CHAPITRE XI
Plusieurs syndromes douloureux ou spasmodiques affectent avec Fépilepsie des rapports multiples, tantôt on les voit coïncider dans la même famille ou chez le môme individu, tantôt ils se succèdent ou paraissent se suppléer chez le môme malade. Ces syndromes, que l'on pourrait désigner collectivement sous le nom de succédanés ou d'équivalents épileptiques, pourraient à plusieurs titres ôtre considérés comme des accès incomplets dont ils présentent les phénomènes douloureux ou moteurs à l'état d'isolement ou de localisation. Nous avons vu, en effet, que l'attaque est souvent annoncée par des céphalées localisées par des auras douloureuses des membres de la région précordiale, etc., par des secousses plus ou moins localisées.
Parmi les succédanés viscéraux il faut citer l'angine de poitrine.
Trousseau s'est efforcé de prouver que l'angine de poitrine constitue quelquefois une des manifestations de Fépilepsie, tantôt elle lui succède, tantôt elle la précède, tantôt elle alterne avec elle ; et d'après Liveing, elle pourrait alterner avec la migraine et l'épilepsie. Les préludes de l'angine, qui partent de la main, gagnent le bras, le cou, la région précordiale, peuvent à bon droit ôtre comparées à l'aura épileptique, dont l'angine de poitrine se rapproche encore par le caractère paroxystique et souvent nocturne de ses manifestations. M. Huchard (1) pense qu'elle s'en distingue par la douleur, mais ce serait une erreur de croire que les auras de Fépilepsie sont rarement douloureuses.
Loupias (2) décrit ainsi deux accès d'angine de poitrine chez
(1) Trailé des névroses d'AxenfeJd, 1883, p. 318.
(2) Quelques observations d'analomie pathologique pour servir à l'hisloire de l'angine de poitrine; th., 1863.
un malade qai ne paraît pas atteint d'épilepsie : « Serrement épigastrique très vif, remontant vers la gorge pour s'y fixer et l'étrangler, anxiété précordiale très intense, trismus, douleurs dans les oreilles, siœlorrhée, sueurs abondantes au visage, incontinence d'urine ; le tout se terminant à la suite d'une miction très abondante... Au moment de faire son lit, le malade est pris d'une douleur très vive dans la moitié droite de la téte; en môme temps il se manifeste de l'anxiété cardiaque ; le serrement épigastrique ainsi que le trismus étaient sur le point de se déclarer, lorsque l'accès se termine tout d'un coup par une miction involontaire assez abondante. »
M. Bernheim (1) a d'ailleurs rapporté l'observation d'un malade atteint d'angine de poitrine sans angine, dont les accès étaient constitués par une angoisse horrible, de la suffocation et une crainte de mourir pouvant durer une demi-heure ou une heure qui peut être rapprochée de certains raptus psychiques de l'épilepsie.
Un certain nombre d'épileptiques offrent des attaques syncopales qui, en l'absence d'autres troubles, sont difficilement rattachés à la névrose. Ces attaques syncopales peuvent être déterminées par des exercices violents ou la chaleur (2), mais elles peuvent se produire spontanément.
L'asthme peut encore, dans quelques circonstances, être rattaché à l'épilepsie. Salter (3) a observé des attaques d'asthme alternant avec l'épilepsie. Dans ces dernières années, on a décrit des crises hallucinatoires aiguës alternant avec les crises d'asthme et qui peuvent à bon droit être rapprochées des crises psychiques de l'épilepsie. Schûle cite un soldat à poitrine étroite qui « après avoir eu plusieurs hémoptysies » présenta des symptômes d'asthme, puis se rétablit; trois jours après, il eut delà dyspnée avec râles fins, puis l'amélioration survint. Après quatorze jours, oppression précordiale, céphalalgie, gêne de la respi-
(1) Bernheim, Leçons de clinique médicale, 1876, p. 206.
(2) Thurn, Syncopa, epilepsia aciila vaso-moloria und angina pecioris vasomotoria. [Deulsch Mililar art. Zeilsch, 1875, uo 6.)
