‹ Les épilepsies et les épileptiquesChapitre 62 sur 94 · II. — Mouvements du pied · texte numérisé non relu

II. — Mouvements du pied

Les seuls mouvements que j'aie étudiés dans le pied sont les mouvements de flexion (plantaire) et d'extension (dorsale) des orteils simultanément. Voici les résultats moyens que j'ai obtenus sur douze individus normaux et sur cinquante-sept épileptiques :

FLEXION EXTENSION Pied droit. Pied gauclie. Pied droit. Pied gauche.

Sujets normaux . 8416 8500 9708 10291

Épileptiques. . . 8292 8352 8719 9068

On voit que, chez ces deux catégories de sujets, l'extension, contrairement à ce qui se passe k la main, présente une prédominance marquée. Cependant, la flexion a conservé plus d'énergie relative chez les épileptiques que chez les sujets sains :

Rapport de la flexion à l'extension du pied z= 100.

Pied droit. Pied gauche.

Sujets normaux 86,69 86,29

Épileptiques 95,10 92,10

Dans les deux catégories, la flexion est plus faible à droite, et le rapport de la flexion à l'extension est inférieur du même côté ; c'est le contraire h la main.

Cette prédominance des extenseurs des orteils qui s'oppose à

(1) Ce développement des muscles expressifs de la main comme de ceux de la face peut peut-être s'expliquer par cette circonstance que, chez les individus chez lesquels des représentations mentales se succèdent rapidement, aussi bien dans le rêve que dans la veille, ces muscles sont saas cesse inconsciemment exercés.

la prédominance des fléchisseurs des doigts peut peut-être s'expliquer par l'évolution de la marche bipède, dans laquelle l'extension du pied vers la face antérieure de la jambe joue un rôle prédominant.

Un fait intéressant à remarquer, c'est qu'en général la durée du temps de réaction de chaque mouvement varie dans le sens inverse de l'énergie de ce mouvement , c'est-à-dire que les mouvements sont d'autant plus rapides qu'ils sont plus forts (1). Ce rapport entre l'énergie et la vitesse des mouvements se retrouve aussi bien au pied qu à la main.

D'autres mouvements des membres offrent encore des anomalies fréquentes chez les épileptiques : c'est ainsi que j'ai vu que sur 150 épileptiques examinés à la môme date, il y en avait 24, c'est-à-dire 16 pour 100, chez lesquels les mouvements de supination étaient incomplets : les coudes étant rapprochés du corps, le sujet étant incapable d'amener la face palmaire de la main dans la position horizontale, chez quelques-uns elles restent un angle de 4o° avec l'horizontale.

Un grand nombre d'épileptiques dégénérés ont, dans la station debout, une attitude qui rappelle celle des quadrumanes : leurs pieds s'écartent pour élargir la base de sustentation. On retrouve, dans les empreintes de la marche prises par M. Lombroso (2), la trace de cette attitude; dans un certain nombre de cas au moins, les pieds s'écartent à chaque pas, plus qu'à l'état normal, de la ligne droite qui passe par l'axe du corps.

Il est remarquable que jusque dans ces dernières années, les troubles et la sensibilité des épileptiques aient été à peu près complètement négligés. On trouve bien quelques anesthésies signalées çà et là dans les observations ; mais les observateurs avaient en quelque sorte laissé dans l'ombre ces phénomènes ; à tel point que M. Rendu pouvait légitimement dire : « Tous les auteurs qui ont traité de cette maladie sont unanimes pour dé-^ clarer que les troubles de la sensibiUté sont extrêmement rares

^î^-^''' !oo'n'/''^''""^'' mouvements volontaires. (Rcvm vhilo

sophique, 1889.) ^ n-t-tn- j//mo-

(2) Lombroso, rUo/Ho delinqucnlc, 1889, t. H, p. no.

et qu'on ne les rencontre pour ainsi dire jamais » (1). En fait, pour beaucoup de cliniciens l'existence de troubles de la sensibilité passait et passe même encore pour caractéristique de l'hystérie. Les études récentes montrent qu'il est loin d'en être ainsi.

La sensibilité tactile est diminuée chez un grand nombre d'épileptiques (Lombroso, Albertoni, etc.), et la môme obtusion s'observe sur les autres sens (Thomsen, Civadelli, Tonnini, Venturi, Bourneville, Oseretzkowski). Sur 93 cas, ce dernier auteur n'en aurait trouvé que 17 dans lesquels il n'y avait pas de troubles de la sensibilité ; 56 fois la vision était atteinte, 48 fois le goût, 28 fois l'ouïe, 60 fois le toucher, 69 fois l'odorat, 94 fois le sens musculaire (2).

