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H PART. LIVR. H

CHAP. XIII

ANALYSE DU SIEGE DE yARnOyÀ'E. 325

met cil fuite, relève son oncle et se jette de nouveau dans la bataille. Les païens plient, les païens fuient. Leurs rois Thibaut et Baufnmé sont impuissants à les retenir \

Dans Narbonne un seul des fils d'Aimeri, le plus Premier exploit

de Guibelin,

jeune, est resté. C'est Guibelin. Et tandis que païens et i^ plus jeune

J ' Ai destils d Aimeri.

chrétiens se massacrent; tandis que coulent ces torrents de sang; tandis que les clairons sonnent, que les destriers hennissent, que les vaincus poussent des cris de douleur, l'enfant est prosaïquement occupé avec son maître qui a reçu Tordre de ne point le laisser partir. Mais ce n'est pas en vain que le petit Guibelin a le sang d'Aimeri dans ses veines. Dans cette famille, les enfants sont des héros de bonne heure, et ne permettent pas qu'on se batte ainsi tout près d'eux sans prendre part au poirjjiéis. Ainsi fait Guibelin qui assomme son maître, court se revêtir de ses armes, se présente sur le champ de bataille... où il est, dès son arrivée, fait prisonnier par les Sarrasins '. Aimeri lui-même, hélas! est fort malade. Couvert de blessures , perdant tout son sang, il est emporté, loin de la mêlée, dans sa bonne ville de Narbonne. Hermengart, sa femme, l'aperçoit et le croit mort.... Mais, au milieu de ces émotions, on a oublié le bon médecin Fourré. On le fait venir, on lui promet sa délivrance s'il guérit Aimeri, et, avec sa promptitude ordinaire, il le guérit ^ Le vieux duc de Narbonne, nous dit le poète, eut volontiers embrassé ce Fourré, s'il avait été chrétien \'

« Où est Guibelin »? Telle est la première parole d'Aimeri lorsqu'il revient à lui. C'est alors, mais alors seulement, qu'il apprend la belle équipée, la fuite et la

1. Le Siège de Narbonne, Bibl. Xat. fr. 243G9, anc. La "S'allière 23, fos 55 yo.56 i-o. 2. Ibid., fo^ 5G vo-57 r". — 3. Ibid., f» 57. — 4. Ibid., fo 57 yo.

Il l'ART. I.IVn. II.

ciiM'. xi:i

captivité de son iils ; Hermeugart éclata en sanglots : (( Lasse ! » dit-elle, a perdu ai mon enfant. — Tant a mar vous vi, Nerbonne ' » ! Elle n'aura plus de joie avant d'avoir revu son fils. C'est en vain qu'elle voit Aimeri rapidement guéri; c'est en vain qu'Aimeri luimôme sent la vie frémir de nouveau dans ses membres rajeunis. Guibelin n'est pas là : ils pleurent.

Délivranoe

de Guibelin par

le vieil Aiiiieri,

son père.

Prouesses

de Roumans.

Détresse

de Xarboniie,

qui est perdue

si Charlemagne

ne vient à son secours.

« Délivrer l'enfant Guibelin », tel sera désormais le principal but des Français, et c'est Roumans qui va le plus courageusement s'employer à cette délivrance. Cette tâche est digne de lui ; mais elle est rude !

De toutes parts les païens se sont repliés ; et leur grand nombre, cette fois encore, est venu à bout des obstacles dont n'aurait pas triomphé leur courage. Narbonne est cernée, Narbonne peut-être ne pourra pas résister plus longtemps. Puis les Sarrasins sont maîtres d'un des fils d'Aimeri; Guibelin est là, dans leur camp, et le poëte nous fait de cet enfant un portrait tout gracieux. Frais et souriant, le jeune prisonnier semble ne rien craindre, et répond très-fièrement aux Sarrasins qui l'interrogent : « Je m'appelle Guibelin et suis (( fils d'Aimeri " » !