(3) H. H. Salter, On asthma, 1860, p. 44.
ration sans troubles stéthoscopiqiies; douleur intercostale très intense du côté gauche; dans la nuit, accès démonomaniaque, le malade voyait des diables, chantait prononçait des sermons. Refus de nourriture, augmentation de Fexcitabilité réflexe, refroidissement des extrémités, inégalité pupillaire, marmottement confus; suppression de toute perception, pouls 64. Au bout de quatre jours, ce malade revint à lui, et l'amnésie était complète; pendant quatre semaines, il fut tranquille, et sa conduite était normale ; il était fatigué, épuisé, parlait peu et gémissait continuellement. De temps en temps, il présentait encore de la géne de la respiration et des râles muqueux lins ; quand ces phénomènes disparaissaient, un nouvel accès éclatait. Après quelques heures de tranquillité et de dépression plus marquée, après une gêne respiratoire plus grande, il prenait tout à coup l'aspect d'un paludéen à la période de frisson ; respiration accélérée, difficile, pouls rare, battements cardiaques plus forts, cyanose légère, peau froide, douleur intercostale très vive. En quelques heures, l'accès était terminé, et il était suivi d'amnésie complète (1).
Chez les enfants qui sont rarement atteints d'asthme, au moins avant cinq ou six ans , on peut voir cette complication se manifester à propos de bronchites légères et alterner avec des convulsions plus ou moins généralisées; d'autres fois l'épilepsie succède à l'asthme.
Observatio.n XXII. — Hérédité arthritique et névropathiqiie ; asthme
et épilepsie.
A. P..., 16 ans. Père asthmatique dès l'enfance, plusieurs rhumatismes dans la famille paternelle. — Mère hystérique à attaques. Tante maternelle atteinte de maladie de Basedow sans exophthalmie. Deux enfants nés avant A... ont succombé aux convulsions, lui-même n'en a pas eu ; mais dès l'âge de 2 ans il a eu des accès d'asthme qui sont surtout devenus fréquents depuis l'âge de 5 ans ; il a fait plusieurs saisons au Mont- Dore où il a d'ailleurs trouvé du soulagement. A 13 ans, lorsque se sont produits les premiers signes delà puberté, les accès d'asthme ont complètement disparu, mais ils ont été remplacés par des attaques d'épilepsie nocturne avec miction, morsure do la langue, stertor, céphalée persistante après les accès; et l'intelligence s'est rapidement altérée, bien que les accès ne paraissent pas se pro-
(1) Schiile, Traité clinique des maladies mmlales, p. 442.
126 EPILEPSIES ET ÉPILEPTIQUES
duire plus de deux ou trois fois par mois. Les parents prétendent que depuis la mue la physionomie de leur enfant s'est complètement transformée; auparavant il aurait ressemblé à son père : depuis la ressemblance avec la tante maternelle s'accentuerait progressivement; je me contente d'enregistrer cette affirmation.
Quant à l'astlime thymique ou asthme de Kopp, spasme de glotte, sa nature couvulsive a été dès longtemps reconnue par les auteurs anglais (1), et en France, Valleix et Trousseau ont fait admettre la paren té avec l'éclampsie infantile ; Herpin en rapporte un bon exemple (2). Reid a cité plusieurs cas remarquables dans lesquels le spasme de la glotte s'était manifesté chez de nombreux enfants d'une même famille, et entre autres celui de Powell, dans lequel de treize enfants, nés des mêmes parents, un seul avait échappé à cette affection. On sait d'ailleurs que le spasme de la glotte n'est pas limité au larynx, c'est rarement au sens strict le laryngisme de Reid. Déjà Gardien et Capuron l'avaient désigné sous le nom d'affection ou de contracture spasmodique du thorax et de la glotte. Pour montrer l'analogie de ce spasme avec les convulsions vulgaires, c'est-à-dire avec l'épilepsie, il sufflt de reproduire la description qu'en donnent Barthez et RilUet dans leur remarquable ouvj'age (3).
