BREVIS ESTO
Sois bref et sois concis pour que tavoix pénètre. C'est la grande vertu de l'art et de l'esprit. Ne déclame jamais, c'est chercher à paraître : L'être s'exhale dans un cri !
Développe le moins que tu pourras : le Style, Comme l'expérience, est sobre, amer et fort ; C'est un vin dépouillé... Surlout, reste indocile A l'éloquent appel trompeur de ce feu mort, Ce charbon mal éteint et rouge d'un faux or Qu'est la rhétorique stérile.
Plus longtemps que ce vain brasier.
Le feu-follet d'un cœur sensible Touche le souvenir et demeure visible Au regard du songeur altier.
Que ta voix jaillissant comme flèche à la cible, Au départ bref, au vol flexible, M'évoque, r^lhmique en ses bonds,
Le brusque, l'imprévu, l'arg-enté coup de queue De la sirène éclaboussant l'eau bleue, Et m'entraîne auxg-ouffres profonds!
Ne t'enorg-ueillis pas, si surtout elle est belle,
de celle qui sort à ton bras.
— Ta maîtresse? — Elle fut à d'autres infidèle.
— Ou ta femme ? — On te la prendra.
Rappelle-toi le sourd dénigrement d'envie qu'hier t'inspiraient tes pareils...
JNe t'enorgueillis pas ! quand même ton amie flamboierait comme le soleil.
Tous les corps froids que fait plus froids encore l'oubli du monde au fond de leurs tombeaux, rêvent du jour chaleureux et sonore qui les a vus jeunes, vaillants et beaux.
L'amour n'est plus à leurs veux sans prunelles que sot mirag-c issu d'un faible cœur... que serait doux à leurs nuits éternelles un cher reçard où reprendre vig"ueur !
Toute richesse apparaît dérisoire
aux pauvres morts g"lacés dans leur linceul,
et le parfait mensong-e de la g-loire
les rend jaloux de l'humble obscur et seul ;
LES JÎIMGHAMMKS ;o5
Mais tant d'oubli fait leur âme assouvie d'un tel dégoût du désir, de TefFort, qu'ils croient encor préférer à la vie le froid silence où les berce la mort.
[ôC LES KPIGPvAMMES
Amour sans désir est tyran suprême.
L'org-ueil solitaire en subit la loi, Habitude? Egoïsme? On se connaît, on s'aime, Et jusqu'à sa tristesse on tient à tout de soi... Or, toute charité vit d'espoir et de foi. . . Mais qui s'est jamais lassé de soi-même?...
LES EFIGRAMMES I 07
Ta lyre est un doux fruit d'amour, au brillant incarnat, à la pulpe irisée,
qui reflète leclat du jour, plein de soleil sous sa dentelle de rosée.
Quand. tu t'aig-ris au g'oût amer que la vie en passant te jette avec sa cendre,
tu le presses comme une chair pour sentir l'heureux sang* jusqu'à ton cœur descendre,
Un chant monte de la liqueur où dans l'ombre a mûri ta sag-e patience...
Et le plus insolent moqueur se tait pour s'enivrer au vin d'expérience.
Aveu, seul recours de l'ang-oisse A l'énergûe, aveu du cœur Qui se libère de la peur, Dans la contrainte qui le froisse, Et des hontes de la douleur;
Aveu, délivrance de l'âme, Fenêtre ouverte sur Tespoir, Aube soudaine en plein ciel noir, Résurrection de la flamme Au foyer fumant dans le soir,
Quelle humilité triomphante Sur tes douces ailes de feu Tu fais jaillir du cœur, Aveu !
Il mourait de fièvre étoufifante, II renaît déjà peu à peu.
LES EPÏGRAMMES lOq
A la fraîcheur du vaste monde, Aux souffles de l'humanité, Il reprend vig-ueur et bonté.
Voici qu un sang- plus pur l'inonde, La beauté, c'est la vérité.
Sache faire soufi'rir ton amant s'il est jeune.
Douleur en pleine sève irrite le désir...
Mais prends g-arde à ces cœurs résignés au soupir!
