‹ Les épilepsies et les épileptiquesChapitre 39 sur 94 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

TROUBLES NKVROPATHIQUES OU PSYCHOPATHIQUES ASSOCIÉS A l'ÉPILEPSIE

L'épilepsie sous ses diverses formes se manifeste souvent dans le cours de maladies du système nerveux; on la trouve associée à des troubles dynamiques divers , somatiques ou psychiques , et à des maladies à lésion caractérisées.

Elle se produit au cours de la maladie de Basedow (1) avec laquelle elle paraît avoir des liens d'hérédité (2).

On la rencontre encore à la suite de la thyroïdectomie , au début des accidents du myxœdème opératoire (3). D'ailleurs, les troubles de la nutrition cérébrale en rapport avec l'altération ou la suppression des fonctions de la thyroïde favorisent peutêtre son développement.

On peut la voir associée à la chorée (-4).

Dans la paralysie agitante, il peut se produire des attaques épileptiques qui ont probablement pour cause les mômes lésions qui produisent le tremblement et qui peuvent déterminer la mort (o).

Les attaques épileptiques se montrent quelquefois au début et dans le cours de l'ataxie locomotrice (6).

Ziehen (7) a observé chez un épileptique de l'enfance un myoclonus limité aux bras.

(1) G. Ballet, De quelques troubles dêpendcuil. du si/sièiiie nerven.r chez des malades alleints de fjotlrc e.roj)/ilaliiiii/iic. i /iV'r. de iurdeciiie, 188;{.)

(2) Oliver, .4 case ofe/jilepsij ivilk e.rophlhaliidc noili-e . {Bvain,y.\m. 1888, p. 499.)

(3) Mackew, CoiUrihulion a rêluUe du vujTœdèiiie; tli., 1888.

(4) Altliaus. (Cliiiiral sorieti/, 1878, t. XI, [>. G2.j — Hawkiiis, Cliorea and epi- U'psjf. {The Lancet, 188G, t. I, p. 16. j

(.^) Martiia, Étude clinique sur la paralqsie agitante; th., 1888. (G) Bcriihanit, Ueher apoplecliforni und epileptifori/i, Anfadle in friihen Stadien Oder im Verlan f der Tahes. (Arch. f. Psijck., 188:J, Bd. XIV, H. I.) (7) Ueber Myoclonus und nnjoclonie. [Arch. f. Psijch., Bd. XIX, H 2, p. 468.)

231 ÉPILEPSIKS ET ÉPILEPTIOIES

Chez deux malades, j'ai observé un phénomène qui fait partie du syndrome décrit par Kalilbaum, sous le nom de Catatonie (1). Ils ont une tendance à conserver les attitudes prises pendant un temps fort long. Le malade se présente et se découvre, mais il tient sa casquette très près de sa tôte, dans une attitude fatigante ; si on ne lui adresse pas la parole, il reste là fjgé pendant une demi-heure, trois quarts d'heure. Si on lui lève une jambe, il reste de môme dans cette attitude incommode, tant que son attention n'est pas fortement attirée. Il semble que quand ces sujets ont pris une position, leur attention reste exclusivement fixée sur leur attitude. J'ai essayé, sur ces sujets, d'inscrire la respiration et les phénomènes musculaires dans le but de rechercher si cet état présente quelque analogie avec la catalepsie ; mais alors les malades portent leur attention sur l'appareil même, s'ils ont les yeux fermés, et il est impossible de leur faire conserver l'attitude prise spontanément ou communiquée, pour peu qu elle soit fatigante.

Les syndromes épilepliques , somatiques ou psychiques et les syndromes hystériques se rencontrent assez souvent sur les mêmes individus; ces deux ordres de manifestations sont en effet favorisées par les mômes conditions héréditaires.

On la trouve quelquefois associée aux tics vulgaires ou à la « maladie des tics ». Je rapporterai à ce propos l'observation assez intéressante d'un individu atteint d'un tic exclamatoire,. et dont j'avais communiqué l'histoire, alors qu'il n'était pas encore épileptique, à M. Giiinon, qui l'a insérée dans son mémoire (2).

Observation LXVI. — Exclamalioii spasmodi(/ue : (''pîlepsic.

M. M., négociant, a aujourd'hui 35 ans. Il appartient k une famille nerveuse, sur laquelle on n'a que des renseignements incomplets, mais il est certain qu'une tante maternelle a été enfermée dans une maison de santé pour un accès de mélancolie. Un cousin a été atteint d'un délire particulier dont j'ai rapporté ailleurs l'histoire (3). Lui-même a

(1) Chaslin et Sé.çlas, la Calaionie. [ArcJi. de Neurologie, 1888.)

(2) Guinon, Sur la maladie des tics convulsifs. {Revue de médecine, 1880, p. 476.)

(3) Ch. Féré, Noie sur les rapports de l'imagination et du délire. {Revue de médecine, 1887, p. 882.)