« Quel que soit l'état au début, l'enfant est pris subitement et sans symptômes précurseurs d'une attaque de suffocation couvulsive dont voici les caractères : La respiration est suspendue, la figure se colore et s'injecte, la tête est renversée en arrière, la bouche est largement ouverte ; l'enfant s'agite et porte les mains à son cou, comme pour enlever l'obstacle qui s'oppose à la respiration ; puis après quelques secondes de cette apnée, il fait plusieurs inspirations courtes, sifflantes, aiguës, saccadées et sans expirations intermédiaires, suivies bientôt d'une inspiration insonore et gémissante ou quelquefois d'une expiration convulsive^ bruyante et saccadée; en môme temps, les membres se raidissent , le pouce se porte en dedans de la paume de la main, les doigts étant allongés ou fléchis sur le métacarpe. Pen-
(1) Sieveking, On epilepsij, I808, p. 173.
(2) Du pronostic et dit traitement curalif de f&pilcpsie, 18o2, p. 160.
(3) Bartliez et Rilliet, Traité clinique et pratique des maladies des cnfant$\ 2« éd., t. II, p. 508.
dantcet accès, la plupart des fonctions, dit Hérard, éprouvent un trouble passager. Le pouls s'accélère, devient petit, souvent à peine sensible ; les battements du cœur sont tumultueux et irréguliers ; la poitrine reste immobile, mais chaque inspiration lui communique un léger ébranlement; et si on pratique l'auscultation, on n'entend plus l'expansion vésiculaire ; les veines du cou et du visage se gonflent, la peau se couvre d'une sueur froide ; des évacuations involontaires ont lieu. Le plus souvent Fintelligence est conservée, quelquefois elle est abolie. »
En somme, les attaques de spasme de la glotte ou de convulsion interne présentent assez de caractères des accès incomplets pour pouvoir leur être assimilés. L'étude que nous avons faite des troubles respiratoires qui précèdent, accompagnent ou suivent la grande attaque, feront peut-être mieux comprendre Tanalogie des deux manifestations. Les convulsions dites internes, qui s'accompagnent le plus souvent de convulsions externes, ne se distinguent par aucun caractère fondamental des paroxysmes irréguliers d'épilepsie; la circonstance qu'elles se produisent chez des enfants à la mamelle, qui ne tombent pas parce qu'ils ne se tiennent pas debout, ne peut servir à en faire une catégorie à part. Si ces convulsions paraissent spontanées, c'est qu'elles se peuvent produire sous des influences très légères, telles que les irritations intestinales si fréquentes chez les enfants dont l'alimentation est défectueuse (1). Ces convulsions ne sont souvent d'ailleurs que les premiers pas dans une carrière convulsive.
A côté de l'asthme et du spasme de la glotte, il faut encore signaler le faux croup qui peut encore faire partie du complexus épileptique. W. Squires (2) a vu un enfant qui, sous l'influence d'une obstruction intestinale, eut un accès de faux croup et le lendemain une crise de convulsions, avec secousses musculaires, flexion des pouces, strabisme.
A côté de ces troubles respiratoires, il faut citer certains troubles circulatoires qui peuvent, dans quelques cas, être ratta-
(1) H. Girard, CoiUvibalioii à têtade dil spasme sijinpatliù/ue des muscles delà ijlvlte chez les enfants. {Rer. nird. de la Suisse romande, 1883, ji. 81, 121, 145;)
(2) Netv-Vorlx med. Record (1887, 2(i lévrier^ p. 21 ii.
chés à Tépilepsie. C'est le pouls lent permanent ou le pouls lent et découplé avec attaques syncopales.
Parmi les équivalents viscéraux de Tépilepsie on peut observer des troubles gastriques, sous forme de gastralgies, d'entéralgies, de nausées et de vomissements inopinés (1) et sans cause , de diarrhées subites, de coliques. Trousseau a cité un cas d'épilepsie gastrique, et Ramskill a localisé l'origine de ces troubles dans le plexus solaire (épilepsie ganglionnaire).
Observation XXIII. — Epilepsie, crises de nausées.
D. 29 ans. — Son père était pompier de Paris, il est mort d'une affection de poitrine lorsque D. n'avait que deux ans. Il ne connaît ni les ascendants ni les collatéraux de ce côté. — Sa mère, âgée de 60 ans, est asthmatique, pas d'autre antécédent nerveux. — D. a un frère et une sœur plus âgés que lui. La sœur, qui a 34 ans, a eu la danse de Saint-Guy à 16 ou 17 ans ; le frère a 32 ans et se porte bien.