Les^ Infidèles cependant voudraient terminer cette guerre par un combat singulier, et c'est le vieil Aimeri qu'ils provoquent. Mais Hermeugart en larmes ne veut pas laisser son seigneur courir les chances d'une lutte trop inégale. Personne, hélas! ne se présente pour répondre au défi des païens, et le duc de Nar-

1. Le Sle<jc rie y.rrhonne, BiM. Xaf. fr. ?4%9. f» 58 i"^.— 2. IbUL, f" 58

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bonne soupire : « J'ai bien peu d'amis », dit-il. — « C'est moi qui me battrai >', répond alors une voix fraîche, celle de Iloumans. Il s'arme, il part, il lutte avec Gadifer, il est vainqueur \ Mais les Sarrasins sont des traîtres : ils ont préparé d'avance une embuscade et se jettent contre le jeune chrétien, qui, tout à coup, se voit entouré de mille ennemis. Il leur résiste en lion, en Roland. Puis, désespérant de sa délivrance, il sonne du cor comme le neveu de Charles à Roncevaux, comme Vivien à Aliscans. Ce jeune homme, cet enfant devient un instant le centre de la grande bataille ■. Guibelin est toujours prisonnier.

Notre poète, ici, a eu Theureuse idée de réserver au père la délivrance de son fils. Ce n'est pas à Roumans, c'est à Aimeri que reviendra, en dernier lieu, Thonneur de cet incomparable exploit

Ce vieux chevalier, cet Aimeri à la barbe fleurie, on le croit désormais sans force, sans adresse, sans puissance : il va bien prouver que l'on se trompe. Du haut de ses murs crénelés, il vise avec son arc un païen qui est fort éloigné, et le tue roide. Mais soudain il s'arrête : il vient d'apercevoir son fils que les bourreaux sarrasins ont crucifié à l'imitation de notre Dieu. Son sang frémit, son cœur bondit ; il sort comme un fou de sa ville ; il a la sublime imprudence d'un père qui veut sauver son enfant. Seul, il tombe au milieu d'une armée, arrive devant la croix où Guibelin est pantelant, court sur lui, arrache en un instant les clous qui le tenaient attaché au bois de son supplice, le saisit avec un air de triomphe, le prend dans ses bras, le couche doucement sur son écu, et le ramène victorieuse-

1. Le Siéffe de Na.rbonne, Biljl. Nat. fr. 2ioCi\ los 59 l'O-CO \°. — 2, 20 ici., f'-'GO vo-Cl r".

lART. I IVE. II.

( L'Ai'. Mil.

"'ch\p.''x in'."' nient dans Narbonne. Cet épisode nous semble un des

phis beaux de toute notre épopée \

Le lendemain, Guibelin, guéri par le bon mire Fourré, prenait part à la joie des Français. Mais la guerre n'était pas finie, et les Sarrasins entouraient toujours la ville d'Aimeri. On ne pouvait enfin compter que sur une chance de salut : l'arrivée de Gharlemagne \

Ambassa.ie Giiibeliii ct Roumaus sont charo^és par Aimeri d'aller

de RouiMui.s « r» • 1 ^ "^ ^ t^

et de Guibelin reclauier a Paris les secours du erand Empereur qui

à Paris. ti i i

sont devenus nécessaires au salut de Narbonne. Le récit de cette ambassade est assez vulgaire. Les jeunes messagers se laissent surprendre par des espions païens, et sont sur le point de tomber, durant leur sommeil, aux mains de ces misérables ^ Par bonheur, ils ont près d'eux un prisonnier sarrasin qui leur est tout dévoué et qui joue dans tout ce drame un noble rôle : c'est Glargis. 11 se fait le guide des deux ambassadeurs, et traverse toute la France avec eux. Enfin, les Narbonnais arrivent à Paris et sont admis en présence du roi Charles \ Le petit Guibelin, qui a déjà témoigné tant de courage à Narbonne, ne fait pas preuve d'une moindre fierté devant l'Empereur. « G'est moi « qui ai donné Narbonne à votre père Aimeri », lui répond le fils de Pépin ; « il est trop juste que je la lui « conserve ». En ce moment, paraissent aussi, aux pieds du roi de France, les trois ûls d'Aimeri qui étaient depuis longtemps à sa cour et dont la pauvre Hermen-

1. Le Siège de Narbonne, Bibl. Xat. fr. 213G9, fo^ 61 vo 62 v". — 2. Ibid., r» m 1-0, — 3. Ibid.., fo^ 63 v"-G4 v». — 4. Ibid., f"» Cl v^-GS r».

