‹ Les épigrammesChapitre 2 sur 31 · ALTER AMOR · texte numérisé non relu

ALTER AMOR

N'entrer que le second dans le cœur d'une femme, C'est souvent le premier y susciter l'amour. Elle n'avait qu'un cœur, la douleur fit son âme, Et cette âme veut vivre et jouir à son tour.

Si rude et si vivace encor que soit l'empreinte De l'asservissement qui plia son désir, De ce tyran brutal elle hait la contrainte Et dans soi-même enfin cherche à se ressaisir.

Heureux qui, renonçant aux préjug-és timides De la chair ignorante et du cœur sans passé, Sait que, l'âme profonde ayant les yeux candides, Le plus sincère amour n'a pas le front baissé.

Celui-là seulement, d'aimer un cœur qui pense, Connaîtra tout l'amour dans ses fiévreuses lois : Seul il éprouve une âme, et fait sa récompense Du bien d'être son maître en respectant ses droits.

Garde toujours caché quelque abri de ton âme, Voire quelque secret de ton corps, pauvre amant ! L'homme est tendre, naïf et sensuel ; la femme Est curieuse : à l'inconnu va son tourment.

Sois défiant, mais bon; sois indulgent, mais grave; Et montre-toi le maître autant que tu pourras. .. Ta droiture assez tôt fera de toi l'esclave : C'est en masquant ton cœur que tu domineras.

La fidèle amitié dont tu parles toujours S'est-elle fait un jeu d'avoir la bouche close? Je m'étais résigné, car, déjà plus morose, Le sansr de mon désir ralentissait son cours.

La douleur me reprend, que je croyais domptée: Ce cœur mal endormi s'éveille à son tourment... Tant de silence opprime à la fin lourdement Une âme depuis trop longtemps inhabitée...

J'avais tout consenti de toi, ma chère amour, Et, de te mieux servir faisant ma seule étude, Ma tendresse m"était une grave habitude. D'autant plus grave, hélas ! qu'elle était sans retour.

LES EPIGHAMMES

Faudra-t-il donc, sans trêve, à cette patience Vouer les vains soupirs d'un espoir anxieux? L'impassible beauté qui rayonne en tes yeux Vaut-elle tant d'amour et tant de confiance ?

0 triste sort humain de l'âme en son désir I O sort pire de la beauté dans sa conquête !... Elle n'est la beauté qu'autant qu'on la souhaite, L'amour n'étant l'amour que pour la conquérir...

Puisqu'il n'est d'org-ueil qu'à g^ag-ner les femmes, Laisse rayonner ton instinct :

Ta sensualité mieux que tes vaines flammes T'assure un triomphe certain !

Sans chercher à convaincre, enivre !

Désordre, pour la femme, est aliment d'amour. Et son trouble seul te la livre Qui te la fait suspecter sans retour!

Sombre anarchie, épuisantes caresses.

Triste lot des amants libérés de souffrir!...

Mais l'humble amour connaît de ces ivresses Où désir sans bonté ne sait point s'assouvir.

LES KPIGRAMMES 29

Sois assez fort pour tenter sa faiblesse ; Sache souffrir de désoler son cœur.

Rien n'est perdu pour toi dans sa détresse Amour dompté dédaig-ne la rancœur.

Vois un défi dans tout orgueil de femme. L'humilité la met à ta merci...

Mais g-arde-toi de discuter son âme :

Se la prouver est son plus grand^souci...

3o Lt:S BPIGRAMMES

Souriez-moi toujours, chère menteuse :

Vous ne pouvez mentir en souriant.

Le vrai d'aimer? Sécurité douteuse i Sa confiance exig-e un défiant.

Vous sûtes bien vous garder de me dire Quoi que ce fiit qui m'adoucit vos lois.., Souriez-moi : j'adore ce sourire Qui me fait vivre et mourir à la fois.

LES EPiaRAMMES

Je suis donc bien méchant avec vous, tendre sœur, Bien sot de vous vouloir moins femme que vous n'êtes, Et bien brusque, bien lourd, bien homme, ô frôle fleur! De commander l'effort à vos grâces parfaites...

Contraindre un sentiment de femme, ah ! c'est d'un fou ; Et c'est moi qui prétends cela, sans ironie?... Qu'en avais -tu donc fait de ta « psjcholog-ie », Aveug'le, qui n'as pas prévu le casse-cou!

Me voilà bien en point ! Le mot, le mot frivole Qui doit m'empoisonner, vous l'avez dit enfin... Avide de souffrir, mon cœur ne s'est pas plaint, Lui qui sollicitait la perfide parole.

— (( Je ne peux vous aimer, je le sens, je le sais. Mon doute est éclairci... parvossoins]! J'ensuis sûre... » Mais c'était du bonheur encor que je chassais, Ce doute? Et je ne dois qu'à moi seul ma blessure.

La conscience a tort; la sincérité blesse. Au seul flatteur fait g-râce et sourit la beauté. Toute femme, d'instinct, hait l'humble vérité ; Mais son maître cynique est fort de sa faiblesse.

Il est faux que le sacrifice N'aille pas sans sa volupté...

Sens-tu ton insincérité Devant un miraçe complice?

La paresse a cette vertu De te dég-oûter de toi-même :

Ton cœur ne s'exalte, s'il aime, Que par la douleur combattu.