D. a parlé et marché tard, peut-être vers 4 ans (?). Peu de temps après il s'est bridé en tombant les deux jambes dans un vase plein d'eau chaude A ce propos il a eu des convulsions pendant un ou deux jours. Il a uriné au lit jusqu'à 16 ans. A H ans il a eu un nouvel accès convulsif, et de fréquentes absences ou vertiges, dans lesquels il pâlissait et fléchissait sur ses jambes sans spasmes. Il avait quelquefois 4 ou 3 accès de « troubles » par jour, à cette époque il apprenait très difficiment. Quelques années plus tard, ces accidents s'éloignèrent, il était quelquefois un mois sans rien avoir. Il avait appris le métier de, graveur de musique et pouvait travailler régulièrement. Mais bientôt ils devinrent plus fréquents et s'accompagnaient de chute avec quelques mouvements convulsifs et étaient suivis de mouvements automatiques ; souvent le malade déchirait ses vêtements. Au bout de quelques minutes il pouvait reprendre son travail. (Il ne s'était pas mordu la langue, n'avait pas uriné.) Il a remarqué souvent que pendant un quart d'heure environ après avoir pu reprendre son burin, il travaillait bien moins vite que les autres, bien qu'il fit de son mieux. Il avait neuf ou dix accès par mois depuis un an lorsqu'il est entré eu janvier 1888. En janvier 1888 il a eu six accès. Sous l'influence du traitement, ils ont diminué et pendant les onze autres mois il n'en a plus eu que seize. En outre ils paraissent moins longs, mais les accidents vertigineux ont reparu, il en a eu quinze pendant le même temps.
Il se rend mieux compte du début de ces accès qui sont généralement précédés d'une sensation de boule qui part du flanc droit et remonte à la gorge, puis il perd connaissance, tantôt sans tomber, tantôt
(1) S. Gee . On flful or recuvvent vomiting. {S. Bartholomews hosp. rep., 1882, t. XVIII, p. 1.)
l'AUOXVSMKS SENSOIIIKLS ET VISCÉRAUX
'ivoc clilUe. Dans ce dernier cas il a quelques secousses, reste liébélé pendant quelques minutes, et présente toujours les mêmes mouvements automatiques. En dehors de ces accidents il est sujet, depuis que lesatta([ues ont diminué de nombre, à des maux de tête qui s'accompagnent de nausées et de vomissements et sont suivies d'obnubilation de la mémoire. Enfin de temps en temps il est pris subitement, sans < ause, au milieu de son travail, ou pendant la nuit, sans douleur de tête, d une sensation de nausée, (pii est (luebiuelbis suivie de l'expulsion de quebiues glaires et qui cess(> aussi brusquement qu'elle s'était produite. Ces troubles ont cédé au traitement bromuré, mais les attaques convulsives persistent.
Trousseau a insisté sur les ra[)ports qui existent entre l'Incontinence Jiocturne d urine et l'épilepsie dont elle n"est souvent ([u'un symptôme qui met sur la voie du diagnostic des attaques. j;inconlinence d'urine existe souvent à l'état d'isolement et paraît constituer un symptôme [)récui'seur d'affections névropatlii({ues diverses, mais en particulier de l'épilepsie (1).
L'incontinence prémonitoire ou symplomatique de l'épilepsie ne se produit pas nécessairement dans la nuit et pendant le sommeil. Elle peut se manifester de jour (2) et à l'état de veille, Ici malade ajant une connaissance parfaite du phénomène moi'bide. Cette incontinence consciente peut se présenter aussi bien chez les adultes que chez les enfants,
OusKiiv.uiu.N \\IV. — Kpilepsie, bc'(/aiemo)it, iiijslaf/mus coHS(''a(lif au.r attaques, miction involontaire cl consciente.
