et se préoccupent de la grave question du dîner. Hernaut-le-Roux dit k ses frères : « Segnor, que mangerons »? — Et dist Gudlaunie : « A vos, en atendons. — Senecliaus estes, s'en avez le bas- « ton ». = Le malheur est qu'ils n'ont pas un traître denier à eus tous; mais Hernaut paie d'audace, et s'adressant à l'aubergiste : « Fêtes nous querre « pain et vin et poisson. — Et char salée et freiche àgrant foisson. — Et vo- « leille, se trover en puet on ; — Car, se Dieu plest, très bien l'aquiteron ». = Guillaume applaudit à grands cris : « Comme il ressemble à notre père »! L:\-dessus, ils t'ont un repas énorme, dont les reliefs auraient sutfi à nourrir tous les garçons et les meschines de la ville. Mais enfin il faut payer. Par bonheur le comte Gui de Valcaire est conduit à l'hôtel où habitent les fils d'Aimeri, leur fait fête, paie leur dépense et les emmène (fo^ 71-72 v°). Laissons un moment Hernaut et ses frères courir à leurs aventures. Le poète les abandonne à leur sort et nous raconte ici comment Beuve alla en Gascogne et comment il épousa la fille du roi Yon {f"* 72 v''-74 v"). Puis c'est le tour de Garin. Il prend le chemin de Pavie et y arrive un vendredi. « Je veux », dit-il, « manger du poisson. Achetez-moi tout ce qu'il y aura de plus beau ». On lui trouve un esturgeon, et le marchand lui en demande un prix exagéré : « Trente sous, sire, se il vos vient à gré, — Qu'il est toz frès, ce sachiez de «. verte; — Hier matin fu de la mer aporté ». Violences de Garin que Ton mène près du roi. Il le couvre d'injures : « Trop estes bobancier. — Ne de- « vez pas à franc home tancier. — Chevalerie n'est pas vostre mestier; — « Mes crosiaz vandre et monoie eschangier ». Après cette bordée contre les Lombards, Garin finit par se faire reconnaître et tout s'apaise (f"^ 74-75 v^"). = C'est ici que nous revenons auprès des quatre frères (Hernaut, Bernard, Aimer et Guillaume). Sur son chemin, Hernaut aperçoit un évèque qui est accompagné de trente chanoines. « Ou allez-vous ainsi »? — « Je suis évè- « que et vais à la cour de Charlemagne ». — « Nous aussi », répond Hernaut; «Mais nous nous perdons dans tous ces chemins. Servez-nous de « guide ». — « J'ai trop peur de l'abbé de Cluny qui suit la même route que « nous ». L'Évèque finit par s'indigner contre cet insolent, et Hernaut le menace de son bàîton; mais on finit par reconnaître que Tevèque est cousin d'Hermengart, et l'on fait la paix (f"s 75 yo 7tJ-vo.) Voilà notre caravane a Clermont, la voilà sur la route de Paris. Rencontre de larrons, de routiers. Bataille. Les fils d'Aimeri sont vainqueurs et font prisonnier Gonbaut, « le traitor félon » {7G vo-77 r"). Arrivée et séjour à Orléans. Puis « à Ostriche sont li baron passé » ; de là, ils voient Paris. Mais il s'agit de trouver un bon hùtel. C'est l'atTaire d'Hernaut : n'est-il pas sénéchal? Ils rencontrent l'abbé de Cluny, et Hernaut de l'arrêter par la bride : « Avez-vous vu Charles »? — « Oui », répond l'abbé. « Il tient sa cour à Paris, et il n'y a plus de logent ment dans la grande ville : tout y est « enconbré ». J'ai moi-même été « forcé do partir; mais j'y retournerai demain ». — « Vous tombez bien », dit gravement Hernaut. « Je suis le sénéchal du Roi. Je vous garantis que « vous aurez un logement à Paris ». L'abbé s'imagine que ce jeune homme se moque de lui, et laisse voir ses doutes; mais Hernaut a recours à son argument favori et le menace de son bâton ((" 78 r»). Arrivée à Paris dans « la grand rue ». Admiration d'Hernaut qui voit « en la quisine la vitaille porter ». Il entre dans un bel hôtel où quarante bacheliers sont à table : c'est la suite du duc de Bourgogne : « Je suis le Sénéchal », dit Hernaut. « Sor- «c lez d'ici ». Les convives attablés se refusent d'obéir à cet ordre, et Hernaut
ANALYSE DU DEPARTEMENT DES EAF.IAS MMERI. 313
était trop pauvre pour faire la fortune de ses sept en- " ■•^■•r '-vr. u.
