LXXXVIII
La force à la faiblesse, un jour Et pour jamais, rendit les armes, En créant, au nom de l'amour, Le divin préjugé des larmes.
Alors, à l'austère vertu La pitié faisant violence, La douleur stoïque se tut Dans le plus éloquent silence.
l38 LES ÉPIGRAMMES
Sature-toi d'amour si tu veux t'en g-uérir : L'amour ne se survit qu'à travers la souffrance ; Si l'attente parfois affaiblit l'espérance, C'est la privation qui nourrit le désir.
L'amour, l'amour vivace est libre et solitaire. L'esclavag-e convient au désir sans fierté. La paix, dans l'habitude, épuise la beauté ; L'espoir, dans la douleur, entretient le mystère.
LES ÉPIGRAMMES I Sq
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Dans l'étui d'ébène aux fermoirs d'arg-ent,
un stradivarius soupire :
— « Mort, l'artiste-roi, naguère indig-ent,
à qui j'avais donné l'empire ;
Et sous cet étroit cercueil outrageant, muette, l'âme de la Lyre!...
Mais la flamme couve encor, s'insurgeant contre un irrésig-né martyre... »
Ce fier violon qu'étreint la rigueur
d'un dédain qui l'emplit de honte, ce beau violon vibrant, c'est ton cœur.
Ta gloire d'aimer finit donc si prompte ?...
Espère ! Et vive la douleur par quoi le désir à l'Amour remonte.
l4o !.ES r.PIGRAMMES
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Toute l'Italie est dans ces cloches Qui, soir et matin, m'encensent le ciel. Leur élancement sempiternel, Dont la nostalo-ie est comme un appel, Les fait palpiter en moi toutes proches...
Toute l'Italie, avec ses rêves,
Sa mélancolie et sa g'aîté.
Ses chants du labour des flots et des grèves,
Ses angélus de volupté,
Toute l'Italie et sa beauté Flotte et rayonne sur les ondes Lucides, légères, profondes, De ces sirènes du ciel bleu, Qui pour nous bercer du peu que nous sommes Parlent de la terre à Dieu En parlant du ciel aux hommes.
LES ÉPIGUAMMES
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Douceur d'automne sur les champs, Sécheresse languide et pure, Qui rends sous les bois plus touchants Plus sonore chaque murmure ;
Beauté d'adieu qui fais vibrer Toutes les harpes de mon âme, Gravité dig-ne d'entourer Le suprême amour d'une femme ;
Splendeur dolente d'un déclin Qui sait tout le prix de la vie Et laisse dans l'air orphelin S'exalter sa mélancolie...
î^-2. LES ÉPIGRAMMES
Le premier élan de mon cœur, A chaque retour de l'automne, Dès que, loin d'un monde moqueur, Stérile et faux et monotone.
Je reviens, lourd de mon secret, M'ouvrir à l'éternelle Terre, Est d'isoler en toi, Forêt^, Un durable amour solitaire,
Qui ne voudrait, n'entendrait rien Au-delà de ta paix hautaine...
Mais, déjà, l'entends-je aussi bien ?
Quelle est cette rumeur lointaine ?
En toi, là bas vient de chanter
La voix du monde... Ahl l'écho rude !...
Quel amour t'a su résister.
Froide et sonore Solitude...
LES ÉPIGHAMMES l43
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0 villes du passé, douces ag-onisantes
Qui vivez plus en nous que les cités vivantes !
Tant de larmes, de vos débris, semblent couler.
Qu'il s'éveille un désir, une pitié divine.
Sous l'aimant de beauté qu'expire toute ruine,
D e vous prendre en nos bras pour mieux vous consoler
0 reines d'autrefois, ô cités nostalg-iques, Les soupirs patients que vos pierres antiques Mêlent dans l'herbe verte au murmure des vents, Touchant l'écho profond de la sag-esse humaine, Font tressaillir en nous la consolante chaîne Qui relie à jamais les morts et les vivants.
l44 LES ÉPIGRAMMES
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Tant de choses dont l'esprit song-e, que le cœur se refuse à voir, où la raison pourtant se plong-e jusqu'à braver le désespoir,
Tant de choses qui contrarient ce sentiment d'ordre éternel en quoi nos instincts se marient avec nos essors vers le Ciel,
Tant de choses s'offrent impures, mornes de si peu de beauté, et plient d'humbles créatures, parfois, à telle indignité,
LES EIMGRAMMÎÎS l/|0
Qu'il faut honorer les Poètes, ces porte-flambeaux du grand jour, clairvoyants comme des prophètes, bien qu'aveugles comme l'amour,
Et les bénir, ces fronts candides, souriants au monde pervers, de g-arder jusque sous les rides leur indulg-ence à l'univers.
l46 I-ES ÉPIGHAMMES
Ne cherche pas les mots d'amour. • Le plus grand bonheur est silence.
Un cœur surpris, sans qu'il y pense, S'est déjà livré sans retour.
Rien ne prévaut contre les charmes Qui font deux êtres des amants.
Tout les unit, jusqu'aux tourments Que viennent rafraîchir les larmes.
Or, toi qui soupiras en vain, Fût-ce un jour, fût-ce une heure même, Tu peux t'enfuir : celui qu'elle aime, D'un regard a troublé son sein.
LES ÉPIGMAMMR8 ll^"]
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Le temple de ton corps, mon amante éphémère,
M'a vu recueilli devant ta beauté...
Car sentant tout l'amour par ton être exalté Rayonner en moi, pauvre sœur amère, Et m'estimant, sans volonté, Le jeu d'une indig-ne chimère.
Ironiquement transporté, J'ai subi la douceur de ta sincérité...
Mais va, console-toi dans ta chair de misère : Ton cœur, fait de tendresse et de simplicité, Ton cœur ne s'est pas cru par l'orgueil racheté ! Plus lâche est la faiblesse où le désir m'enserre. Je le sais, j'en roug'is... Hélas î en vérité, Suis-je dig-ne de toi, cher être, âme sincère?...
Car, devant l'Ordre nécessaire, Dieu pardonne ta honte à ton humilité.
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Qui connaît-on? Se connaît-on soi-même Oh! cette nostalg-ie âpre de l'inconnu...
Cette langueur qui bâille à l'imprévu, Ce besoin d'être aimé du dernier survenu. Hormis de celui qui vous aime ;
Et ce dégoût d*autrui, ce] furieux retour Au tête à tête avec son âme, Pour maudire à l'aise la femme
Et se jurer bien libre de l'amour;
Puis soudain cette lassitude, Pire encor, de la solitude...
Qu'essaimer, alors? — Un peu de bonté, Un peu de foi, par plus de vie.
Dans l'allégresse est toute vérité ; La sainte Joie exclut l'envie,
Et, l'erreur unique étant l'inertie, L'Action, c'est la charité I
5o LES ÉPIGRAMMES
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Mon âme rit au jour, mais sourit au mystère. La Clarté qui rayonne humanise la Terre, Mais un ciel radieux vit au fond de mon cœur. Cette obscure tendresse est plus chaude à mon âme Qu'au monde son soleil avec toute sa flamme, Et toute sa lueur !