LE LIT
O toi, meuble charmant, asile du mystère.
Sur qui repose en paix celle que je révère,
Temple de la pudeur et de la volupté,
O lit, puisque jamais les bardes n'ont chanté
Les attraits que les dieux t'ont donnés en partage,
Chantre de la mollesse et de l'oisiveté,
D'un injuste silence, en t' offrant mon hommage,
Que je sois le premier à réparer l'outrage.
Puisse ma lyre, ainsi, s'illustrent à jamais,
Célébrer dignement tes insignes bienfaits.
Pour les dieux, même avant l'origine du monde, Tu fus de doux plaisirs une source féconde. Et lorsque Jupiter. Plutôt), Neptune ou Mars
Couraient de Cupidon les amoureux hasards, N 'étais-tu pas toujours le commode théâtre Que ces divinités choisissaient pour s'ébattre? Et la postérité pourra-t-elle oublier Que tu favorisais le plus tendre mystère , Dans ce jour mémorable où le dieu de la guerre. Retenu par Vulcain dans un réseau d'acier , Sur le sein de Vénus demeura prisonnier ( M )?
C'est sur toi que Jason , ce séducteur habile ( M ), En attestant les bois, les antres de Lemnos, Pour prix Se ses faveurs, en partant pour Cholchos, Promit la toison d'or à la belle Hypsipile ; Et ce héros connu par mille exploits divers, Qui de monstres affreux ont purgé l'univers, Alcide enfin, cédant à son ardeur trop vive, Sur tes coussins reçut des lois de sa captive, Et laissa quelque temps respirer les pervers. Thésée , humble vainqueur, que sa rage abandonne, S'unit, pour t' écraser , à sa belle amazone; Et souvent même Atride, ennuyé des combats , Avec sa Chryséis foulait tes matelas.
Mais aux faibles mortels s'il faut enfin descendre , Après avoir parlé des héros et des dieux , O lit, est-il un homme, au cœur sensible et tendre, Qui n'ait à^chaque instant, des grâces à te rendre ! Vois ces jeunes époux , au comble de leurs vœux :
C'est toi qui cimentas leurs légitimes nœuds. C'est toi que leur enfant, en ouvrant la paupière , Apercevra , d'abord , en voyant la lumière.
Nos membres fatigués , après de longs travaux, Ne trouvent qu'en ton sein les douceurs du repos. Sans toi, la nuit, encore, une humide litière
Nous recevrait au fond d'une froide tanière ,
Repaire ténébreux des plus vils animaux.
Le mortel fortuné cherche ton sein tranquille ,
Et le malheur toujours y trouve un sûr asile.
Le roi même soupire après la tin du jour,
Pour laisser à tes pieds son sceptre et sa couronne ,
Et déposer sur toi tout l'ennui que lui donne
Le fastueux éclat d'une importune cour ;
Et quand le laboureur descend de la montagne ,
A peine il a fini le plus simple repas ,
Que frissonnant d'amour sa modeste compagne,
En étalant sur toi ses rustiques appas,
A des travaux plus doux que ceux de la campagne ,
D'une amoureuse voix l'appelle entre tes draps.
Le débiteur pensif, couché sur une oreille, Sur tes coussins moelleux enfin vient oublier L'homicide rasoir de l'avide usurier.
Son chagrin avec lui paisiblement sommeille:
Même, il va, grâce à toi, payer son créancier. L'espérance déjà dans son cœur se réveille ,
Et son esprit bientôt prenaut un libre essor , Il rêve, ô douce erreur, qu'il ramasse un trésor.
Le feu seul de ton sein ranime les malades ; Et Ton rit en voyant qu'un ignorant docteur Hardiment attribue à ses breuvages fades La santé qu'on ne doit qu'à ta douce chaleur.
Ainsi, soit que le mal ou l'adverse fortune Sur nous viennent poser une main importune , Ministre bienfaisant de la divinité , Tu rends au malheureux l'espoir et la santé.
Si tu donnes, la nuit, un abri nécessaire, Ton usage , le jour, n'est pas moins salutaire ; Et l'ardeur de ton sein souvent d'un feu nouveau D'un esprit languissant ralluma le flambeau.
Eh ! qui ne connaît pas ces hommes de génie Qu'enfantèrent jadis la Grèce et l'Ausonie?
De la raison , du goût, ces oracles certains, Philosophes, rhéteurs, historiens, poètes, Des Muses , d'Apollon fidèles interprètes , Composèrent sur toi leurs ouvrages divins.