^ C1IAI-. Ml.
lants.
leur distribue des coups de bâton. Ils s'enfuient. Voilà un logis trouvé {(° 78 yo). Un logis, c'est bien; mais ce n'est pas assez. Hernaut avise l'hôte qui prend le frais sur le seuil de sa porte : « Logez-moi ce bon abbé », lui dit Hernaut en lui montrant l'abbé de Cluny. Et il ne quitte les moines qu'après les avoir installés sur de bons tapis, où ils vont pouvoir chanter matines. Hernaut cependant n'en a pas fini avec ses prétendus devoirs de sénéchal. Il rencontre dans la rue le roi de Pavie, à pied, qui cherche également un hôtel. « Xe craignez pas », lui dit Hernaut; «je m'en vais vous loger ». Le moyen est des plus simples. Le fils d'.Aimeri entre dans un palais où étaient deux archevêques et le légat du Pape : il les en déloge à coups de bâton. Mais, cette fois, Faventure menace de tourner fort mal : on se précipite sur le fils d'Aimeri et l'on est sur le point de lui faire un mauvais parti, quand, par bonheur, Guillaume arrive à son secours (f-^ 79). Rien ne peut corriger Hernaut, et il pénétre dans une autre maison qui est occupée par des Allemands. Il leur fait, tout d'abord, les plus aimables compliments : « Bêle « gent estes; si fêtes bel sanblant »; puis, sans trop de transition, il se jette sur eux et les bat. Bref, il reste le maître de la place, il fait ripaille dans cet hôtel qu'il a si bien conquis. Mais Hernaut n'îiime pas que la bonne chère, et c'est un délicat qui goûte la musique. Il fait venir des ménestrels : « Menesteraus font querre et demander. — Qui lors veïst chanteors asambler — Et jugleors vienent sans demorer... (car ces jongleurs n'aiment guères les pauvres diables), — Et là o voient la richeee doner — Là vont tuit cil qui sevent déporter (f"^ 80 v^-Sl r»). ^Pendant qu'Hernaut se donne ainsi des airs de grand seigneur, les Allemands qu'il a chassés de leur logis ont été se plaindre à l'Empereur. Colère de Charles qui envoie vers le prétendu Sénéchal trois de ses barons : Gautier d'Etampes, le comte Jofroi et Gui de l'Aubecoi : « Amenez-moi ce tapageur ». Les fils d'Aimeri font cause commune avec leur frère, et s'apprêtent à se défendre contre les envoyés du Roi; mais, par bonheur, l'abbé de Cluny se trouve là, qui empêche la bataille. Hernaut et ses frères consentent à prendre tranqudlement le chemin du palais impérial et paraissent enfin devant le grand Empereur (fo^ 81 \°-82). Ils le saluent et se nomment. Aimer seul refuse de s'incliner devant Charles, et s'écrie qu'il va bientôt conquérir toute rEspagne (f"^ 82 v°-83 r"). C'est en vain que son frèi'e Beuve essaie de calmer cet emportement juvénile. = Nous retrouvons ici la même péripétie et les mêmes vers que dans notre ms. 14-48, et Aimer fait le vœu solennel de chasser tous les païens de l'Espagne. Quant à l'Empereur, il attend le lendemain pour prendre une décision à l'égard des fils d'Aimeri, et cette décision ne répond pas, semble-t-il, à toutes les espérances des jeunes gens, à toute l'ambition de leur père : «Toi, Garin, tu se- « ras mon conseiller de chambre; toi, Guillaume, tu vas recevoir l'épée de « chevalier ». L'Empereur les « adoube » tous, l'un après l'autre, et le roman finit assez brusquement {l'" 86). On en aurait voulu savoir plus long sur Guillaume et sur Hernaut ; mais le scribe commence ici à transcrire les premiers vers du Siège de Narbonne, et il faut nous résignera rester sur cette « suite au prochain numéro ».