Song-e comme, d'espoir contente à se nourrir,
La froide Expérience est sobre, encline au jeûne, Et, plus prudente à s'y laisser faillir, Fuit les vains troubles du plaisir.
LKS EPIGRAMMES
Pauvres lettres d'amour, tant que vit le bonheur Qui vous emplit de sa douceur, Songe-t-on môme à vous relire?...
Mais dans quelle amère ferveur
On vous recherche, et de quel reg-ard qui soupire ! Dès que n'est plus le tyrannique empire, Qu'un passé sans retour, Pauvres lettres d'amour, Témoins j»"lacés de son délire. . .
LES KPIGRAMMES
LXYIII
L'ami que tu loueras devant d'autres amis L'apprendra plus tard, c'est chose certaine,
Que tes ennemis
Ne sauront ta haine.
Mais celle dont ta voix, trahissant ton amour, .Vura devant une autre affirmé qu'elle est belle. Celle-là, par aucun détour.
N'en aura jamais la nouvelle.
LXJX
L'image de la Mort, qui rattache à la vie,
Fait l'amour moins soumis aux ferments de l'org-ueil
Assainit le désir, éteint la jalousie,
Montre à l'humilité son hypocrite écueil.
Elle distrait l'amant sensible de ses peines Tant qu'il a ce grand bien^ la lumière du jour ; Et, ramenant son cœur aux soutïrances humaines, L'image de la mort rassérène l'amour.
Il4 LES ÉPIGRAMMES
L'oubli repu succède aux caresses impures, La santé sensuelle ig'norant le remords : Le baiser des amants peut finir en morsures ; Leur passion les suit au delà de la mort.
Car rhomme à la douleur doit l'amour, l'être même. Le désir sait souffrir qui tend à la beauté... Mais sa possession ne tient la paix suprême Que de l'allèg-re effort d'une humble charité.
LES liPIGRAMMES
Le grand mystère est dans Pamour.
Connaît-on, hors lui, force obscure qui ne cède au regard du jour et que ne livre la nature ?
Rien ne reste long-temps secret de la vaste candeur du monde ; l'âme dans Tombre ne s'abstrait que pour en ressortir féconde.
L'amour seul abrite les lois et l'infini de sa puissance, sous la faiblesse de sa voix et la force de son silence.
ii6
Commandant à la volupté, il fait le désir salutaire...
Dans sa sagesse est la beauté, dans son ivresse est le mystère.
LES EPIGUAMMKS II7
LXXÎÎ
Ne donne rien, de ton cœur même, Qui ne soit payé de retour.
Tout effort attisant l'amour, Tout aimé doit cacher qu'il aime.
Si l'humble atteint la paix suprême, Son triomphe, hélas! n'a qu'un jour.
A trop prompt accueil désir sourd.
L'obstacle, voilà le problème.
■ — Rude org-ueil, tyran redouté, Toi seul entretiens la fierté Par quoi l'amour se perpétue ;
Pour l'honneur de l'humanité,
Toi seul, qu'il crée, inspire ou tue,
L'exaltes jusqu'à la beauté.
Il8 LES ÉPIGUAMMES
LXXIIÎ
Hâte-toi, la beauté passe ; Cueille l'amour à pleins bras ; Jamais plus tu n'étreindras Ce désir ni cette grâce.
La jeunesse est un rayon Flottant sur la chair mortelle.
L'âme à peine en jouit-elle, Le cœur en sent l'aig-uillon.
L'homme pourtant se consume A ce mirag-e lointain.
Et sans rebrousser chemin, Les yeux troubles d'amertume,
Il fixe, au ciel insensé Des félicités humaines, L'astre dont les flammes vaines Ne réchauffent qu'au passé.
laO LES KPIGRAMMES
La pure Idée, où s'obstine l'esprit, A son regard oppose plus de voiles.
Que la nuit jamais ne couvrit D'épais nuages les étoiles.
Le sage toujours s'est trop tôt vanté De faire l'amour à son inconnue...
Quel amant de la Vérité A pu i'étreindre toute nue !