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ANALYSE DU SIEGE DE NàRBONNE. 329

mens-art avait tant reorretté l'absence, Bernart, Her- n part. uvu. h. naut et surtout Guillaume, celui dont on disait sans cesse dans Narbonne assiégée : « Ah ! si Guillaume était ici ' » ! Les espions sarrasins, qui avaient voulu perdre Guibelin et Roumans, sont devenus leurs prisonniers, et font devant le Roi les plus complets aveux. L'un d'eux, Danebrun, plus fier que les autres et qui refuse d'abandonner le culte de Mahon ', est sur le point d'être tué par Guillaume, quand il est sauvé par Guibelin. D'ailleurs, il est décidé qu'une armée française partira sur-le-champ à Narbonne. L'Empereur en aurait volontiers pris le commandement," mais il vient d'apprendre que les Saisnes se sont révoltés et que Guitequin s'apprête à mettre le siège devant Cologne. Il veut comprimer lui-même cette révolte, et envoie sans plus tarder à Aimeri toute l'armée des barons Hérupois, le vieux Salomon de Bretagne, Richard de Normandie, Geoffroy d'Anjou, avec Hue de Floriville, Guillaume, Bernart et Hernaut \ Cette belle armée partit aussitôt de Paris, et marcha droit sur le Rhône. Et un jour qu'Hermengart et Aimeri étaient aux créneaux de leur ville, tout en proie à leur angoisse, ils aperçurent de loin de nombreux bataillons qui s'avançaient dans un nuage de poussière : « Si c'étaient en- « core des Sarrasins »? disait Hermengart. — « Non,

1. Le Siège de Narbonne, Bibl. Nat. fr. 24369, P 65 v°. — 2. Ibid., fo 65 v». Guibelin, il est vrai, a fait devaat l'Empereur et devant Danebrun une singulière exposition de la foi musulmane. En parlant de Mahomet, il dit : « Vérité est Nostre Sire l'ot chier; — 0 les Prophètes l'envoia preeschier, -r Et par lui dut notre loi essaucier. — Mais il but bien de fort vin "l- sestier; Puis se coucha dormir en -l- fumier. — Là, li convint 11 gourpill escorchier — Tant que pourciaus li alerent mengier — Tout le visage, à celer nel te quier... — 3. Ce dernier est appelé dans le poëme : Hernaut le Ruiix qui volontiers argue. Or il est encore représenté sous ces traits dans le Roman du quinzième siècle : « Heruault qui tousjours avoit rœil aux champs çà et là plus que les aultres, c'est-à-dire que il eust plus tost pris et quiz argu et noyse que ses frères, etc. » (Bibl. Nat. fr. 1497, f" XXXVII r°).

" oiYp ''xm." "■ "^" "' s'écria Aimeri. a Je vois la croix étinceler sur (( leurs armes. Ce sont nos fils, c'est Guillaume ' » !

^Itauie^ Quelque temps après, Guillaume révélait sa présence

d^xi^bonnê ■ ^^^^ Sarrasins en introduisant dans Narbonne, après une deGuinamiie; sauglautc ct louguc bataille, les vivres dont les assiéfuite des païens. ^^^ avaicut dcpuls sl longtcmps besoin -. Un rude combat se livrait aux portes de la ville, et Rounians parvenait aisément à y conquérir plus de gloire que Guillaume lui-même. L'un et l'autre forçaient l'entrée de la place et y rejoignaient le vieil Aimeri qui déjà ne désespérait plus ". Le duc de Narbonne retrouva alors toute la sauvagerie de sa nature : il fît comparaître devant lui les espions sarrasins et leur arracha lui-même une main, un œil, la bauUvre et le nez. Puis il les chassa de ses murs et envoya ce présent sanglant à l'Amirant de Persie '\ C'est alors qu'altérés de vengeance et fous de rage, les païens livrèrent aux Français la bataille suprême qui allait décider du sort de Narbonne. Les rois Esplandoine, Thibaut et Tursier rivalisèrent de courage avec Salomon de Bretagne, Geoffroy d'Anjou, Guillaume, Aïmer-le-Chétif, Guibelin et Roumans. Trois mille Angevins et Bretons, corps d'élite, restèrent étendus sur le champ de bataille : Geoffroy et Salomon pleuraient à grosses larmes en contemplant ces morts ".

1. Le Siège de Narbonne, Bibl. Xat. fr. 24369, i°' 05 \-°-Ç)6 V. — 2. Ibid., fo» 60 vo(57 1-0 et \°. Deux cents sommiers, chargés de re7az7/e et accompagnés de dix mille Français, sont introduits dans la ville, grâce à un vieux sti'atagcme qu'emploient Guillaume et Roumans. Ils font passer les sommiers comme appai'tenant aux rois païens Afanonier et Alinfarin —

3. Ibid., f" 67 r». — 4. Ibid., P 68 r«. — 5. Ibid., l"s &:\ v^-TO r'.

Quelle bataille, srrand Dieu! Aimeri faillit y périr, et hpart. livr. n.

