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CHAPITRE Xlll

CE QUI SE PASSA ENTRE LES ENFANCES DE GUILLAUME ET LA MORT DE CHARLEMAGNE.

(Le Siège de Narbonne '.)

Analyse Poui' Ir troisièmc fois, depuis le commencement de

del-m-bo,mc. CCS réclts, Ics païcus ont mis le siège devant Narbonne.

1. XOTICE BIBLIOGRAPHIQUE ET HISTORIQIE SIR LE SIÈGE DE NARBONNE. I. BIBLIOGRAPHIE. 1° Date de la composition. Le Siège de Narbonne, poëme dont personne avant nous n'avait signalé Texistence, est une œuvre du treizième siècle. — 2° Auteur. Le Siège de Narbonne est anonyme. — 3° Nombre de vers et nature de la versification. Cette Chanson renferme environ 3500 vers ; ce sont des décasyllabes riraés. Chaque couplet est orné du petit vers hexasyllalnque. Cette dernière circonstance aurait dû éveiller l'attention des bibliographes sur l'existence indépendante de cette Chanson dont ils n'ont jamais parlé. Il était facile de ne pas la confondre avec les Enfances qui sont assonancées et non rimées ; avec ce même poëme des Enfances et le Département qui ne sont munis ni l'un ni l'autre du petit vers de six syllabes à la fin de leurs laisses. — 4» Manuscrits connus. Il nous reste quatre manuscrits du Siège de Narbonne. Trois sont en Angleterre : British Muséum, Bibl. du Roi, 20 D XI (treizième siècle); 20 B XIX (treizième siècle) et Harl. 1321 (treizième siècle). Un quatrième manuscrit est à Paris, Bibl. Nat. fr. 24369, anc. 23 La Vall., f« 54 (quatorzième siècle). Nous donnons ici le commencement et la fin de ce dernier texte : « Ce fu en may que la rose est fleurie ; — L'oryol chante et le rousignol crie. — Sarrazins furent issus de leur navie — Et l'Amirant a sa gent establie. — Puis, apela Malprin de Femenie : — « Alez avant o ma gent paie- « nie, — A -XXX- mille en vostre compaii^nie, — Devant Noirbonne la fort « cité garnie ; — Vous en alez en mi la praerie, — Par Mahomet à cui je « me souplie, — En cest esté iert la cité saisie, — L'or et l'avoir en iert en « ma baillie, — Bourgoigue et France et toute Normendie, — Dont Challe- « maine a la chief seigneurie. — Mes, par Mahon, ne li remaindra mie — A « Avmeri à la barbe fleurie — N'a Ermenjart Noirbonne la garnie : — Ge « la claim d'eritage » ;fo 54 r»). La Chanson se termine ainsi qu'il suit : «A

Rien n'est plus historique, d'ailleurs, que cette obstination de la légende à ramener toujours les Sarrasins -

Nerbonne fu li quens Aymeris, — Guibers li preuz, Guillaume le marcbis.

— Mes n'i fu pas Bueves de Commarcbis ; — Car essoine ot de garder son pais — Contre la gent de qui il fu baïs. — Ce fu el mois que yvers est faillis,