La bonté jouit la première Du bonheur qu'elle va donner.
A voir son heureux s'y abandonner, Un souci déjà la tire en arrière.
Mais que son ing-rat s'y donne carrière Elle a peine à se pardonner.
La sag'esse qui hait le vice Reste indulgente aux vicieux ; Mais le mépris de la Justice Te suit, morne avaricieux.
Résig-ne-toi , mon bon apôtre, Si savant du tien et du mien :
C'est en faisant le bien d'un autre, Qu'on éprouve son propre bien.
Quand tu refuses confiance
A l'amour désintéressé,
Ne crois-tu pas, en conscience,
Que tout t'est dû, pauvre insensé?
LES ÉPIGKAMMES 123
Mais que ta richesse peu sûre A peu de puissance, en effet...
Le plaisir du bien qu'on a fait Est l'unique bonheur qui dure.
124 ^^^ ÉPIGKAMMES
Parle peu, mon ami, tu t'en trouveras bien. Ton verbe est d'autant plus à toi que moins sonore. Or, il faut qu'aujourcrhui ton déjeuner ignore Le dîner de la veille, — ou tu n'es libre en rien.
Tout ce stérile effort pour la sotte fumée D'inscrire, en quel souci d'exagérations! Au tableau panaché de tes relations, Un gibier d'après tout si mince renommée.
Que voilà donc modeste et pauvre vanité. Au prix de tant de ruse et de diplomatie.... Reste secret, chacun plus discret t'apprécie. Le silence, mon cher? mais c'est la liberté !
Montre ta pensée et cache ton rêve.
Comprendre n'est rien auprès de sentir.
De vivre son cœur l'ivresse est si brève I Tu peux réserver ton bien sans mentir.
L'âme ne connaît qu'au secret du song-e Toute liberté de vie et d'amour. Garde ton mystère, homme, et t'y replonge, Pour te réparer de l'éclat du jour.
126 LES ÉPIGRA^7MES
Mal d'amour, sourd ferment de vie, Né du désir et de l'envie, Qu'un seul reg-ard peut apaiser.
D'où s'attendrit la jalousie Et que rafraîchit un baiser ;
Mal d'amour, unique martyre, Dont la mémoire fait sourire Quand lui succède le bonheur, Mais dont si vivant fut l'empire, Qu'on en regrette la douleur ;
Mal d'amour, qu'on chante ou blasphème, Tant que ne s'est au cœur uni Un objet par l'espoir béni, N'es-tu pas la vie elle-même Dans son tourment de l'infini ! . ..
LKS ICPIGRAMMES 127
Oh! cette ivresse qui pressent On sait trop quoi de suprême !
Fièvre pure et qui fait le sang- Doux à souffrir de ce qu'il aime ;
Qui fait le cœur vers l'Absolu Tremblant d'une attente sacrée, Impatient d'être l'élu D'une joie encore ig*norée !...
luS LES ÉPIGRAMMES
Ame. mon âme, que fais-tu, Comment vis-tu sur cette terre?
N'as-tu donc que cette vertu, Ta vertu d'amour solitaire?
L'éternel amour de l'amour, Tout ton bien, toute ta souffrance, Où te consument sans retour Eg-oïsme et désespérance, . .
Crois-tu donc t'acquitter ainsi De ta dette à la loi du monde?
N'est-ce pas cet ingrat souci Oui fait la douleur inféconde?
l£S EPIGHAMMES i:ii)
Ame, mon âme, sors de toi Pour te reprendre à ton essence :
L'amour n'est g^rand que par la foi Dont l'haleine est la Vie immense.
l3o LES EPIGRAMMES
11 est des mots sacrés par l'aimant des prières ; Les siècles en ont fait le mystère puissant. Comme l'éclair de feu qui dort au cœur des pierres, La foi sait leur ravir le sens éblouissant !
Or tout verbe, en son sens, reproduit le miracle D u parfum de la fleur, ce miracle éternel. Le Temps des mêmes mots implore un même oracle. Le plus grand mystère est dans le réel.
LES ÉPIGKAMMËS l'àl