ADIEU
Je ne sais plus si je vous aime...
Vous m'avez si bien fait souffrir, Et si longtemps, que mon désir A comme honte de soi-même.
Feindre avec vous? Je ne pourrais. Ce serait mentir à mon âme.
Mais n'aimer en vous qu'une femme?
Ma Muse, je vous trahirais 1
Une lassitude infinie Envahit mon être, à songer Que je demeure un étranger Près de celle qui fut ma vie.
Vous m'oublierez : un simple ami Pour une femme est peu de chose, Va la tendresse qui s'impose, D'un amant fait un ennemi ..
De cette fierté qui s étonne Passez-moi le troublant aveu . . .
Je sens qu'en vous disant adieu C'est tout mon cœur qui m'abandonne.
LES ÉPIGKAMMES 53
XXXIIf
D'illog-isme et de dévouement, Dans son zèle ardent et dément, L'inconscience de la femme Se nourrit généreusement.
La Nature étant le tourment Où son cœur s'avoue et se ment, Ce fojer veut toute sa flamme î Et, sans souci d'un rude amant, Ni de l'Ordre humain qui la blâme, Elle livre à l'instinct son âme Avec son corps, éperdûment.
Jamais rude leçon de logique ou d'honneur N'éloig-na d'un homme une femme.
Elle connaît trop bien son âme
Pour ne mépriser point l'âme de son flatteur.
Toujours grisée un peu de sa chère faiblesse,
Elle va, pourtant, elle court
A l'âpre chaleur de l'amour, Quand sous la brusquerie elle sent la tendresse.
(( Trop de respect souvent masque un dédain poli, Pense-t-elle, et soupirs de mâle Ne cachent qu'impudeur brutale
Ou délicat mensonge... » Et tout est accompli.
LES ÉPIGRAMMKS 55
Le Plaisir est une surprise.
Le chercher trop, c'est s'ég-arer toujours. Pour une âme d'amant sujette à des retours Et devant l'Amour lui-même indécise, Le fleuve de la vie est changeant sous la brise. Sur son rivage et dans son cours ; Tout est rencontre à convoitise, Tout est prétexte à de nouveaux amours.
Saisir la cause de son mal, C'est presque en dénouer l'étreinte ; Un tourment devient moins brutal Que berce l'écho de sa plainte.
Garde-toi du dépit amer :
La douleur tente l'espérance.
Le seul dédain sied au cœur fier.
Toute haine vient d'ig^norance.
LES El'lGRAMMES
Isolement, triste ami du danger, Dont le rêve inquiet côtoie Le mystère et souvent s'y noie, S'il t'advient un bien passag-er, Ne sois pas seul, ô mon frère étranger,
Pour en porter allègrement la joie.
L'âme est ailée et tout excès la ploie...
Comme un secret, un bonheur n'est léger Qu'autant qu'on peut le partager.
Sainte douleur, vertige, abîme.
Abandon dans le désespoir, Egarement sourd et sublime, Ivresse aveugle qui sais voir !
L'âme humaine a tout son génie Dans ta nuit et dans tes éclairs, 0 douleur, sauvage harmonie Qui rythmes tant de maux soufferts.
Raison farouche, plus sereine D'ignorer ta sérénité, La vie est par toi souveraine, Douleur, ô suprême beauté!
Sur le rythme de la douleur Toute joie humaine est bercée; Le songe attendrit le labeur; L'amour assouplit la pensée,..
C'est l'huile étroitement pressée De l'arbre de paix et d'honneur, Qui donne sa vive lueur A la lampe, et sa chaude haleine, Et, lorsqu'il entre dans l'arène, Pénètre et revêt le lutteur De force brillante et sereine.
6o LES ÉPIGRAMMKS
A qui cesse la lutte, Amour ferme son livre. Jouir n'est pas aimer puisqu'ag-ir n'est que vivre. Toute saine énergie attend du seul effort La seule volupté qui jusqu'à l'âme enivre.
Car le repos enlise et le bien-être endort Dans l'épuisant sommeil qui lentement délivre De l'ennui de vivre, La mort.
LES EPIGKAMMES
Puisqu'est la volupté si brève Après si lent effort d'amour, Réfiig'ioiis-iious dans le rêve.
Là seulement est le recours ; Là règne l'unique tendresse Qui sache durer plus d'un jour.
Nulle illusion ne progresse
Que si c'est la réalité
Qui l'eng-endra de sa détresse...
Ainsi, tout soug-e de beauté Que n'a pas nourri la souffrance, Doute d'avoir bien mérité
De la vie et de l'espérance.
Le seul rêve dig^ne du rêve
Et que rien, pas même la mort,
Courte trêve, N'enlise, n'affaiblit, n'endort
Ou n'achève, Le seul rêve à qui rien n'enlève Rien de sou palpitant essor, C'est toi, douce Espérance d'or.
Frêle et brève.
Mais vivace en face du sort, Sitôt que te nourrit l'Effort.
LE8 ËPIGRAMMES 63
Bon sens, esprit de la raison, 0 solide amitié des âmes, Amour sans bandeau, parfum sans poison, Vig-ilant foyer dont les flammes N'épuisent pas tout le charbon...
Pilote aux yeux profonds, d'un voilier qui navigue
Contre rorag*e, insoucieux du port, Gompag-non prudent dont le cœur prodig-ue Réclame sans cesse aide ou réconfort, Oh ! l'économe magnifique Qui sait faire à l'homme son sort Moins fatal et moins pathétique, Mais plus humain devant la mort. . .
Pourras-tu donc jamais te lésig-ner, mon âme, A ne pas voir céder à ton premier désir Tous ceux sur qui ton cœur, vers son tendre plaisir Seulement obstiné, de l'Amour se réclame?
Quel stérile tourment t'inflige ton orgueil Fasciné par un bien que ta raison dédaigne... Hélas 1 et faut-il donc que ton effort l'atteigne Pour te faire trouver le dégoût sur le seuil.
LKâ EPIGRAMMES
Essayons du repos, mon cœur; De l'oubli, ma fierté jalouse, Et toi, mon âme, du bonheur!
Tu n'avais donc rêvé jamais
De trouver la paix pour épouse,
Mon pauvre esprit — par qui j'aimais?
L'obstiné poison du tourment, Sa lef'on vaine, ô ma pensée, Etait donc tout ton aliment?...
Ah! pour te fixer sans retour,
Que ta douleur est insensée
Oui veut le calme, ô mon amour,
Ma décevante fiancée!...