— Que il fet cbaut et le temps est jolis. — Séjourné orent quatre mois accomplis : — Guillaume fu enz el pales voultis, — Et Aymeri, Ermenjart la gentis. — Entr'euls parolent et dient leur avis — De dame Orable, de Thiebaut TArrabbis. — Aler sus euls veult Guillaume au fier vis. — Si com chescun en disoit ses plaisirs, — De par Challon leur fu •!• mes tramis — Que li Rois est si forment afloibis — Qu'il est boisiez de trestouz ses subgis, — Et que, })our Dieu qui en la crois fu mis, — Li soit Guillaume à ce besoing amis, — Li quens en jure Jhesu de Paradis, — N'aura repos ne par nuit ne par dis, — Dusques à tant au Roy iert revertis. — Lors fait trousser et mules et roncis : — Isnelement s'est à la voie mis — Droit vers Ais la Chapelle » (f" 75 r°). — 5° Version en prose. Le Siège de Karbonne a été mis en prose dans la grande compilation du ms. 1497 de la Bibl. Nat. (fo xlviii v° — Lxvii r°). Nous en avons plus haut publié les rubriques. — 6° Diffusion A l'étranger. Ce poëme, qui n'a joui en France que d'une popularité peu étendue, n'a pas été, à notre connaissance, imité dans les littératures étrangères. — 7° Edition imprimée. Le Siège de Narbonne est inédit. — 8° Travaux dont ce poëme a été l'ob.iet. Comme nous venons de le dire, il n'a encore été connu d'aucun érudit ; et M. Paulin Paris lui-même ne lui a pas donné place dans les Notices du tome XXII de YHistoire littéraire. Dans l'édition des Nerbonesi publiée récemment par M. Isola, nous trouvons les éléments d'une utile comparaison entre iiotre Siège de Narbonne et les récits très-brodés du compilateur italien (Liv. II, cap. i et ss., édit. Isola, pp. 140-200). — 9° Valeur littéraire. Le Siège de Narbonne est une des œuvres de la décadence épique. Entre les péripéties des Enfances Guillaume et l'action dn Couronnement Looys quelque trouvère inconnu remarqua qu'un long espace de temps avait dû s'écouler : « 11 y a là place pour un poëme nouveau », se dit-il, et il écrivit ce Roman. Son imagination, d'ailleurs, ne se mit pas en très-grands frais. Narbonne avait été déjà assiégée et prise plus d'une fois dans notre épopée nationale. Bah! ce poëte la fera assiéger une fois de plus, et ses auditeurs seront ravis. Cette nouvelle Chanson présente cependant plus d'un avantage. On y prépare, on y relie entre elles plusieurs autres Chansons du même cycle, les Enfances Vivien, le Siège de Darbastre, etc. On y renseigne le lecteur sur le sort de certains héros dont les aventures avaient été trop abandonnées, tels qu'Aimer, Hernaut, Garin d'Anséune. Enfin, on y donne la première place à un Irère de Guillaume, à Guibelin, qui n'a pas joué jusqu'ici un rôle suffisant dans la légende. Telle est la physionomie générale, telle est aussi l'utilité de ce poëme. Le héros le plus sympathique y est ce jeune Roumans, véritable création du poëte, aimable et douce figure, qui n'apparaît dans notre Epopée que pour y jeter cette petite lueur et mourir.

II. ÉLÉMENTS HISTORIQUES. Tout est fabuleux dans le Siège de Narbonne, sauf les souvenirs historiques des trois sièges de cette ville en 721, en 793 et en 1018 (Voy. notre notice d'Aitueri de Narbonne).

III. ^'ARIANTES ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE. Les seules modifications qu'ait subies notre légende sont celles que l'on peut constater dans la compilation italienne, i Nerbonesi, et dans la version en prose du ms.

!V. il

i; PART MVK. II.

CH.\1>. XIII

4Tr'xm'"' ^^"^ ^^^ '^^^^^'^ ^^'^ ^^^^^ ^'^^^^ '^['^^^ *^^^^^ laisser son nom — à toute la famille de notre fabuleux Aimeri. Il est trop