Guillaume, une fois de plus, le sauva.

Les rois Tursier et Binart meurent du côté des païens; du nôtre, Ybert de Montdidier et Gautier de Normandie (de la lignée du comte d'Eu) \ Bernart de Brebant dégage son frère Guillaume qui, bien imprudemment, s'est laissé cerner par les Sarrasins. Quatorze échelles païennes se mettent à la fois en mouvement : li uns glati et H autres hua ^ Puis, au moment où la bataille est le plus ardente, trente mille nègres cornus, velus comme des chèvres, armés de crocs, se jettent dans la mêlée que leur présence rend plus horrible encore. Par bonheur Bernart tue le chef de ces sauvages, Ysenbart le Chenu ; Roumans abat Galafre; Hernaut donne un coup mortel à Brandonas. Et c'est en vain que l'Amirant de Persie rallie les païens. Au milieu d'un bruit terrible, un dernier engagement se livre sur cette terre rouge de sang et sur ces cadavres amoncelés. C'en est fait : les Sarrasins sont vaincus; ils s'enfuient. Butor, Desramé et Thibaut lâchent pied : nous les retrouverons bientôt à Candie. L'Amirant luimême tourne le dos en menaçant encore les chrétiens : nous le retrouverons au siège de Barbastre ^

Peu de temps après, dans Narbonne délivrée, au Les «is dAimcri

se séparent pour

mnieu des cris-de ioie, on baptisa le bon Clar^is et le la seconde fois,

0 ' ^ o et CiuiUaume

médecin Fourré. La fête fut brillante. retourne

a la cour

Et, quelques jours plus tard, les fils d' Aimeri qui 'lechariemague.

1. LeSieye de Narbonne, Bibl. Nat. fr. 2i3G9, f^ 70 v". — 2. Ibid., fo 71 l'O. — 3. Le récit un peu long de toute cette bataille est contenu dans les fo^ G8 v''-74 v».

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n'avaient plus rien à faire et s'ennuyaient déjà clans une ville redevenue aussi pacifique, se présentèrent devant leur mère Hermengart, devant leur père Aimeri, et leur dirent une seconde fois adieu. Ce fut comme un autre Département des enfans Aimeri \

Aimer retourna à Venise, où il guerroya toute sa vie contre les païens.

Hernaut le Roux revint à Gironde; plus tard il tint Orléans ■.

Quant à Garin d'Anséune, ce fut alors, suivant une légende suivie par l'auteur du Siège de Narbonne^ ce fut au sortir de Narbonne qu'il tomba aux mains du Sarrasin Marados. Puis fut délivres, com orrés ci avant ^.

Restait Guillaume. Il apprit soudain que Gharlemagne se sentait vraiment près de sa fin, et que le petit Louis allait décidément avoir besoin de secours. Sans plus de retard, Guillaume partit....

Il y avait encore ce héros de tout notre poëme, ce Roumans auquel le trouvère n'avait pas craint, tout d'abord, de donner la première place dans son action. 0 vanité de la gloire humaine! Ce même poète, par une distraction étrange, oublie complètement de nous renseigner, à la fin de sa chanson, sur le sort de cet autre Roland. Par bonheur, il se ravise et fait mourir, en un vers, celui dont les exploits avaient presque rempli tout ce roman. Il suppose qu'au moment où Garin d'Anséune fut fait prisonnier, notre jeune héros périt en le défendant : « Mors fu Roumans et avec lui aitquant ». Pauvre Roumans! avoir donné de si beaux

1. Le S'iprje de Narbonne, Bibl. Nat. fr. 243C9, f" 75 v°. — 2. Voir plus bas, pp. 341, 3-17. — 3. L'auteur de la Chanson des Saisnes fait mourir Garin dans la dernière Viataille contre Guitequin (Voy. tome II, 1'"'^ éd., p. 512 ; 2» éd., p. 670).

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coups d'épée, avoir été si généreux et si vaillant ! Et - part. l,v«. „. obtenir un tel éloge funèbre ' ! ^HApjaiu

1. Le Siéffa de Narboane, Bibl. Nat. fr. 24369, f" 75 r°. Encore, dans ce manuscrit, est-ce la main d\in aulre scribe qui paraît avoir ajouti ce vers SI plat à répisode de Garin d'Anséune .

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