C, :t9 ans, épileptiiiue depuis rit{.;-e de 22 ans, a étt' placé à lUcètre à plusieurs reprises. Il a toujom-s eu la parole difficile, et présente encore une sorte de bégaiement «pii s'accentue après les accès. 11 a pissé au lit juscpi'à 10 ans. A l'âge» de i:; ans, sans convulsions, sans autre paralysie il est devenu strabi(pie de l'œil gauche subitement. Ce strabisme convergent persiste et s'accentue à la suite des accès et alors le malade voit double. Ce n'est (pi'après l'apparition des accès d'épilepsic qu'est apparu le nystagmus latéi-al dont le malade a parfaitement conscience et (pii s'accentue aussi après les accès. I/iris gauche est d'un brun un peu plus foncé ([ue le droit. 11 existe un léger degré de parésie faciale à gauche. A l'état normal, la pression dynamométri(iue est de oO pour la main droite, de i:i i)our la gauclu^. ; mais après les
(1) Cil. Féiv, Des troubles iir 'ni'ùres (hiiis les nialfidies du sj/sfème verveii.f, et en iKivlicidier dans l'iLlaxie locoitiulrice. {Arc/i. de Xei/rolooie, t VII
(2) Id. Xerce (roubles as foresh^ilowed in llie Cliild. dirain , t VIII p. 2:]i.)
Ch. Fkiu-. 9
130 ÉPILEPSIES ET ÉPILEPÏIOUES
attaques la dilîorence saccentue. On a trouvé 29 pour la main droite et 15 pour la gauche un quart d lieure après un accès, 28 et 18 après un autre. Cependant les ditïerentes descriptions des accès n'indiquent pas de prédominance latérale évidente. Ces accès, qui se produisent en moyenne 5 fois par mois, sont quelquefois précédés immédiatement de secousses dans les deu\ bras.
Ils surviennent en général la nuit et sont annoncés par des cauchemars qui se produisent souvent plusieurs nuits auparavant: ces cauchemars se rapportent généralement à desscènesde famille qui semblent aussi figurer dans le délire post- épileptique. C. a en outre quelques vertiges, et de temps en temps des accès d'excitation légers. Quelquefois il se réveille la nuit, au milieu d'un cauchemar, avec une envie pressante d'uriner dont il a parfaitement conscience; maisil se sent épuisé comme à la suite de ses accès et il est incapable de se lever. 11 peut quelquefois appeler l'infirmier et se faire apporter un vase, plus souvent il ne peut pas se rendre maître du spasme et il urine dans son lit.
Le tic douloureux de la face constitue une sorte de combinaison d'un succédané douloureux et d'un succédané convulsif ; dans les cas où il envahit en même temps que tout le domaine du facial les muscles masticateurs, ceux de la langue, le trapèze, le sterno-cléido-mastoïdien, et s'accompagne de mouvements, spasmodiques des membres, il ressemble de bien près à un accès, incomplet et mérite le nom de névralgie épilepliforme que lui a donné Trousseau. Sa manifestation par accès et sa parenté névropathique le rapprochent encore de la névrose comitiale qui coïncide quelquefois avec lui. On peut encore dire à l'appui de l'étroite relation des deux névroses, que le bromure de potassium est susceptible d'amener la guérison du tic douloureux (Peter) aussi bien que de l'épilepsie.
Après Tissot (1), Parry (2), Lieving (3) ont admis la transformation de la migraine en épilepsie; le fait est que, comme le dit ce dernier, on peut observer toute une série d'intermédiaires, qui peuvent établir la transition entre les deux névroses. Les^ meilleurs faits que l'on peut citer à l'appui de cette parenté sont ceux dans lesquels une migraine périodique est remplacée par des accès épilep tiques qui se reproduisent à des intervalles à
(' i Tissot, Traité des nerfs el de leurs maladies. (Œuvres , Lausanne , 1790, t. XUI.)
(2) Parry, CollecUon from llie iinpub/ished vcrtlings, edited by liis son, vol. 1^ i825.
(3) Lie /ing-, On megrin and sick headhache, London, 1873.
peu près identiques (1). Ces cas ne sont pas très rares : j'en citerai un qui est particulièrement intéressant.
Observation XXV.— Migraine; tic de Vorbiculaire ; épilepsie.
