‹ Les épigrammesChapitre 8 sur 31 · VERS DORÉS · texte numérisé non relu

VERS DORÉS

Toute l'ichesse est dans le rêve enclose.

Si courts valentrils donc qu'on j tende si fort,

Les tristes biens dont la raison dispose...

Imag"iner, c'est prendre essor,

Affranchir le réel morose,

Vers l'idéal plier son sort...

— Et g-oûter l'Ordre est-ce autre chose

Qu'aspirer à plus d'ordre encor I

L'oubli, le mol oubli, qu'aiment pourtant les forts, Ne fleurit pas pour moi dans les jardins d'ivresse.

8/| LES Él'lGRAMMES

Plus grave est le plaisir qu'on g-oûte sans remords J'aime à penser à vous qui causez ma tristesse...

Le monde est souffrance et l'âme mystère. Qui sait jamais bien d'où naît la douleur? Toute heure du jour, tout lieu de la terre Peuvent apporter leur blessure au cœur.

Sois aimé 1 ne crois pas que le cœur se contente De l'espoir, ni long-temps se donne sans retour... Que ton désir n'ait point à souffrir de l'attente : Elle épuise trop tôt le parfum de l'amour.

Le plus hautain orgueil vit dans l'amour du Nombre, Ce réciproque amour dont la Joie est l'essor, Allég"resse du cœur par qui l'esprit moins sombre Eri^e en soi le laurier vert aux lances d'or !

La nature est la loi du sag-e.

Pourtant, jusqu'à ton dernier jour,

LES ÉPI y HA MM lis 85

Tu ne fixeras le visage

Ni de la mort ni de l'amour.

La gloire ne va point aux seuls gens qu'on renomme. Combien l'auront figée en mépris à leur seuil... Toute valeur puissante impose un jour sa somme. Excès de modestie est imprudent orgueil. — Sache assez t'estimer pour paraître honnête homme.

L'homme n'a qu'un premier amour.

La femme, chaque l'ois qu'elle aime, Sincère comme au premier jour, Peut ignorer encor l'amour suprême... Car son amour unique est son dernier amour.

Tu ne t'appartiens pas, serf de ta propre ivresse! L'amour étant ta meriire et ton lieu, 0 Homme, qui te dois sans cesse A toi-même, aux autres, à Dieu...

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Tu viens prêcher autrui? — T'observaot à son seuil, Crois-tu bien tes conseils de vertu sans mélange? Ta morale commence à ta propre louange... Car le son de ta voix t'emplit déjà d'orgueil.

La terre devient eau, Teau devient air, l'air flamme: Toute humaine douleur se consume dans rùme,

Ton cœur, ton ennemi domestique, est, en somme.

Le seul de tes tyrans qui n"ait su varier. De tes vains griefs sois plus économe:

Se fuir est tout le soin de l'homme; Mais toute sa crainte est de s'oublier.

Sa sensualité dicte à l'homme son geste : Tout généreux essor, né d'elle, y fait retour. Pour but il a le beau, mais pour moyen l'amour... Les femmes sont l'objet, la Femme est le prétexte I

LES lîriGUAMMtS 87

L'amour fait le cœur, ce sujet rebelle, D'un objet trop cher bientôt l'ennemi, La femme inconstante et l'homme infidèle... Mais d'un amant mort peut naître un ami.

Oubli, triste présent que l'esprit fait au cœur, Douloureuse vertu de la vie obstinée !... Le désir, au jardin de l'âme, est cette fleur Qui reproche à l'amour de la laisser fanée.

Le cœur ne mûrit point : après l'intempérie Vert encor, c'est un fruit d'éternelle saison, Qui voit autour de lui jaunir et choir flétrie La feuille sans vigueur de la courte raison.

La science a raison si les savants ont tort. Apre science, ing-rat support

De la triomphante lég-ende !

Savoir, c'est s'apprêter à voir ; la seuie mort Eclaire nos regards : le song-e au Vrai commande.

Toute la richesse est dans le désir . . . Il soustrait le cœur au froid de l'envie, Recule toujours les fins du plaisir, Possède le monde et comprend la vie.

Pour aimer sans souffrir, pour jouir de ton âme, Modère ton ardeur à connaître la Femme, L'amour? Alcool subtil que n'atteint pas le froid, Dont le feu peut donner la mort à qui le bail. Et l'esprit l'exalter d'une immortelle flamme !

Le bonheur, ce passant, traite l'homme en ami, Tant qu'à le retenir Thomme s'efforce à peine.., Las! il n'aura pas vu s'achever la semaine, Que sous un autre toit le bonheur n'ait dormi.

LES ÉPIG GAMMES 89

La femme sait aimer qui se croit nécessaire. Domptant notre ég"oïsme avec sa charité, Tei effort l'entretient au dévouement sincère. Mais sa vertu fait sa misère, Qui nous humilie en notre fierté...

Ouvre aux femmes ton cœur, jamais ta volonté ; N'admets pas leur tendresse au secret de ton âme. Par un austère esprit ce lieu g'rave est hanté ; Seule une main virile y g-arde et sert la flamme.