Les épileptiques présentent très souvent une diminution de l'acuité visuelle. Quant au rétrécissement du champ visuel noté par Thomsen et Oppenheim et retrouvé dans un tiers des cas par M. Pichon, je l'ai constaté dans un peu plus du quart des sujets examinés : 11 fois sur 42, chez huit il était plus marqué du côté droit. M. Hitier ne l'aurait vu que 3 fois sur 74. Comme M. Pichon, j'ai trouvé que ce rétrécissement plus ou moins irrégulier est plus marqué pour le rouge que pour le blanc et le vert. Je rapprocherai de cette particularité un trouble correspondant de la vision des couleurs : j'ai trouvé 22 épileptiques qui ne voient pas les nuances claires du rouge, qu'ils appellent jaune. Du reste, la dyschromatopsie signalée par Thomsen, Seppili. d'Abundo et Blanchi, Pichon, est fréquente chez les épileptiques et observe quelquefois l'achromatopsie complète. Assez souvent les malades paraissent voir les couleurs mélangées de noir; pour quelques-uns tous les objets apparaissent teintés en brun, marron, gris. Ces anomahes visuelles ne sont d'ailleurs pas spéciales aux épileptiques (Thomsen, Finkelstein) (3). Holmgren a noté qu'il pouvait y avoir 55 pour 100 de daltoniens

(1) Rendu, Des aneslhésies spontanées, th. ag. 1875, p. 124.

(2) Ueher Siûruuf/en des allf/emeinevi imd specielen Sensbilitàt bei Epileplischen. {Ncurolof;. Central., 1886, p. 321.)

(3) Finkelstein, Ueber vemnderimf/eu des Gesichtsfeldes und des Farbenperception bei einifjcn Er/crankimi/en des Nervemystem. [Neurol. Centralbl., 1880, p. 14.)

chez les épileptiques, mais il faut noter que l'exercice des organes sensoriels a une grande influence sur leur perfectionnement; il faut tenir compte de la condition sociale des épileptiques examinés dans les asiles et dans les pénitenciers : DenelTe a bien montré pour le daltonisme en particulier que l'éducation a une grande influence, puisque d'après ses observations, chez les enfants des écoles pauvres, la proportion est de 4 pour 100; tandis que chez les enfants des classes payantes, la proportion est de i,i pour 100.

L'analgésie aussi est fréquente (Smoler (1), Amadei, Civadelli, Tonniiii, etc.). L'analgésie (disvulnérabilité) n'est pas exclusive à la peau, elle s'observe pour tous les organes des sens; il n'est pas étonnant que ce soit ce trouble de la sensibilité qui ait le premier frappé l'attention.

Lombroso a insisté sur le mancinisme sensoriel. Les épileptiques sont assez fréquemment atteints d'une anesthésie latérale qui m'a paru en effet plus fréquente à droite.

L'existence de l'épilepsie semblei-ait comporter la coïncidence d'une hyperexcitabiUté réflexe générale ; il n'en est rien cependant. Chez les épileptiques, les réflexes tendineux sont tantôt exagérés, tantôt diminués. J'ai examiné les réflexes du genou, du coude, de la mâchoire sur 92 épileptiques mâles. Je les ai trouvés normaux chez 30 sujets, diminués chez 28, exagérés chez 24; chez 12, l'exagération n'existait que d'un seul côté et il y avait en même temps une tendance à la trépidation épilepto'ide, bien qu'il n'existât aucun signe apparent de paralysie de ce côté. MM. Musso et Pichoii ont noté que les réflexes pupillaires sont en général plus lents chez les épileptiques.

A la diminution de l'énergie des mouvements et à l'obtusion des sens correspond une lenteur relative des réactions volontaires. MM. Tanzi et Toimini ont constaté qu'en général, il existe un retard de la réaction chez les épileptiques, retard qu'ils évaluent à un tiers. Ce retard de la réaction se retrouve pour

(1) Smoler, Zur Anasthesie. (Pnujcr Wierleljahrsclirifl, 1866.)

Ch. Vtïxt. 0-?

toutes les excitations sensorielles; il est en général proportionnel à Tanesthésie, c'est-à-dire qu'il est très variable. Nous avons vu qu'il s'accentue à la suite des paroxysmes.

Les épileptiques présen tent souvent une nutrition défectueuse. Beau a noté que les filles épileptiques ne sont guère réglées avant 16 ans. Fréquemment on observe chez ces malades un refroidissement des extrémités qui prennent une teinte bleuâtre. J'ai remarqué fréquemment, lorsque j'étudiais le sang des épileptiques au point de vue de sa richesse en hémoglobine et en globules, qu'un grand nombre d'entre eux saignaient très difficilement. M. Hénocque a relevé que l'examen hématospectroscopique dénote une moindre activité des échanges chez ces malades ; et mes observations sont tout à fait conflrmatives des siennes, bien que je fasse des réserves sur la précision absolue du procédé. J'ai remarqué en outre qu'en général leur sang est beaucoup moins riche en hémoglobine que celui des individus normaux qui vivent dans des conditions hygiéniques analogues, fait contrôlé d'ailleurs par l'existence d'une faible proportion de fer.