TROUBLES NÉVROrATIlIQUES OU PSYCUOPATUIQUES 235-

toujours été émotif, mais n'a jamais, jusqu'en 1887, présenté de trouble caractérisé : soit d'ordre somatiqiie, soit d'ordre psychique, en dehors de celui sur lequel nous allons appeler l'attention. Il n'offre pas de vice de conformation, sauf qu'il a la barbe rare et est un peu obèse.

En 1862, il commençait ses études au lycée de ... ; ses camarades lurent frappés de ce que, de temps en temps, soit le jour, soit la nuit, mêmeendorraant,ilprononçaitd'unemanièrecxplosivelemot« Maria » ! Il résistait à ce besoin d'exclamation et, en général, il parvenait à étouffer sa voix et le mot n'était prononcé qu'à voix basse, quoique avec beaucoup d'énergie ; lorsqu'il était seul, il ne résistait pas, le mot était dit tout haut, et il en était de même la nuit pendant le sommeil. Ce tic exclamatoire était un sujet de moquerie et le tourmentait beaucoup.

Lorsque j'eus occasion récemment (1880) à propos d'une malade atîectée du même genre, d'interroger M. M., que je n'avais plus vu depuis quinze ans, il écouta avidement mes questions et me dit : « Mais c'est donc une maladie que j'ai là? Il faut que tu le dises à ma femme tout de suite. » C'est qu'en effet le tic persiste, M. jette de temps en temps son « Maria » tantôt à haute voix, tantôt à voix basse, et ces exclamations sont surtout fréquentes lorsqu'il est fatigué, excité par des préoccupations commerciales qui lui donnent de l'insomnie; et souvent ces exclamations nocturnes ont donné lieu à des querelles de ménage que ses explications ne suffisaient pas à calmer.

Telle serait l'origine de cette exclamation spasmodique : Vers l'âge de G ou 7 ans, M. aurait été pris d'une passion singulière pour une cousine plus âgée que lui de sept ou huit ans et qui portait le nom de Maria. Sous l'influence de sa constante préoccupation, le nom avait fini par s'imposer et il le prononçait de temps en temps involontairement. Il avait 10 ans quand il entra au collège ; la cousine était mariée ; il n'y pensait plus, mais le mot était resté. Vers l'âge de 19 ans, il a eu une autre passion aussi étrange; mais le tic persista. Il s'est marié à 26 ans avec une femme qu'il aimait; l'ancienne formule reste toujours, et il déclare que beaucoup plus souvent qu'on ne le pense, il dit ce mot sans pouvoir résister ; il ledit à voix basse, il le dit mentalement. Et il est très affirmatif sur ce point, il ne lui vient que l'idée du mot, jamais réuni à la représentation de la personne. M. M. ne présente aucune autre forme de tic exclamatoire (écholalie, coprolalie, etc.), ni phénomène convulsif associé, c'est un homme qui paraît correct à tous égards et mène ses affaires avec succès. On ne peut relever chez lui, en dehors de ses exclamations spasmodiques, aucune autre manifestation névropathique que ses amours bizarres. Il nie formellement une tentative de suicide qu'on lui attribue à propos de sa deuxième passion.

Telle était l'histoire névropathique de ce malade jusqu'en 1886.

Au mois de décembre 1887, après une partie de chasse fatigante et suivie peut être d'un excès de table, il eut une attaque qu'un médecin' présent qualifia d'apoplectiforme, pendant laquelle il uriua dans ses vêtements, et dont il se réveilla sans aucun souvenir au bout de quelquesminutes avec une grande douleur de tête. Il alla se coucher et dormit jusqu'au lendemain matin sans se réveiller. Je ne sais s'il s'est produit

236 ÉPILEPSIES ET Él'ILEPTIOUES

des convulsions, il n'y a sûrement pas en tic morsnre de la langue. Le lendemain, M. M. était courbaturé, mais put cependant i-eprendre la chasse. Ce ne l'ut qu'au bout de (luebpies jours qu'il remarqua que de temps en t('m])S sa tète était tournée irrésistiblement à gauche et en haut. Ce mouvement s'accompagnait d'ailleurs de l'exclamation « Maria ». Depuis cette époque, la même association spasmodique se reproduit(iuel(iuel'ois tous les deux ou trois jours, quelquefois plusieurs fois par jour ou plusieurs fois consécutivement dans la même heure, lorsqu'il est à la fois fatigué et excité. En outre, il a eu une autre iitta(iue épiloptique dans laquelle il a eu des mouvements toni(iues •etcloniques avec perte de connaissance, miction, stupeur consécutive.

Ce fait est particulièreinent intéressant, en ce qu'il montre l'association de l'épilepsle avec la maladie des tics et les idées fixes. Il semble rationnel d'en déduire une pathogénie commune. Peu de faits sont aussi propres à légitimer le rapprochement fait par Buccola entre les idées fixes et les spasmes musculaires (1).