Oui, célèbres auteurs et de Rome et d'Athènes, Sophocle, Cicéron, Ovide, Démosthènes, Anacréon , Tibulle et vous , tendre Sapho , De vos écrits fameux un lit fut le berceau.
Ce philosophe, enfin , que produisit Abdère , Dans ses réflexions toujours enseveli , Epiant la nature à l'affût sur un lit , De ses secrètes lois dévoila le mystère.
Virgile était couché quand il chanta Daphnis , Amaryllis, Didon et le bel Alexis.
Ainsi, ton ombre, ô lit, a produit la lumière Dont nous voyons briller tant d'illustres écrits.
Autrefois, les Romains, ces véritables sages, T'ont fait servir encore à de plus doux usages : Toujours, près de la table aux heures des festins, On te voyait placé chez les joyeux Latins.
Là, témoin complaisant des scènes les plus vives, Tu prétais tes coussins à d'amoureux convives ; Et pour d'heureux amants, ou de tendres époux, Les plus ardents baisers , pris à la dérobée , D'autres plaisirs encor, s'il en est de plus doux , Des repas les plus longs abrégeaient la durée.
L'antiquité, dit-on, plaça sur ses autels,
Et vil associer aux honneurs immortels
Cet homme ingénieux qui de sa main savante ,
Construisit le premier ta légère charpente ;
Et de nos jours encor, qui n'admirerait pas
De tes membres unis la solide structure ,
Quand, gémissant parfois, sous de pesants appas,
A peine tu réponds par un léger murmure.
Aux plus rudes assauts, aux plus tendres ébats !
Mais les combinaisons des plus heureux génies Ont fait un tout parfait de toutes tes parties. Des corps les plus pesants pour affaiblir l'effort, IjSl plume au fond du lit offre son doux ressort , Qui cède et qui résiste ainsi qu'un sein pudique Que presse en fléchissant la baleine élastique. Tu t'élèves plus haut, toi, l'âme d'un bon lit, Solide matelas, dont le flanc se remplit De ce crin végétal dont les masses touffues Flottent dans nos forets, aux arbres suspendues.
Meuble divin, pourquoi ne décrirais-je pas Ces fissus éclatants couvrant tes matelas ?
Et cette riche étoffe aux superbes bordures , Aux regards indiscrets dérobant tes souillures ; Et ce lin transparent éteignant la splendeur Des coussins où le pourpre a laissé sa couleur ?
Chez les peuples anciens, l'argent, l'or et l'ivoire, L'écaillé diaphane et le nacre brillant Que le luxe dérobe au liquide élément , De décorer ton bois se disputaient la gloire. De nos jours l'acajou du sol américain , Aux simples ornements de ton architecture,
Au ciseau permettra de mêler la sculpture Recouverte avec art par l'or et par l'airain.
Pour tempérer du jour la lumière trop vive Et l'éclat importun des nocturnes flambeaux , La beauté surannée ou la pudeur craintive Inventèrent, dit-on, tes modestes rideaux O timides beautés, qu'un tendre amour embrase , Combien voit-on encor accroître votre ardeur, Quand à l'éclat du jour un rideau protecteur Oppose l'épaisseur de son rempart de gaze !
Pour garantir ses dieux des rayons du soleil, lie peuple égyptien, dans ses bizarres fêtes , De nos dais somptueux ignorant l'appareil , D'un chapeau couronnait leurs vénérables têtes ; Mais ce peuple bientôt pour ses divinités, Dans Canope inventa les premiers canapés.
C'est alors que le luxe exerçant son génie , De nos ameublements a créé la folie.
Sur ce meuble élégant un bras d airain tendu , Tient un cercle léger au centre suspendu , D'où le brillant tissu du lin et de la soie En festons ondoyants s'étend et se déploie.
De là nous est venu cet art qu'on ignorait , D'unir, de séparer, de réunir ensemble,
Sur ces lits somptueux drapés par Seigneuret, Vingt tissus différents qu'un même nœud rassemble.
Ces honneurs qu'en Egypte on réservait aux dieux, Rome les accordait à ses hommes célèbres ; Et quand ces fiers vainqueurs, dessus leurs lits funèbres Portaient vers le bûcher leurs restes précieux , Les colonnes du lit supportaient à leurs cimes Des ennemis vaincus les dépouilles opimes.
Ainsi, ton sein, ô lit, de l'enfant au berceau Reçut les premiers pleurs, vit le premier sourire ; ' Et lorsque le vieillard sur tes coussins expire, Tu l'escortes encor aux portes du tombeau.
Enfin, pendant le cours d'une frêle existence, Le malheur en ton sein retrouve l'espérance.