B., 38 ans, commis, appartient à une fatnille nerveuse. — Sa mère est migraineuse, une tante maternelle a été séquestrée ponr un accès de nu''lancolie avec idées de suicide; un trère aîné a succombé aux convulsions. Il a eu lui-même des accidents convulsifs à propos de la dentition et dès l'âge de 7 ou 8 ans il était sujet à lies céphalées durant quelquefois toute une journée. Vers 11 ans ces céptialées ont disparu, mais elles se soiU reproduites vers 15 ans sous formes de migraines atîectaiU particulièrement le ('ôté droit du front, sans troubles sensoriels mais suivis de vomissements. Ces migraines se reproduisaient presque à jour fixe tous les quinze à dix-sept jours. Quelquefois lorsque les douleurs étaient très intenses elles il(''terminaient des spasmes cà l'orbiculaire des paupières. Peu à peu ce spasme s'est établi à l'état permanent et depuis l'âge de 25 ans le malade est alFecté d'un tic non douloureux de l'orbiculaire droit qui persiste dans l'intervalle des accès de migraine. Il avait 28 ans lors- (pi'il a eu son premier accès d'épilepsie. Il était sous le coup d'une attaque de migraine, il sentait déjà comme d'ordinaire depuis quelques années un endolorissement de la région frontale avec recrudescence du tic orbiculaire, quand il eut une violente contrariété qui provoqua une attaqu(i convulsive avec cris, cliute brusque, perte de connaissance instantanée, morsure de la langue, miction ; les convulsions paraissent avoir été gém-rales d'emblée avec perte de connaissance, une période tonique et une période clonique. Depuis cette époque les migraines ne se sont jamais reproduites, mais il est sujet à des attaques convulsives qui se sont reproduites d'abord avec la même régularité; attaques paraissant précédées de quelques secousses plus rapides de l'orbiculaire mais toujours avec perte de connaissance subite, et généralisation in)médiate. Le bromure a fini par modifier la fréquence des accès lorsque le malade est arrivé à en prendre huit ou neuf grammes. Aujourd'hui il n'a plus d'attaques que tous les trois ou ({uatre mois et les dernières ont été nocturnes.
Ce fait semble établir un rapport entre la migraine, le tic douloureux, le tic vulgaire et l'épilepsie, toutes manifestations d'un trouble fonctionnel analogue du cerveau. Comme dans le tic qui accompagne la névralgie tri-faciale, le spasme affecte les muscles les plus rapprochés du nerf sensitif affecté. Je rappellerai encore à ce propos d'ailleurs que les mouvements réflexes qui se pro-
(1) Gray, Ihe. Carrela lion and unlerconverlihility of migraine and {Palhologisl, Brooklyn, 1881, t. IV.)
132 KI'ILKI'SIKS 1.T Kl'ILKPTIOl KS
(luisent eu raison d'excilalioiis sensorielles douloureuses ou non se produisent d abord et d'une manière prédominante dans les muscles dont les nerfs sont en l apporl fonctionnel ou en rapport auatomique avec le nerf excité. Par exemple, lorsqu'on produit une sensation douloureuse de l'ouïe, on i)rovoque une conlraclUm du masséter ( branche motrice du trijumeau dont l'origine est \ oisiue de celle du facial inférieur) qui précède de plusieurs centièmes de seconde la contraction de l'orhiculaire des paupières. C'est le contraire lorsqu'on produit une excitation brusque de la Visio)) avec la lumière du magnésium par exemple. Il convient de rema)-quer que dans les cas d'excitation unilatérale, il se produit une contraction des deux muscles homologues, mais le muscle qui subit l'excitation est «m avance sur l'autre et sa ronlraclion est plus énergi(p)e. Ces faits physiologi(iues soid iiuporlanls ])Our l'interprétation des épilepsies au début senso riel ou de celles qui sont provoquées par des cxcitatio))s périphi'riques.
Nous avons vu précédonment quels étroits rapports exisloit entre la migi'aine, dite ophthalmiquc et Vépilepsie partielle; les u)igTaiues sensorielles peuvent aussi faire partie du complexus symptouuiticpie de réj)ile[)sie dile géné)-ale d'emblée.
Il ))"est pas sans iuté)-ét de l'cmarquer ([ue rasligmalisine qui est ti-ès fréquent chez les )nigraincux (Brailey) (l), l'est aussi chez les épilepti(fues.