La limite est assez difficile à tracer entre les idées fixes impulsives et les perversions instinctives ; aussi n est-on pas surpris de voir la folie morale assimilée à l'épilepsle psychique ou larvée (Lomhroso). La criminalité sous toutes ses formes peut être considérée comme une manifestation morbide et comme la foUe morale reliée aux équivaleuts psychiques de l'épilepsle (^). On peut admettre l'analogie des formes extérieures de ces manifestations anormales, mais on n'est pas encore en mesure d'affirmer leur identité complète, comme l'a surtout fait M. Loml)roso dans plusieurs travaux {:^). Parmi les perversions instinctives qui peuvent [)articurièrement être rapprochées des manifestations coinitiales, il faut citer les perversions du sens génital (Kowalewsky, etc.) eten particuUer l'inversion. Dans un certain nombre de cas, on pourrait dire qu'il y a simple coïncidence, parce que la perversion morale paraît constante, tandis que dans d'autres cas plus intéressants, les impulsions se manifestent à intervalles

(1) Buccola. Le idée /issd e le loro candi zioni /isio-pathologiche. {Reo. sperim. <li fren. e mcd. Iri/ale, 1880, t. VI, p. loj.) , . .

(2) FrL'crio. rEpHcsxia c la pazzia. momie nelle carcen c nel mamcomw;

Alessaiirliifi, iii-i, 1886. .

(3) Lombioso, Idenliliit der EpUepsie mil drm Gemulliswahnsinn und der anr/eborenem Delinquenz. {XniroU>„ischc Crnlrnlhl., 188"., p. 197.) Ehomme crnmnel. — Morselli et Loniltrnso, Epilessia Idrralu pazzin morale. [Arch. dt psich. e se. peu. ISSo, i>. 29. j

TROUBLES NÉVROPATIltOUKS OU PSYCIIOPATUIOUES 261

plus OU nioius éloignés et avec la brusquerie des paroxysmes épileptiques (1).

L'épilepsie coïncide souvent avec d'autres manifestations psychopathiques. Elle marche souvent de pair avec les vésanics qui affectent le plus souvent le caractère mélancoli(pie. M. Clouston (2) a désigné sous le nom de inélancolie convulsive ou mélancolie avec attaques épileptiformes, des cas qui ne me paraissent avoir d'autres caractéi'isliques que cette coïncidence. Souvent les épileptiques sont mélancoliques dans l'intervalle des accès. La plupart des psychoses peuvent offrira une époque quelconque de leur évolution des phénomènes spasmodiques, aussi bien les psychoses avec excitation que les psychoses dépressives ; on en observe dans la Jiiélancolie avec stupeur et dans le délire aigu.

Véjas a vu deux épileptiques dont les attaques ont cessé après l'apparition d'un délire systématisé, qui, dans d'autres cas, coïncidait avec la névrose convulsive (o). L'épilepsie peut coïncider encore avec le délire des persécutions (Magna n , Piclion) (4), avec la dipsomanie (Clouston) qui n'est peut-être qu'une forme de l'épilepsie psychique.

M. Clouston cite une femme atteinte depuis près de quarante ans de folie circulaire, chez laquelle une péiiode d'excitation parut être remplacée par une grande attaque de convulsions générales (5). Certains mélancoliques avec stupeur sont sujets-, non pas seulement à des décharges motrices conscientes, mais à de véritables attaques dites épileptiformes. Les manifestations impulsives des psychoses, et surtout les impulsions irrésistibles des dégénérés, ne présentent d'ailleurs aucun caractère qui les différencie des raptus psychiques attribués à l'épilepsie et coïncidant chez le même individu avec les attaques convulsives. La plus grande analogie existe entre ces divers troubles, on

(1) Tavnowsky. {Nearo/otfi.sche Centrall/L, 1883, p. 197.) — Lcgraiii, iVo/^? sur un cas (f inversion du sens fjrnital avec epilepsîe. {Arch. de Neurolo(jie 188G t XI p. 42.) ' ■ * ^

(2) Clouston, Chnical lectures on mental Discases, 2o éd., 1887, p 100

(3) Arch. f. Psj/c/i., XVII, 1.

( i) Pichon, les Maladies de l'esprit, 1.888, p. 118.

{'■)} Clouston, Clinical lectures on mental discases, 2e éd., p. 222.

238 ÉPILEl'SIES ET ÉPILEPTIOUES

peut y retrouver la même inslantanéilé, la môme irrésislibilité, la même amnésie. Les décharges convulsives et les décharges mentales semblent bien, comme Ta remarqué M. Huglilings Jackson, dues à des processus analogues. S'il arrive souvent que les décharges psychiques ne sont pas absolument instantanées comme les décharges convulsives classiques, il existe aussi un grand nombre de cas dans lesquels le spasme est précédé par des avertissements de convulsions, des sensations musculaires, des tiraillements dans les muscles qui, en dehors des auras sensorielles, conslituent en quelque sorte la période de préméditation de l'accès.

Il existe d'ailleurs une alTection encéphalique qui semble fournir la démonstration de la parenté pathogénique des troubles moteurs sensoriels et psychiques de l'épilepsie. C'est la paralysie générale, dans laquelle les mômes lésions de l'écorce entraînent des troubles moteurs, sensoriels et psychiques, qui se présentent souvent avec les caractères d'instantanéité et d'irrésistibilité des décharges épileptiques. On sait d'ailleurs que les accès d'épilepsie convulsive constituent en quelque sorte un symptôme de la paralysie générale.

Page 1