2" Analyse de la troisième rédaction du Depar l e7nent (à' &près le ms.de la Bibl. Nat. fr. 24369, anc. La Vall. 23). Les sept enfants d'Aimeri, au moment où les Sarrasins s'éloignent de Narbonne, sont riches et joyeux. Pendant un mois, ce ne sont que fêtes et plaisirs. Mais voici qu'un messager arrive de la part de Charlemagne : l'Empereur mande à Guillaume de venir sur-le-champ à Paris pour une Cour plénière à laquelle as-
ANALYSE DU DEPARTEIiiEM DES E^FA^S AIMERJ.
II r.\KT. I.IVR. II.
fi;\i'. XII.
Les enfants
d'Aimeri
quittent
leur iière ;
Bernait
va à Brebant
Ainieri était un jour eiitoiu'é de ses sept fils. Toiità-coiip, il interpella brusquement son aîné, Bernart, qui
sisteront les douze Pairs (fo51 1"). Giiillarme se dispose à partir : « Mes il a moult le cuer triste et doulant,— Quant lui souvient d'Orable la vaillant. — Et de Tiebaut, et d'Orange la crant— Qu'encore tiennent Sarrazin nePersant». := Hélas ! ajoute le poëte, quatorze ans se passeront avant que Guillaume épouse la femme de Thibaut (f» 51 v»). Le vieil Anneri, cependant, a peur de rester seul dans sa ville de Narbonne : <i Thibaut et Balant », ditil, « vont venir m'attaquer ». — « Ne craignez rien, et comptez sur moi », dit Guillaume, qui part avec ses frères, ne laissant que le petit Guibelin près de son père. — « ... Li quens Guillaume — Moult durement pensoit à dame Orable » (f" 51 v»). t= A peine les enfants sont-ils partis que leur mère fond en larmes : « Ahi ! Xerbonne, mal fussiez vous fondée ! — Mal feu gregois « vous eiist alumée ! — Pierre sus autre n'i fust ore trouvée » ! Aimeri console sa femme; mais, en réalité, elle avait raison de craindre : car un an et demi ne s'était pas écoulé « Que le rassistrent Païen et Arrabi, — Li Sarrazin et li Amouravi » (f» 52 r"). = Le poëte, alors, nous transporte brusquement près de Charles, Les enfants d'Aimeri arrivent à la cour, et le Roi, tout d'abord, ])rend Guillaume par le menton. Il lui donne le qxiart de la France à gouverner et le fait son gonfalonier. (Ce dernier trait est conforme à la vérité historique. L'Astronome limousin, en effet, donne à Guillaume le titre de jvrwn^s air/ni fer .■ Pertz, Scriptores, II, pp. GlI, 612.) Mais, jusqu'ici, un seul des Enfants a reçu quelque satisfaction; les autres sont là, qui réclament leur part. Il est décidé que Beuve partira sur-le-champ en Gascogne pour demander la fille du roi Yon, et le pays avec la (ille (f« 52 r"). Garin succédera dans Pavie au roi Boniface, qui n'a pas d'héritier direct. Et Aimer, que deviendra- t-il? « Aimer sera mon sénéchal >., dit le Roi. — « Non, non », répond l'enfant, « je veux conquérir l'Espagne ; l'Espagne « est ma pail » (f» 52 v»). C'est en vain, d'ailleurs, que les frères d'Aimer le supplient de rester au moins une année près de l'Empereur qui a besoin de ses services; c'est en vain que Charles lui propose Melun, le Saumurois et le Beauvoisis, avec Crespy en Valois : « Non, non», reprend obstinément Aïmer, x je veux l'Espagne, et je l'aurai ». Et il fait alors le vœu « de ne pas se coucher » avant d'avoir chassé les païens de toute la chrétienté. Charles ne se console pas de perdre ce nouveau Roland : « Il y a « vingt-cinq ans », dit-il, «• que l'autre est mort ». Et il pleure (f^s 52 v"- 53 ro). = Sur ces entrefaites, arrive à Paris (fort opportunément) le roi Yon qui marie très- volontiers sa fille avec Beuve. Ce mariage est conclu avec une rapidité merveilleuse, et voilà Beuve héritier de la Gascogne, dont il fera hommage à Charlemagne après la mort de son beau-père (f° 53 r"). = Boniface, roi de Pavie, arrive dans le même temps et, avec la même