Le goût du plaisir, c'est la vie Sous l'irruption de la mort :

Que la joie entre en ton effort Son amertume l'a suivie...

Est-ce toi, ma vieille douleur, Ma bonne douleur méconnue?

Gompag-ne amère de mon cœur, Te lui voilà donc revenue...

Souffrait-il de ne plus souffrir?

Ou fermait-il, d'indifférence, A cet infini, l'avenir, La fenêtre de l'espérance?...

Quand on a vécu pour l'amour, Telle lang-ueur épuise vite.

Mais que le souci rôde un jour, L'amour même à rentrer l'invite.

Le voilà bien : j'ai ressenti Sous la lancinante morsure Le même g-oût anéanti D'une triste et chère blessure.

Ah! pauvre, pauvre cœur humain, Que le repos t'est donc funeste !

Souvenir lâche, désir vain?...

Mais le vivace EfFort te reste.

Ah 1 cette lettre qui me hante, Où je lui dirais mon souci, L'écrirai-je à cette méchante Que je fais bien souffrir aussi?

Lui montrerai-je faible et lâche Un désir qu'elle estima fier, Lui reprochant sa vaine tâche A simuler un cœur amer ?...

0 politique lamentable Où l'orgueil soumet la douleur !

Au festin d'amour on s'attable :

Surgit le sombie Commandeur!

Adieu la douce confiance !

La peur saisit l'esprit hagard ; Du trouble naît rinconscience.

Sous l'impitovable regard.

Mais chacun rougit de sa crainte.

S'épiant désormais tous deux, Leur tendresse a connu la feinte.

Toute joie est morte pour eux.

L£S ÉPIGRAMMËS 3q

XXÎII

L'art de séduire est charme de parade. . . Qui plaît longtemps sans se renouveler?

Fidèle amour n'obtient qu'amour malade.

C'est un oiseau tout prêt à s'envoler,

Qu'une confiance maussade Qui de l'ennui vers l'inconnu s'évade Quand l'inerte repos la fait s'étioler.

40 LES Él'IGRAMMES

0 paix du cœur, prospérité fragile!...

Une âpre lutte entretient mieux l'amour Que le repos d'un bonheur trop facile, Et du désir assure le retour.

A prix d'effort la volupté s'achète.

Sa ruse obtient, dans la course au baiser, Les vrais plaisirs, de qui ne les souhaite Qu'en paraissant vouloir les refuser...

Quelle fut donc toujours ton erreur, ô mon âme,

De croire qu'on changeait un cœur!

Gomme si la tendresse, ou Tesprit, ou l'honneur, La beauté môme, avaient ce pouvoir suborneur Sur le libre amour d'une femme!

Librement asservie, elle se veut fidèle A son désir, à son org-ueil...

Elle avait trop longtemps hésité sur le seuil : Or voici que la porte est close derrière elle.

Ah! servir! Désormais, c'est là toute sa vie... Cœur aussi dévoué que nag-uère insoumis,

Ceux-là seront ses ennemis, Dont TRlu g-arde ombrag-e ou seulement envie.

Mais qu'un nouvel amour, insinuant ses flammes, Lui tienne un jour les sens pâmés,

— 0 puissance d'oubli merveilleuse des femmes ! — Elle est à lui, les yeux fermés.

LES ÉPIGRAMMffiS A3

« Je porte bonheur à tout ce que j'aime... » Disais-tu, passante aux yeux doux,

Dans le nimbe d'or de tes cheveux fous, Candide, rieuse, bohème...

M'étant retourné vers tant d'insouci,

0 Jeunesse, ô jardin du rêve I J'emportai, sondeur, la vision brève,

Avec un trouble étrang-e aussi.

Quand chacun ne croit qu'au malheur du monde,

Et, rebelle à tout réconfort, Déclarant mauvais la vie et le sort,

Estime la lutte inféconde.

44 LES KPIGRAMMES

Cette enfant qui passe avec ses doux yeux, Sa fraîcheur et son espérance,

Se sent donc sur l'être et sur la souffrance Tant de pouvoir mystérieux...

Hélas ! vierg-e, orgueil d'une âme ing-énue,

Ignorance, unique pudeur, Referme les yeux sur toi, sainte ardeur :

L'homme t'a déjà méconnue !

LES ipIGRAMMES 4^

XXVlï

Pour que de nul désir ne veille en moi la flamme, Que n'emportant de loi qu'un souvenir de blâme, J'en arrive au regret d'avoir connu ton âme, Piiuvre âme, as7tu donc pu me donner tour à tour Ces doux noms lumineux, éternités d'un jour : Mon ami, mon aimé, mon amant, mon amour?...

46 LES ÉPIQRAHMKS

L'amour, c'est la mort dans la vie, Allègre mort, trouble élément. . .

Or, qui sait désirer, affranchi de l'envie, Et jouir du monde, vraiment, Sans ce farouche et doux ferment Par quoi s'unit si douloureusement L'instinct pensif à l'âme inassouvie?...

Donner toute son âme en l'éclair d'un instant,

Se sentir étreint, en partant,

D'une angoisse amère, infinie, Mais subir peu à peu le rvthme de la vie

Et juger, au calme du sang-,

Que, déclinant la jalousie, Jusqu'au souvenir tout va décroissant...

0 triste amour, voilà ton ironie !

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