L'IMMORTALITE
Il est donc vrai ! lu pars, ma chère
Libre, enfin, ton vaisseau mugit et se dégage Du dernier des liens qui l'attache au rivage. Pour te revoir, hélas! je vole; mais déjà Sous ton char enflammé qui roule sur les ondes, Je vois blanchir au loin les flots tumultueux De ce Mississipi qui, superbe, à tes yeux Déroule les trésors de ses rives fécondes.
— Htf —
Longtemps de mon coursier qui devance les vents, D'un fer cruel en vain je déchire les flancs; Et lassé de poursuivre une vaine carrière, Ma main longtemps agite une blanche bannière Pour fixer tes regards errants.
Quoi donc ! un dieu touché dames tourments, Ne viendra-t-il, disais-je, en ma douleur extrême,
Arrêter, pour quelques instants, Ce vaisseau qui ravit, hélas ! tout ce que j'aime !
« Mais tous les fils d'Éole, et le nombreux essaim
Des tritons qu'Amphy trite enferme dans son sein ;
Le dieu des mers sortant de son manoir humide,
Armé du terrible trident, Ne pourraient retarder, dans sa course rapide, Ton navire vainqueur du liquide élément ; Et déjà la vapeur dans les airs répandue, Au loin avec le ciel à mes yeux se confond,
Et vient te cacher à ma vue Sous un nuage épais qui noircit l'horizon.
Longtemps, hélas ! sur la vaste étendue,
Longtemps après l'avoir perdue ,
Mes regards te cherchaient encor;
Et dans un douloureux transport, Longtemps, longtemps ma voix plaintive et tendre T'adressa des adieux que tu ne pus entendre !
Mais quand, triste et pensif, je laisse enfin ces lieux,' Cent mobiles tableaux viennent charmer tes yeux. Ici, tu vois des noirs tes modestes asiles ; Là, des châteaux, fiers de leurs péristyles, Dominent d'un air orgueilleux, Sur ces champs vastes et fertiles, Où croissent ces roseaux dont le jus précieux Surpasse le nectar dont s'abreuvent les dieux. Plus loin, tu vois la tige florissante Du cotonnier, au feuillage si vert ,
Qui vient, longtemps avant l'hiver, Blanchir nos champs de sa neige éclatante.
Ici, dans d'immenses vergers Mûrissent des fruits sans culture , IÀ 9 dans la plaine,, à l'aventure, Errent des troupeaux sans bergers.
Jadis, sur ces heureux rivages ^ Paisiblement, dans leurs humbles hameaux,
Vivaient ces familles de sages
Que notre orgueil nomma sauvages.
Non loin, d'innombrables troupeaux Sans crainte bondissaient dans d'épais pâturages ;
Et jamais un tube assassin.
Portant la foudre dans son sein,
N'avait de la foret immense Interrompu la paix ni troublé le silence.
Mais ces peuples heureux, que sont-ils devenus?
Où sont donc leurs filets, leurs flèches, leurs cabanes, Les cerfs et les bisons qui couvraient leurs savanes ? Hier ils étaient encor : nous sommes survenus ; Victimes de nos arts funestes, Les animaux, les hommes ont péri ; De leurs tribus à peine quelques restes, Contre nous trouvent un abri Dans les solitudes agrestes Et les forêts du Missouri.
Peut-être, cependant, ces fils de l'Amérique >
Auront vu briller autrefois Et des législateurs, qui par de sages lois
Savaient régir la république, Et des guerriers fameux par de brillants exploits. Pour se venger d' une épouse infidèle, Chez eux, peut-être, un autre Ménélas,
Aidé de puissants potentats, Sous les remparts d'une II ion nouvelle, Jadis aura livré mille sanglants combats ; Mais d'un poëte, hélas! les accents héroïques N'ont pas, aux siècles à venir, De leur grandeur, de leurs vertus antiques, Transmis le brillant souvenir!