complaisance, donne sa terre à Garin. Le lendemain, Charles adoube Beuve, Aïmer et les quatre autres frères. Cette cérémonie, dans notre poème, est plus religieuse que militaire. « En l'onneur Dieu qui le mont estora, — Te doing « ce brant, meilleur ne vi piec'a, — Par T- couvent que deviserai jà : — « C'est que Dieu aimes qui le monde fourma » (1° 53 v°). ^ C'est alors que Beuve part décidément en Gascogne et Garin en Lombardie. Quant à Aïmer, il s'éloigne de la cour avec trois mille chevaliers et trois mille hommes à pied, et se dirige vers l'Espagne. Il passe par Narbonne, afin d'y faire ses adieux à Aimeri et à Hermengart. Mais, dans cette ville que les chrétiens venaient de reconquérir si heureusement, il y avait alors un espion sarrasm. Il apprend le départ d'Aïmer, il apprend que le vieil Aimeri va rester seul, sans défense. Vite, il court avertir les rois Desramé et Esplan-
CHAI>. XII
ANALYSE DU DEl'ARTE.UEyT DES ENFANS ADIERI. :315
s'était si bien inoiitré cliirant toute la ffuerre : « N'es- h fart, i.ivr. a.
^ ru \i» X M
« pérez pas », lui dit-il, u posséder jamais quelque
doine qui réunissent leur année, et vont mettre de nouveau le siège devant Narbonne. Les derniers vers du DeiKWtemeat : « Ce fu en mai que ci ra'orés conter », se relient aux premiers du Sié(/e de Narbonne : <■<■ Ce fu en may que la l'ouse est florie » (1'° 54 \'>). Ainsi se termine cette seconde version de notre poëme ; elle est, comme on le voit, bien inférieure à la première.
3° Analyse de la compilation en prose du ms. de la Bibl. Nat. fr. 1497. L'auteur de cette version a eu évidemment sous les yeux un manuscrit en vers appartenant à la troisième famille du Dej^artement, à celle qui est représentée par les mss. du British Muséum Harl, 1321 et Bibl. du Roi 20 B XIX. Les aventures d'Hernaut, sur lesquelles il a brodé, sont le fonds de son récit, et c'est aussi la principale aflabulation des deux manuscrits que nous venons de citer. Une telle analogie se passe de commentaires. = Le récit s'ouvre après que Beuve est allé en Gascogne et y a épousé la fille du roi; après que Gai'in a été à Pavie, a conquis Anséune et engendré le meilleur chevalier « qui à son costé portast espée » (f° xxxv). Hernaut, Guillaume, Bernart et Aimer se décident à aller à Paris; car l'empereur Charles a convoqué pour la Pentecôte une grande cour plènière. Une foule immense se presse déjà sur le chemin de la grande ville, et c'est à qui y arrivera le premier pour s'y procurer un logement. Hernaut est étonné de tout ce qu'il voit en route; mais, d'ailleui'S, il est plein d'espérance. Le vieil Aimeri lui a dit qu'il serait « le fourrier de l'Empereur », et il a pris tellement au sérieux les paroles de son père qu'il se regarde déjà comme investi de ces importantes fonctions. « Quels sont », dit-il, « ces inconnus si bizarre- « ment accoutrés »? — « C'est l'évèque d'Avignon avec ses clercs ». — « Pourquoi se hàtent-ils ainsi »? — « Pour avoir un logement dans Paris ». — « Dites-leur donc de ne pas prendre d'inquiétude à cet égard. Je suis le « grand fourrier de l'Empereur ». L'Evèque intervient alors, tout effaré : « Puisque vous êtes au service de Charles, vous savez sans doute pour quelle « raison il nous convoque »? — « Moi », dit Hernaut, «je n'ai jamais mis le « pied à la Cour ». — « Cet homme se moque de nous », dit l'Evêque, et il lui tourne le dos. = Quelques heures après, l'évèque était bien installé dans un village voisin où les quatre fils d' Aimeri cherchaient en vain un gîte. Ils se présentent, et sont éconduils par le maître d'hùtel du prélat irrité. Hernaut, dont le premier mouvement