Du reste, certaines de ces n)ig)-aines se pi'oduisent et cessent ;,vec. la même brusquerie que les paroxys)nes comitiaux, et quelquefois comme fa déjà noté Moreau, les migraines des épilepti([ues sont suivies d'um^ stupeur profonde. En sonuue, la plupa)t des név)oses paroxystiiiues (û) peuvent être raltachées à l'épil'^psie {nrrrc slo)'m^< de Lieving).
L'n bon nombre d épileptiques pi-ésentent en ménie len)ps que d'autres pai-oxysmes pbis graves, des obnubilations ou des
IV) lU-aik'y, inlinmafixm considercd ia ils relalioiis lo hvadache and la cerlahi r,„,'l>hl 'rundiilons uf llte eye. .(iyys kosp. rep., s. rie, 1878, t. XXUI, i.. l.j
{■2) Hilton FiiL'iro, licmarks on soioe of tlie pnroj ijsmal /leiiroses. [Ouys hns/>. ni ).. 187G, I. XM ,
PAIIOMYSMES SKNSORir.LS KT VlSCKRAl ^ •>•'
perversions sonsorielles passagères, rarmi les obmibilalions, il faut ciler siirloiit celles de la yiie, que les malades désigneiil sous le nom d'éblouissements. Ces éldouissemenls peuvenl, comme nous l'avons vu, cMre déterminés par une convulsion des muscles de l'œil dont les mouvements rapides Iroublent la vision distincte. Mais ils peuvent se produire en deliors de tout mouvement anormal. Ils coïncident souvent aACC une certaine pâleur de la face, et constituent une variété d'accès incomplets.
Nous avons vu (pie les paroxysmes sont souvent précédés d'illusions ou d'ballucinalions sensorielles. Ces illusions et ces hallucinations peuvent se présenter chez les éi)ilepliques en dehors des accès convulsifs ou vertigineux. Un malade voit de temps en temps les objets qui l'entourent grossir démesuréiuenl : cette sensation, qui ne dure que quelques secondes, n'est jamais suivie d'accès. Un autre a la sensation que tout ce qui l'entoure s'éloigne, illusion tantôt isolée, tantôt suivie d'un accès convulsif. D'autres entendent des bruits vagues dans les oreilles, etc., des sons articulés, une voix qui les appelle elles font se retourner brusquement. D'autres fois, c'est une odeur nauséabonde ou un goôt désagréable. Lorsqu'on interroge avec soin les épileptiques, on trouve plus souvent qu'on ne pourrait croire, de ces illusions ou de ces hallucinations passagères dans l'intervalle des accès. Ces illusions et ces hallucinations déterminent presque constamment une émotion pénible et une dépression en apparence disproportionnée avec le phénomène sensoriel. Ce caractère triste, parfois terrible, des illusions ou des hallucinalions, n'est pas spécial à l'épilepsie, car on peut dire que tout le domaine do la [)atbologie mentale est envelopi)é d'une atmosphère de tristesse; ce qui les distingue snrtout, c'est la brusquerie de leur apparition et de leur effacement, elleur peu de durée.
Ces épite])sies sensorielles ont été étudiées dans ces dernières années ])ar M. Hammond (i), Mac Lane Hamillon (i), Anderson ili). Elles ne portent pas seulement sur le sens de la vision
(1} On fha/amlc epifcpsi/. {Arch. of iU(!c//'r///e ; Aiig-ust., 1880.)
(2) On rorli ('/!./ scnsori/ (tisclt.iirçjing lésions, acnsonj epi/cps')/. [Xem -York med.jounu, mi, t. XXXV, p. W:;.)
(3) On sensorij ppilcpsy. IJiniin, 1880; t. IX. p. :}8.-).)
134 ÉPlLErSIES ET ÉPILEPTIQUES
et de rouie, niais encore sur les autres sens spéciaux ; plusieurs malades se plaignent de sentir tout à coup un mauvais goût dans la bouche, une odeur singulière, quils ral tachent quelquefois à une substance vénéneuse. Mais lorsqu'on les interroge avec soin, on arrive généralemen t à reconnaître que ces sensations sont en réalité incomparables, et que le plus souvent elles ne correspondent pas à une sensation déjà éprouvée.