Et comme l'aquilon dissipe la fumée, Ou comme on voit soudain par les flots effacé Le sillon qu'un vaisseau sur l'onde avait tracé, De ces peuples ainsi périt la renommée.
Rien ne résiste au bras vainqueur du temps ;
Les nations, les rois les plus puissants, Frappés de sa faux ennemie , Sont plongés sans retour dans l'éternelle nuit ; Mais ce dieu, sans pitié, malgré sa barbarie, De sa main jamais ne détruit
Les monuments qu'élève le génie ;
Et les enfants du dieu de l'harmonie Peuvent, en conservant les fastes des humains, Arracher à l'oubli tous ces êtres divins Qu'accableraient du temps les outrages perfides.
Eh ! sans eux saurait-on quelles puissantes mains Sur l'Egypte ont posé le poids des pyramides?
Quel monarque a bâtiMemphis ;
Et quel fut autrefois cet homme
Qui vint avec quelques proscrits
Jeter les fondements de Rome ?
Palmyre, où sont tes palais orgueilleux ?
Où sont, dis-moi, les autels, les statues
Et tous les temples de tes dieux ?
Quoi! ces colonnes abattues
Qu'en tes déserts silencieux
Le voyageur cherche sous l'herbe, Auraient porté ces monuments pompeux , Ces monuments dont le faîte superbe
Allait se perdre dans les deux !
- îao -
Ah ! si la musc de l'histoire Ne nous avait transmis ta gloire, Jamais, orgueilleuse cité, IN on, jamais Ja postérité N'aurait conservé ta mémoire ; Et de nos jours, l'Arabe vagabond Qui tente sur ton territoire, Ne pourrait nous dire ton nom.
Oui, sans doute, malgré tout l'orgueil de sa race, Lui-même, sans Homère et ses divins écrits,
Le généreux fils de Thétis,
En vain par sa bouillante audace, Mille fois d'Ilion eût fait trembler les murs : Inconnu, dans la tombe on l'aurait vu descendre.
Semblable à ces guerriers obscurs Qui gisent sans renom sur les bords du Scamandre.
Sans ce poëte encore, hélas! pendant dix aw 9
Vainement Troie, , au tour de ses murailles,
Eût vu périr dans les bataille*
Ses plus célèbres combattants ; La cité, les héros illustrés par ses chants, Du temps auraient bientôt subi la loi rigide ;
Et sans ses immortels accents,
Du Simoïs Tonde rapide,
Sur les débris des boucliers,
Sans gloire eût entraîné vers la plaine liquide Les corps sanglants de tous ces fiers guerriers.
Ainsi, sans le génie et ses heureux prodiges, Tant de héros fameux, d'illustres monuments, La beauté même, avec tous ses prestiges, Auraient vu leurs moindres vestiges Effacés par la main du temps.
Mais c'est en vain, objet de ma tendresse, Que ce temps si cruel te menace et te presse ; A ma voix tu verras s'arrêter ce géant Que n'arrêtent jamais, dans son rapide élan,
Ni la beauté, ni la jeunesse; Et secondé par le dieu du Permesse,
L'amour, t arrachant au néant, Vers l'immortalité ton nom vainqueur s'élance ; Tandis qu'en leurs tombeaux dormiront en silence,
Pendant l'immense éternité,
Cent rivales de ta beauté, Pour qui n'ont pas frémi les cordes de ma lyre,
Et dont les charmes n'ont jamais
Enflammé d'un brûlant délire %
Ce cœur épris de tes attraits.
Non, le vaste océan des âges, Qui si souvent ensevelit Dans les ténèbres de l'oubli
Les conquérants, les belles et les sages Dans son sein n'engloutira pas
Tant de beauté, de talents et d'appas; Et mes vers en flottant sur ses profonds abîmes, Charmeront l'avenir par leurs accords sublimes, Et sauveront ton nom de la nuit du trépas.