est toujours de porter la main à son épée, veut se jeter sur Thôtelier : Guillaume le retient. Néanmoins, où loger? Par bonheur un abbé charitable aperçoit, de son fenestraige, les quatre damoiseaux dans l'embarras, les appelle, les héberge et les fait souper avec lui : « Ce bienfait ne sera point perdu », dit Hernaut, « et, comme grand four- « rier du Roi, je vous promets un bon gîte à Paris ». C'est une promesse qu'il est plus facile de faire que de tenir (fo^ xxxvii vo-sxxix r"). z= Enfin, voici Paris. La ville l'egorge d'étrangei-s; plus d'hôtel, plus de gîte. «Nous « courons grand risque de coucher dans la rue «. — « Non, non », dit Hernaut, qui, en vrai personnage de comédie, ne manque jamais à faire la même réponse. « Ne suis-je pas grand fourrier 'de France »? Le damoisel Hernaut « se mit en chemin lorz, et, en allant de rue en rue, veant viande cuire et appareillier, despecier moutons, copper gorges de pouUaille et faire rost et pasticerie », se sentit appétit. Il frappe à la première auberge qu'il rencontre : « Nous n'avons plus où vous loger », s'écrie l'hôtelier. — « Et « qui donc est descendu chez vous »? — « Le cardinal de Bologne avec une « suite de quatre-vingts chevaux. C'est lui qui prêche demain devant l'Empe-
Il l'AKT. I.IVU, CIIAP. XII.
316 ANALYSE DU DEPARTEMENT DES ENFANS AlYiEBL
« chose à Narbonne. Partez, allez à Brebant, et de- « mandez au Duc la main de sa fdle ». Bernart partit,
« reur Charlemagne »! Hernaut entre brutalement dans la maison, tire son épée, en trappe un coup terrible sur la table, met tout le monde en fuite, jette tous les bagages par les fenêtres : « Et de quel droit agissez-vous « ainsi »? demande Ihôte, non sans quelque timidité. — « Je suis le four- « rier de l'Empereur >; ! Ses frères sont entin obligés de l'avertir que cette charge n'est qu'imaginaire, tant qu'il n'aura pas été nommé par Charles lui-même. Mais Hernaut a quelque peine à se mettre en tête cette idée: car il s'était naïvement persuadé qu'il n'y avait pas dans le monde entier un plus haut seigneur que son père Aimeri (fos xxxix r^-xL v»). = Sur ces entrefaites arrive Beuve, qui désormais portera dans notre Roman le nom de son château de Commarcis; son beau-père, le roi de Gascogne, est avec lui. Mais, hélas! à, Paris, il n'y a plus de place, même... pour un roi, et c'est encore Hernaut qui se charge de loger ces nouveaux arrivants. Dans un riche hôtel est le prince de Tarente avec des « Roumains et Italiens ». Le fils d'Aimeri dessine, d'une main hardie, les armes de Gascogne sur la porte de cet hôtel dont il chasse tous ces nobles étrangers. « Mais où irons-nous? — « Laissez iii'enjiaix, et si allés aux fourches si bon vovs semble » (f^^ xl V -xLi vo). Peu de temps après, Hernaut a la joie de déloger de la même façon l'évêque d'Avignon contre lequel il avait des représailles à exercer, et d'installer, à la place du prélat ainsi expulsé, le bon roi Boniface de Pavie (i^ xLHi). ^ Cependant Paris est plein de mécontents qu'a faits le fils d'Aimei'i. Tous ceux qu'il a délogés avec cette terrible formule : « Je suis le fourrier de l'Empei'eur », vont se jilaindre au fils de Péjiiu. Or, le véiitable « fourrier de Charles était un bon et pacifique chevalier champenois qui n'avait jamais manqué à son devoir et n'avait fait de tort à iiersonne. Il est bien étonné des reproches qu'on lui adresse. Tout se découvre. Gui, fils du comte Hue de ïroyes, et Geotfroy d'Anjou sont envoyés avec cinq cents hommes à la j)Oursuite du malheureux Hernaut qui résiste en vain et est forcé de comparaître avec ses frères devant l'Empereur courroucé (('"^ xliv-xlvi}.