1497. =lo Les Nerbonesi nous offrent un Siège de Narbonne qui ne ressemble pas au nôtre. L'auteur italien a-t-il connu notre poëme? En avait-il un autre sous les yeux ? Il est fort ditficile de se prononcer, et il est trop évident que rimagination joue un très-grand rùle et dont il faut tenir le compte le plus sérieux. Quoiqu'il en soit, nous allons rapidement analyser cette partie des Nerbonesi, qui vient immédiatement après le Département des enfans Aimeri. La scène s'ouvre au palais du Soudan de Babylone où sont réunis tous les rois d'Espagne qui ont été vaincus et dépossédés pai' les fils d'Aimeri. Ces proscrits regrettent leurs royaumes et font monter leurs plaintes jusqu'au trùne du Soudan. Celui-ci décide qu'on va sur le champ faire le siège de Narbonne et en tînir avec les insolents Narbonnais. Une immense armée est réunie et le commandement en est donné à Lionfero qui est le fils du Soudan. Le siège commence (Storie Nerbonesi, livre II, cap. i, ii, édit. Isola, I, pp. 140-144). Aimeri, par malheur, n'a plus ses fils auprès de lui, ou, du moins, il n'en a plus qu'un seul, Guibelin, le plus jeune et peut-être le plus aimé de tous. Le vieux père s'inquiète au sujet de cet enfant, et prend les précautions les i)lus délicates pour qu'il ne sorte pas de la ville assiégée et ne prenne aucune part A la bataille (cap. in, pp. 144-14(5). Elle est terrible, cette bataille sous Narbonne : Aimeri est renversé par le roi Alepantino ; mais Guibelin est là, qui est parvenu à s'armer et à faire une sortie avec cent autres enfants ; il délivre son père, mais il est à son tour enveloppé par les païens et fait prisonnier (cap. iv, pp. 146-149). C'est ici que se trouve le plus bel épisode et le plus primitif de tout ce récit : le pauvre Guibelin est mis en croix par les Sarrasins; et, du haut des remparts de Narbonne, Aimeri s'aperçoit qu'on crucifie son cher enfant. Il se précipite à sa défense et est assez heureux pour le sauver (cap. v et vi, i)p. 149-155). Cependant Nar- Ijonne n'a plus de vivres, et le vieux duc envoie un messager A Tempereur Charles pour lui demander du secours. Le messager s'appelle Aliscardo : il parvient à traverser les lignes païennes et arrive à Paris (cap. vu, pp. 156- 161). L'envoyé d'Aimeri est tout d'abord fort mal reçu par l'Empereur; mais à la prière de son fils Louis (Aluigi), Charlemagne change enfin de résolution et envoie à Narbonne un corps d'armée sous le commandement de Guillaume (cap. vu et vin, pp. 161-163). Aliscardo, d'ailleurs, ne s'arrête pas longtemps à Paris et va successivement trouver tous les fils d'Aimeri pour leur exposer la détresse de leur père et les envoyer à son aide. Mais ce n'est pas sans de grandes difficultés qu'il réussit à obtenir un tel résultat. Les enfants du vieux duc de Narbonne ne peuvent oublier qu'ils ont été déshérités par lui et se refuseraient à lui venir en aide, si Aliscardo ne les en priait au nom de leur frère Guillaume. Ce seul nom fait merveilles, et ils s'acheminent vers Narbonne. Le plus rebelle est le malheureux Aimer qui a été maudit par Aimeri, et se le rappelle avec colère. Mais cette âme est grande, malgré tout, et le remords y pénètre. Il rassemble quarante mille chevaliers, se met à leur tète et se dirige vers sa ville natale. L'armée de Guillaume est également en marche vers Narbonne : elle se compose de quatre-vingt-dix mille chevaliers (cap. ix-xr, pp. 164-172). Préparatifs de la grande bataille : Guillaume dispose ses « échelles » ; Guibelin s'échappe et va combattre avec ses frères. Les chrétiens, hélas! sont sur le point d'être vaincus ; mais l'armée d'Aimer opère sa jonction avec celle de Guillaume, et la victoire enfin reste aux chrétiens (caj). xii-xix, pp. 172-192). C'est Aïmer qui, comme on le voit, joue ici le premier rôle. Après avoir tué Lionfero, le fils du Soudan qui est le général en chef de rarmèe sarrasine, il se présente devant Aimeri

ANALYSE DU SIEGE DE ^^À}lBO^^E. 3-23

II PART. LIVR. II

f n\p. xnr.

vrai que, pendant plusieurs siècles, les Musulmans descendirent souvent sur les côtes de la Provence et que ces Normands du Midi ravasTèrent ces beaux pays. Troisième siège

c ^ '' de Narbonne

Dès les premiers engagements entre les Chrétiens et rariessanasins

et le fils se réconcilie avec son père. C'est une scène touchante et belle (cap. xx-xxi, pp. 192-200). Les Xai-bonnais vainqueurs reviennent à Paris. Charlemagne les confirme dans la possession de leurs seigneuries, et leur fait prêter le serment de fidélité à son fils Louis : c'est ainsi que l'auteur italien prépare le récit prochain du Coij.ronnernent Looys. Il nous apprend en même temps que la fille aînée d'Aimeri, Brunette, qui a épousé Hue de Floriville, en a un fils qui s'appelle Foulque de Candie : c'est ainsi qu'il prépare les derniers livres de sa longue compilation où notre roman de Foulque de Candie doit occuper tant de place.