Le glosso-pharyngien peut ôlre le siège non seulement d'illusions ou d'hallucinations gustatives, mais il peut encore jouerun rôle dans la symptomatologie de Tépilepsie en tant que nerfs nauséeux : le malade de Tobservation XXIIl éprouvait de temps en temps des nausées subites, rejetait quelques gorgées de salive, tantôt dans les préludes de l'attaque, tantôt en dehors de tout phénomène convulsif: ces nausées ont disparu depuis qu'il est soumis à un traitement bromuré.
La sensibilité cutanée peut aussi être sujette aux troubles épilepllques; quelques malades ont des crises de chatouillement, de démangeaison, de brûlure, de froid, de douleurs fulgurantes, tantôt limitées à une région circonscrite, quelquefois étendues à tout un membre ou à toute une moitié du corps.
Observation XXVI. — Epilepsie, crises dennalgiques.
M'., trente-six ans, maçon. — Père mort phtisique à vingt-six ans, était paralysé des quatre membres (?). — Mère bien portante. — Un frère plus jeune que lui est mort de rougeole étant enfant. — M. est né à terme, a marché à 9 mois, a parlé à un an, a été propre de bonne heure. Jtisqu'à l'âge de 20 ans, il s'est toujours bien porté. Il était mobile en 1871. Pendant la nuit du 7 au 8 janvier on lui avait refusé une permission, il partit quand même avec un camarade qui lui lit peur des gendarmes. L'n quart d'heure après il tomba pour la première fois. Depuis lors, jusqu'en 1876, les attaques se renouvelaient à peu près une fois par mois. Il contracta alors une fièvre typhoïde à la suite de laquelle les accès doublèrent de fréquence. Pas de syphilis.
Jusqu'en 1887 ses accès n'étaient précédés d'aucune aura, il perdait connaissance et les convulsions toniques et cloniqucs de Paltaquc avaient paru à peu près symétriques. Cependant il conserve un peu de parésie faciale du côté droit. Sous l'influence du bromure de potassium, ses accès ne se produisaient plus de nouveau qu'une fois par mois. En janvier 1888 apparut à la face une éruption tuberculeuse de là peau, qui s'est reproduite plus tard sur le dos des mains. L'attaque conservant la même fréquence, on lui applique des pointes de feu. deux. fois
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par semaine sur la région pariétale gauche, du côté opposé à l'héniiparésie faciale. Les attaques se sont suspendues pendant trois mois. Depuis que les attaques ne se reproduisent plus, il éprouve des accès douloureux qui se manifestent par une s-ensation de picotement dans la peau des bourses et de la verge. Ces picotements sont suivis d'une sensation de constriction qui est quelquefois assez douloureuse pour arracher des cris. Cette crise douloureuse dure deux ou trois heures. Elle se reproduit par accès tous les huit ou quinze jours. L'antipyrine la calme. Il n'existe aucune malformation des testicules, pas de varicocèle. Le malade a eu au mois d'avril 1889 un accès convulsif qui n'a pas été précédé de douleurs.
Le 6 juin 1889, le malade se plaint d'avoir été pris la veille de sa •douleur des bourses. Mais cette douleur au lieu de s'apaiser comme d'ordinaire au bout de deux ou trois lieures s'est étendue aux membres •et au tronc jusqu'à la racine du cou. La sensation de picotement et de cuisson s'accompagne d'une dysesthasie à la pression et au contact plus qu'au pincement ou au froid. La pression artérielle qui est ordinairement de 800°, est de iUoUo; après un bain sinapisé, elle tombe à HiiO", mais la douleur n'est pas modifiée. Le 7 la douleur persiste aussi étendue, il n'y a que la peau de la tête qui soit indemne. Ces accès se sont reproduits trois fois. Dans l'un d'eux on a pu constater une élévation de la température superficielle à la partie supérieure des cuisses <le 1", correspondant à une élévation analogue de la température rectale.
Le 9 juillet, étant en permission, il a eu un accès convulsif non précédé de douleurs. Ces douleurs n'ont plus reparu depuis, pendant près de deux mois.
Toutes ces sensations subjectives, sous quelque forme qu'elles se présentent, jouent un rôle important dans les délires épilepliques, elles président k la genèse des délires de suspicion, de persécution, etc., et sont souvent le point de départ d'impulsions.