— Mais là une péripétie très-inattendue attend le lecteur : Charlemagne est tellement charmé de la beauté des enfants d'Aimeri qu'il pardonne tous les méfaits d'Hernaut, et le reçoit en sa grâce avec tous ses frères (f»* xlvii-xlviii).
— Les voilà tout à coup élevés au premier rang, et l'auteur du quinzième siècle, se moquant des propres Chansons qu'il traduit, dit avec une bonne ironie : « Et furent mors ceulx qui mors furent. Ceulx qui furent navrez se firent mediciner et garir, se bon leur sembla. Car ainsy va de telles avantures ». Il ajoute que Charlon, fils de Charlemagne, épousa plus tard une des filles d'Aimeri.
4° Analyse des Storie Nerbonesi (lib. I, cap. xxi et ss., édit. Isola, I, pp. S3-140). De même que la version en pi'ose du manuscrit de la Bibl. Nat. fr. 1497 dérive évidemment de la version du Departe^nent qui est aujourd'hui représenté par les deux manuscrits Harl. 1321 et Bibl. du Roi 20 B XIX ; de même, le récit des Nerbonesi a été pris dans un manuscrit analogue à notre manuscrit La Vallière et an manuscrit du British Muséum coté Bibl. du Roi 20 D XI. Il ne faut pas, d'ailleurs, oublier que le compilateur italien ajoute beaucoup aux originaux fiançais qu'il a sous les yeux. Il brode à nouveau sur ce vieux canevas. Le début, d'ailleurs, est tout difiérent dans l'œuvre italienne, et le prosateur d'outre-monts n'a pas manqué de rattacher, comme tous ses compatriotes, l'affabulation de son œuvre à la grande conspiration des traîtres de Mayence contre l'empereur Charlemagne. = Le vieil Aimeri arrive à Paris au milieu des troubles que les Mayençais
CH.VP. XII.
ANALYSE DU DEPARTEMENT DES Ei\FANS AIMERI. 317
et rencontra sa mère en chemin : « Mon fils, mon " ï't^';;;L'^'f,- "• fils, où allez-vous »? — « Je vais épouser la fille du duc
ont excités et reçoit un soufflet d'Arnauld de Mayeiice. Force est au vieillard de dévorer cet affront. Il se tait et retourne à Narbonne (chap. xvi). Sur son vLsa"-e, sur ses habits, il conserve le sang qui a coulé de sa blessure. Il brutalise sa femme et ses enfants : « Quelqu'un », se disent-ils, « a-t-il offensé « notre père » (chap. xvii)? Le vieux duc fait une tournée dans les chambres de ses enfants. Dans les chambres des quatre aînés, il ne trouve que faucons et éperviers ; mais, dans celles de Guillaume et d'Aïnier, il trouve des armes : « Ah »! s'écrie-t-il, «voilà mes vrais enfants » (chap. xxiii). Aiineri s'arme et fait lutter ses enfants contre lui pour les éprouver. Tous subissent heureusement l'épreuve, surtout Guillaume qui casse deux côtes à son père. Le seul, Aimer ne veut pas frapper son père qui le maudit. Et c'est depuis ce jour qu'on l'appela « Aimer le Chétif » (chap. xix-xx). Départ des enfants d'Aimeri que leur père envoie chercher fortune ailleurs. Ils passent par l'abbaye de Saint-Antoine, à dix lieues de Narbonne : l'abbé les suit à Paris. Leur arrivée dans la grande ville (chap. xxi-xxn). Ils prennent, tout d'abord, possession du palais de Roland et tuent huit des pairs de la maison de Mayence. Émeute dans les rues de Paris; massacre des