Le Silence et le Temps ont des battements d'ailes Dont le rythme berceur assoupit tous les maux; Le plus âpre tourment y g-oûte un frais repos, Les plus mornes douleurs des chaleurs maternelles.

A son empressement une femme s'éprouve : Celle qu'on devina, seule vaut qu'on la trouve.

go Li:S ÊPIGRAMMES

Toi qui veux être aimé, ne livre rien en vain.

Cœur d'homme ou cœur de femme, il n'est qu*un cœur humain

D'un vain rêve la Scène est trop souvent complice Et tout rêve est malsain qui détourne d'agir. Ses leçons de vertu font souvenir du vice ; L'imagination ne retient qu'au plaisir.

Flatte, pour être supporté; Mais pour être aimé sache plaire.

L'aveuglement crée en nous la beauté :

L'amour, avec la vérité, N'a que bien rarement affaire...

Le cœur régénéré par ton auguste haleine, Je te salue, Esprit dont vit encore Athène, Souffle du Vrai qui fis l'air du Beau plus loyal. Saine réalité, sève de l'idéal !

iL'esprit ne grandit qu'aux dépens du cœur; Il vieillit stérile, il meurt solitaire, Regrettant l'Amour, sa chère douleur, Sa foi dans la vie et dans le mystère!...

Ivre d'un dévouement qui tourne en perfidie, La femme, c'est la Mer : elle porte; elle noie... Nous masquant sous sa g-ràce un cœur de tragédie, Elle devient la haine, ayant été la joie.

La femme aime l'amour par ce qu'il transfigure, L'instinct si fort en elle appelant la beauté. Le salut de l'espèce est au prix d'un parjure Inconscient, constant, à la réalité.

Consens à souffrir pour atteindre au calme. Tout contemplateur résigné sourit.

L'analyse austère apaise l'esprit Des tourments du cœur, et le rafraîchit Avec le baume, avec la palme.

La Mer, c'est notre cœur. — Toujours plusioin! dit-elle, Epands-toi ! convié par le vaste horizon

à la charité fraternelle...

Plus prévoyante en son instinct profond,

Moins amante et plus maternelle,

La Terre, c'est notre raison.

L'optimisme s'impose. On l'écoute... Il a tort. Mais pourquoi ne pas croire aux sourires du sort,

si le passage

de ce mirag-e

eût le visag'e

du Réconfort...

La fatuité, qui n'est que faibles.se, à toute superbe interdit son seuil.

LES î:i>^GKAM^!ES

Mais tout vaniteux de sagesse pour sa folie est plein d'org-ueil.

Oh! ta richesse âpre à jouir !

Dans quelle détresse profonde poursuit-elle en vain le plaisir î Songes-tu bien que de ce monde le jeune orgueil est le seul roi, et ne vois-tu pas sans envie ce pauvre, moins pauvre que toi, qui n'a pour vivre... que sa vie.

En quoi donc changes-tu l'honneur, Passion, dès que tu t'y mêles?

La plus cruelle a tant de cœur pour maudire ses sœurs cruelles...

Et ton feu jaloux fait si bien du saint Amour l'amour humaine, que la meilleure est toute haine envers qui menace son bien.

94 LES ÉFIGRAMMES

L'esprit, c'est l'amitié ; c'est la flamme sensée. Tout son zèle vous laisse un cœur indifférent. Or, que soit la raison profonde, la pensée Sublime : une âme humaine aspire à plus haut rang*. Aimer, c'est le génie ! Et l'amour seul est grand.

Tel jaloux que sa femme a prétendu berner

en s'offrant aux regards, de manière outrageuse,

se venge d'un sourire : — Elle est moins dangereuse !

J'aime mieux laisser voir que laisser deviner.

Fais-toi plus désirer, prodigue de toi-même ! L'estime se mesure au dévouement offert : Les vertus de l'objet qu'on aime Grandissent d'autant mieux qu'il s'est moins découvert.

4o On n'a rien que de ce qu'on donne.

LES ÉPIGKAMAIKS (jS

Le cœur seul agit si l'esprit ordonne.

Tout bien retourne au bienfaisant.

Mal qu'on a créé jamais ne pardonne...

La paix revient à qui la donne, La médisance au médisant...

La joie est à qui s'abandonne.

Dans son amour blesse une femme,

Elle pourra te pardonner ; Mais g-arde-toi bien de l'abandonner Si la vanité commande son âme :

C'est le seul ennemi qu'on ne puisse enchaîner.

Ignore tes vertus, on peut t'aimer pour elles ; Ne cache point ton vice, on peut t'aimer pour lui, Jamais telle pudeur, tel courage n'ont nui A l'essor des désirs fidèles.

L'espace est la bonté de Dieu, et l'éternité sa science :

son juste génie a son lieu dans sa sereine patience.

Sache t'accoutumer à ne voir dans l'amour

Qu'une infirmité passag"ère Et tu reconquerras, à la face du jour,

Cette âme org-ueilleuse et lég-ère Que l'indig-ne douleur d'un désir sans retour

Semblait t'avoir faite étrang-ère...

La seule Invention est celle de toi-même,

Ton Moi reflétant l'univers.

Le génie est un cœur qui s'exalte etqui s'aime

Dans les cœurs qu'il a découverts.

Soyez durs 1.

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