Souvent, la nuit, vers l'homme accablé de douleur. Il descend de ton ciel un songe séducteur , Qui d'un sort rigoureux fait oublier l'outrage , Et d'un bonheur prochain vient offrir le présage.
Objet divin , ô toi qui me vois sans retour, A ton char, en esclave enchaîné par l'amour; Toi dont le souvenir, de mon âme embrasée , Devient le charme unique et la seule pensée; Toi dont le nom si doux, en secret prononcé, Chaque jour, mille fois sur mes lèvres expire.
Et par ma main ici ne sera pas tracé ; Toi, seul objet enfin, pour lequel je respire, Dans des songes charmants, à mes sens enchantés, Par le dieu du sommeil sans cesse présentés, Depuis longtemps, ma vie aux larmes condamnée, Par la douleur, hélas ! eut été terminée !
Mais d'un dieu bienfaisant le magique pouvoir M'accorde, chaque nuit, le bonheur de te voir.
Ton cœur sans crainte alors, cessant de se défendre, Tu souris aux serments de l'amour le plus tendre; Et ta bouche aussitôt, par mille aveux charmants , Vient me faire oublier un siècle de tourments ; Mais lorsque ta pudeur cédant à mon ivresse, Jç presse de mes bras ta taille enchanteresse, Dans mon délire, hélas! parmi tant de trésors , Que l'amour si souvent peignit à ma pensée, Et qu'un rêve a placés sous ma main abusée , L'excès de mon bonheur modérant mes transports, De mon sein , de ma bouche, alors, à peine j'ose Presser ton sein de neige et ta bouche de rose. Mais bientôt sous ma main je sens battre ton cœur : Nos amoureuses voix forment un doux murmure ; Et ton heureux amant qui doutait du bonheur, Aux feux de tes baisers s'anime et se rassure.
Si les songes, pourtant, ces fantômes légers , Offrent à notre esprit des tableaux mensongers ,
Aussi, combien de fois, infaillibles oracles, Ils ont, des immortels fidèles messagers, D'un avenir obscur annoncé les miracles !
Oh ! Grecs infortunés! depuis longtemps vos dieux Dans des songes, dit-on, présentaient à vos yeux D'affreux ruisseaux de sang coulant dans vos campagnes, De féroces soldats égorgeant vos compagnes ; Et dans vos temples saints, sans pudeur violés , Vos rêves laissaient voir vos vieillards immolés.
O vierges de Scio ,' colombes gémissantes !
Oui, les accents plaintifs de vos voix innocentes Des rives du Bosphore, hélas ! ont retenti Jusqu'aux bords arrosés par le Mississipi ! (")
Mais les gémissements de l'enfance égorgée , Et ceux de la pudeur par le vice outragée , Ne pourraient-ils toucher ces farouches vainqueurs ! Quoi ! cet île autrefois par Vénus protégée , Four la faux d'un barbare aurait produit ces fleurs ! Non, non ; quand du désir les impudiques flammes Consumaient sans remords le cœur de ces infâmes , Et que d'esclaves vils les indignes troupeaux , Déjà dans le harem pour les plaisirs du crime , Sur de riches tapis entassaient les carreaux ; Quand chacun des tyrans choisissant sa victime, Fondait, cruel vautour, sur ces faibles oiseaux :
Pour punir ces Tarquins, aux vierges de la Grèce La pudeur a prêté les armes de Lucrèce.
En vain, fiers Musulmans, pour sauver ces hou ris, Votre pitié perfide et se hâte et s'empresse : Le sang de ces cœurs purs inonde vos tapis.
Et rougit les coussins que de lâches complices Vous avaient préparés pour d'autres sacrifices.
Et vous, fils de Cadmus, d'Hercule et de Jason ,
Hellènes généreux que le monde abandonne,
Quoi ! de vos ennemis le nombre vous étonne !
Où sont donc tous les dieux de votre Panthéon ?
Neptune, Jupiter, le vainqueur de Python,
Et Mars, ce dieu terrible, et la fière Bellone
Qu'adoraient vos aïeux aux murs du Parthénon ?
— Les dieux !... ils ne sont plus; tous les hommes célèbres
Reposent froidement dans leurs tombeaux funèbres.
— Eh bien donc ! de leur tombe évoquez vos héros;
Que l'ombre de Thyrté précède vos drapeaux ;
Marchez ; vos ennemis fuiront devant la cendre
De votre Miltiade et de votre Alexandre.
Qu'il soit votre recours, cet Alexandre, et non
Ce Pygmée accablé du fardeau de son nom.