Mayencais ichap. xxin-xxiv). Charlemagne, qui joue dans toute cette affaire un assez misérable rôle, redoute par-dessus tout les traîtres aux mains desquels il est véritablement prisonnier, et désarme les fils d'Aimeri. Il envoie Ogier vers Guillaume et vers ses frères, et les somme d'avoir à se présenter sur le champ devant lui. Le Danois ne réussit pas dans son message, et Charlemagne injurie le vieux chevalier qu'il appelle « couard />. Ogier se lève, se revêt d'habits de pèlerin, rend à Charles le gonfanon de l'Empire dont il avait la garde, et s'éloigne. On ne l'a plus jamais revu (chap. xxv). Enfin, les Xarbonnais se décident à venir au palais du Roi ; mais c'est pour y faire un épouvantable scandale. Tapage, mêlée, tuerie. Aimer tue l'insulteur de son père, « Amahlo di Maganza ». Fuite honteuse de Charlemagne (chap. xxvi\ Le pauvre Empereur est enfin remis sur son trône parles Narbonnais vainqueurs, et, pour les récompenser de leur dévouement, promet de les faire chevaliers d s2)roni d'oro (chap. xxvii). = C'est à ce moment de son récit que l'auteur italien place la fin du récit de Macaire ou de la Reine Sibille; mais il se hâte de re^'■enir à nos héros. Guillaume et ses frères sont faits chevaliers. Guillaume devient le gonfalonier et le capitaine de l'Empire, le sénateur de Rome. Il prend enfin toute la place de Roland (chap. xxviii). A chacun des quatre premiers fils d'Aimeri, TEmpereur donne dix mille chevaliers. Il envoie Bernard à Busbant, Beuve à Comarcis, Arnauld à Gironde et Guérin à Anséune. Le pauvre Aimer est le seul qui ne reçoive rien. }*Iais, enfin, Charlemagne lui donne cinq mille hommes, et Guillaume cinq mille autres. Mais ce ne sont que des assassins et des voleurs. Départ d'Aimer (chap. xxix-xxx). = Alors commence une série de scènes dont le théâtre change, et le romancier va successivement nous raconter en détail l'histoire des cinq frères Xarbonnais. = Premier acte. On le pourrait intituler c< Bernardde Busbant ». Donc, Bernard part à la conquête de Busbant, mais il est battu par le roi Arrigo et se voit contraint de revenir, tout penaud, près de l'Empereur qui le reçoit fort mal. Heureusement Guillaume est là, Guillaume qui va être, en tout ce drame, le libérateur de profession, le sauveur, le Deus ex machina. Il accourt à l'aide de son frère et s'empare avec lui de Busbant. Bernard est fait duc et Charles lui donne pour femme sa fille Lisabetta (chap. xsx-xxxii). = Second acte : « Beiive de Comarchis ». Cet acte est un peu la répétition du précédent. Beuve, lui au.ssi, échoue tout d'abord dans la conquête de son futur duché. 11 est battu à« Coi'-
Il PART. I.IVR. 11.
riiAi'. Mr.
à Aiiséunc :
318 ANALYSE DU DEPARTEMENT DES ENFANS AIiVERI.
« de Brebant ; c'est mon père qui m'y envoie ». — « Pre- « nez ces trois sommiers chargés d'or » . Bernart les prit, se mit en route, arriva à Brebant, et se présenta au Duc : « Mon père Aimeri », lui dit-il, a vous prie de « me donner votre fille ». Tout aussitôt les noces se célébrèrent, et, dès la première nuit, Bernart engendra le paladin Bertrand '.