2° Le remanieur en prose française, qui est l'auteur de la compilation indigeste du manuscrit fr. 1497 de la Bibl. Nat.^ ce médiocre écrivain a complètement supprimé ce Roumans dont nous avons parlé plus haut, et c'est Guibert ou Guibelin qui, dans ce teste rajeuni, tient décidément la pi-emière place. Le bon mire Fourré est remplacé dans la version du quinzième siècle, par « Lucien, le bon médecin », etc. — Si peu primitive d'ailleurs que fût la première Chanson, le rajeunisseur a trouvé facilement le secret de la rendre mille fois moins héroïque. On en jugera par le passage suivant, où ron raconte « Comment Guibelins, le fils Aymery, fu j^'i'is des Sarrasins : Guibelins qui le sien père sieuvoit le plus près qu'il po\oit, l'espée ou poingi entendoit à passer comme lui ; et si vaillamment s'y prouvoit que moult louoient les nobles chevaliers crestiens son vasseleige. Il vist ung Sarrasin nommé Baudaire, lequel luy présenta son corps en lui tendant son escu et, l'espée haulcée, l'assena sur son escu qu'il pourfendi legierement. Mais en char ne l'entame ne tant ne quant. Sy ne s'en voulu mye GuybeUin partir sans soy vengier ; ains haulça Fespée et en fery le Sarrasin amont sur le heaulme ung coup si pesant, que jus du cheval le porta par terre, sy estourdy que retenir ne se sceut. Or bien [veant] Fernagus Guibelin que le Sarrasin avoitainssy vercé, syjura par sa loy que de luy seroit le vengement pris. Et baissa une lance, qu'il prist à ung de ses hommes, et si rudement le serqua que les arçons lui fist vuidier mal gré en eust il. Mais tost se releva Guibelin, et de l'espée se combati ausques legierement. longuement, en criant : « Xer- « bonne » ! sy haultement comme il peust. Mais ce fut peine pardue ; car nul ne Foy qui secourre le peust ; et non mye Hugues de Berry, qui bien le vist vercer et enclorre, n'y osa aller ne tourner celle part : car, en ung virement, vindrent.sur sou corps les rois Desramez, Fernagus qui l'avoit abatu, Josué, Clargis, Esrofle et Folcuidant. Sy le cognust Desramé aux armes qu'il portoit, et s'escria à ceulx qui à lui se combatoient : « Cestui cy «; veil je avoir en vie, beaus seigneurs », fet-il, « car il porte les armes Ay- « meiy. Si le me prenés, comment qu'il soit, affin que je saiche s'il est du « linaige Aymery, ou non ». Et lors fut Guibelin assailli de toutes parts, sy asprement assailli que, mal gré en eust il. il le convint rendi'e. Et, quand il \"ist que remède ne veoit en son fait, il haulça la main et à Fernagus qui l'avoit abatu se rendi. Il le fist lier lors moult fermement et emmener aux trefs, affin qu'il ne feust, par avanture, par les crestiens rencontré et secouru. Ainssi fut pris et retenu le jeune chevalier Guibelin ». (Bibl. Xat. fr. 1497, fos 58 vo-59 r-^).

II PART. LivR. n. les Infidèles , nous voyons cette fois briller le cou-

rage d'un héros que nous ne connaissions pas encore.

Il s'appelle Roumans, il est le petit-fils d'Aimeri ; il jouera le premier rôle dans toute l'action de ce Roman. Le poëte fa lait sortir de son obscurité pour en éclairer la scène de son drame ; mais il le fera mourir à la fin de sa chanson. Peu de nos héros épiques ont vécu si peu et si bien.

Les Français combattent, avec une singulière énergie, ou plutôt avec une véritable rage, ces envahisseurs de leurs terres, ces ennemis intimes de leur Dieu. La bataille se prolonge. Aux mains des Chrétiens tombent de nombreux prisonniers. Il en est un parmi eux dont la capture excite chez les chevaliers d'Aimeri une véritable joie : c'est le fameux médecin Fourré, « sage des lois, mire de l'amirant ». Le poëte, dans son portrait de ce bon mire, a rendu justice à la science des Arabes. Les médecins de nos épopées possèdent, d'ailleurs, comme ceux de V Iliade, une puissance merveilleuse et dont ils n'ont pas laissé le secret à leurs successeurs. On leur amène les chevaliers le plus profondément atteints, on leur montre les blessures les plus hideuses : ils ne s'émeuvent pas, sourient, prennent je ne sais quel baume, et en quelque minutes, que dis-je? en un instant, rendent ces moribontls aussi frais, aussi sains qu'un enfant nouveau-né. Ce sont de véritables miracles...

Par malheur, ces prodigieux médecins sont aussi rares qu'ils sont puissants, et c'est pourquoi les Narbonnais se réjouissent si vivement de posséder Fourré. Cependant Garin d'Anséune, qui est venu rapidement au secours de son père Aimeri, est renversé de son cheval au milieu de la mêlée. Qui le sauvera? Ce sera son neveu Roumans, qui va droit aux Sarrasins, les

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