Aimeri était un jour entouré de ses six fils. Tout-àcoup, il s'adressa à Garin, et lui dit : « Allez deman- « der au duc Naime de vous donner sa fille Eus- « tace et la bonne cité d'Anséune ». Garin partit, vit le duc Naiine, demanda et obtint la belle Eustace ; puis conquit Anséune sur les })aïens et la garda. A peu
maris »; mais l'inévitable Guillaume arrive à son secours avec Bernard. Cormaris ne saurait réstster îi de tels assiég-eants, et elle est emportée d'assaut au bout de quarante-cinq jours (chap. xxxiii). = Troisième acte : « Arnaud de Gironde » . Arnaud surjjrend la ville de Gironde, force Alepantino à s'enfuir et épouse la jeune femme que le roi païen venait d'épouser (chap. xxxiv). = Quatrième acte : « Garin d'Anscihie ». Garin veut snrjirendre la ville CCAnsedonia ; mais il succombe sous l'effort du roi Bravieri et d'Anfirone. Il est vaincu et fait prisonnier. Ses frtres ignorent sa mésaventui-e et restent trois mois sans en rien savoir. Ils l'apprennent enfin, et Guillaume entraîne tous ses frères sous les murs d'Anseiine, dont le siège commence. Bataille contre le païen Anfii'one et son neveu Taurone. Défaite de l'armée chrétienne : Guillaume reh've la fortune des siens, tue Bravieri, tue Anfirone, et décide de la victoire. On délivre Garin qui épouse la fille de Bravieii (chap. xxxv-xxxvii). = Cinquième et dernier acte : c< Aïmer le Chëlify>. Le héros de cette partie des Nerbonesi, Aïmer, s'empare d'Altomarino et met le siège devant « il Cievo di Spagna ». Il s'en empare pendant la nuit, met Ahaste en fuite et épouse Aleandra, fille du roi païen. Siège par une immense armée de la ville de Pampelune où s'est enfermé Aïmer. Détresse des chrétiens; Aïmer demande à Paris une armée de secours qui arrive bientôt sous les mui'S de Pampelune : elle est commandée \mv Libieri de Castamors, Buoso de Yernia et le jeune Sansone di Mongrana. Bataille terrible; victoire définitive des Chrétiens. Aïmer reste maître de Pampelune et s'empare de la Stoille, de Saint-Fagon, de Morlingana et de Cobeles (chap. xxsviii-xlvi). Fin du cinquième acte et de tout le drame du « Département des enfans Aimeri à.
5° Nous consacrerons, dans notre cinquième volume, une note spéciale aux fils d' Aimeri, et c'est là que nous résumerons l'histoii'e de chacun d'eux depuis le Departetncnt . Notre Table générale, d'ailleurs, renfermera sept Notices chronologiques sur Bernart de Brebant (qui eut pour fils Bertrand); Guillaume; Garin d'Anséune, père de Vivien; Hernaut de Gironde, qui est le personnage comique de la bande; Beuve de Commarcis, père de Gérart et de Gui; Aïmer le Chétif, et enfin Guibert ou Guibelin, qui, suivant Fauteur du Siège de Barhastrc, eut pour fils Navari de Toulouse.
1. Département des Enfans Aivrcri. Bibl. Nat. fr. 1448. f» 87.
11 l'AIÎT. I.IVR. H.
rlIAI'. XII
Ilernaut
Beuve. Aïmer
et Guillaume
retournent
à la
ANALVSt; DU DEPARTEMENT DES f.Y/'M.YS AI.UERI. 310
de temps de là, naquit Vivien, qui devait mourir à Aliscans '.
Aimeri était un jour entouré de ses cinq fds. Il arrêta soudain son regard sur Hernautle Roux : « Par- ^ Gironde; « tez à Gironde », lui dit-il, « et demandez au Comte « de vous donner sa fdle Béatrix ». Hernaut obéit à son père, délivra la ville de Gironde qui était assiégée par les Sarrasins et épousa la belle Béatrix ■.
Aimeri était un jour entouré de ses quatre fds. 11 s'adressa aux trois aînés de ceux qui étaient ainsi demeurés prés de lui : « N'espérez pas », leur cria-t-il, com- de cLries « posséder jamais quelque cbose à Narbonne. Vite, « vite, allez en France ». Beuve, Aïmer et Guillaume ne se le font pas dire deux fois; ils partent, ils cheminent, ils arrivent près de Charles : (( Qui étes- « vous »? leur demande le grand Empereur. — « Nous « sommes les fds d'Aimeri de Narbonne ». Or, aux pieds du roi de France était en ce moment prosternée une jeune fdle qui demandait un mari au fds de Pépin : c'était Hélissant, fille d'Yon de Gascogne : « Je vous donne ta Beuve », dit le roi à celte vassale. Héhssant jeta les yeux sur Beuve, et ne fut pas mécontente du choix de Charles. Les deux nouveaux époux allèrent ensemble à Commarcis. Moins d'un an après naissait Gérart, et Gui deux ans plus tard. Quand à Aïmer, il fut adoubé par TEmpereur, en attendant mieux. Et pour Guillaume.... il fut Gu.illaunie '.
C'est aiiisi (pi'Aimeri de Narbonne fit la fortune de ses fils.
1. Departcnimt des Eafans AL.ijrl, Biijl. Xat, fr. 1448. i'-^ 87 v''-8S r". - 2. Ibid., f" 88. — 3. Ibid.., ibid.,
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