Je rappellerai encore que souvent, chez les épileptiques, les phénomènes mécaniques de la respiration présentent, même en dehors des périodes postparoxystiques , des troubles remarquables ; on leur trouve généralement une expiration prolongée et saccadée (p. 17). En outre, leur capacité vitale est généralement moindre que celle des individus sains de môme taille.

M. Lépine a vu que l'acide phosphorique éliminé par l'urine est, relativement à l'azote, moins abondant que chez l'homme sain (1).

En dehors des paroxysmes ofhciels, les épileptiques présentent souvent des altérations de la santé générale que lien ne peut expliquer : crises de courbature, jnaladiTSse, obtusion sensorielle et intellectuelle plus ou moins durables coïncidant quelquefois avec des troubles digestifs, constipation ou diarrhée

(1) Lûpine, Sur l'acide phosphorique et le phosphore non coniplèlement oxydé dans l'arme des épileptiques. (C. R» Soc. Bioloyie, 1884, p. 499.)

subito, embarras gastrique. L'état saburrat et l'inappétence paroxystique qui se présente chez ces malades n'est souvent nullement modifiée par les purgatifs; il semble que cet état saburral se rapproche de celui de certains mélancoliques ; dépendant d'un trouble des sécrétions, par dépression générale de la nutrition, il guérit par l'alimentation.

Les épileptiques présentent quelquefois des troubles trophiques de la peau et en particulier des vergetures qui sont aussi assez fréquentes chez d'autres névropathes (1). Un de mes internes, M. Arnould en a publié plusieurs exemples (2) i-ecueillis dans mon service, où plusieurs autres ont été observés depuis; mais je crois qu'il faut faire des réserves sur les rapports de cause et effet que l'on a pu supposer entre les deux ordres de manifestations. On voit souvent chez les épileptiques des anomahes de pigmentation de la peau ; plaques de nigritie ou de vitiligo. J'ai observé plusieurs exemples d'anomalies de pigmentation de la peau n'existant que d'un seul côté ; l'un a déjà été représenté dans la Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière (3), c'était un cas de lentigo unilatéral (pl. IV). On voit sur la moitié droite du cou, du thorax, et sur le bras droit des taches d'un jaune brun, de dimensions très variables, depuis celle d'une tête d'épingle, jusqu'à celle d'un haricot, surtout foncées et confluentes sur le cou. La peau qui environne ces taches est absolument normale ; les taches elles-mêmes ne présentent aucune élevure, aucune UTégularitc de la surface ; elles ne sont le siège d'aucune sensation particulière, en avant et en arrière, ces taches s'arrêtent sur une ligne à peu près verticale située à environ un centimètre à gauche de la ligne médiane; à gauche de cette ligne, il n'existe aucune tache, la peau est d'une couleur parfaitement uniforme. Chez ce malade il n'existait pas d'autre trouble unilatéral bi(^n net.

Les épileptiques sont peut-être plus sujets à certaines affections parasitaires de la peau ; il semble en effet que le pityriasis versicolor, par exemple, soit chez eux d'une fréquence inusitée.

(1) cil. Féré et L. Quermoimc, Note sur des verf/etnres de la peau rencontrées chez des névropathes. (Proi/rès médical, 1881, p. S'il.) {■2) E. Arnould, Vert/eticrcn chez les éinlcptiques. {Bull. soc. anal., 1887 i) (■■]) lYom. Icon. de la Saipctrière, 1888^ p. 112. " *'

/j.20 ÉI'ILEI'SIES Et Él'ILEl'TIOLES

Il est très important de recherclier rexistence de tous ces troubles permanents qui peuvent se rencontrer chez les épileptiques. Quelques-uns peuvent servir à guider le diagnostic en mettant en valeur un trouble passager peu caractéristique par lui-môme. Ils permettent quelquefois d'établir l'origine congénitale ou héréditaire de la maladie, d'évaluer en quelque sorte l'intensité de la prédisposition, et par conséquent constituent un élément de pronostic. Cet inventaire, cette sorte « d'état de lieux », doit être fait chez tous les malades avant de commencer le traitement et il est particulièrement utile chez les enfants ; les parents qui ont beaucoup de peine à reconnaître qu'ils ont pu procréer un enfant imparfait sont assez disposés à admettre que tel arrêt de développement est dû à l'absorption du bromure de potassium ou de la belladone, ou à telle ou telle autre intervention : il est plus sûr de leur présenter tout de suite le tableau complet de ce qui leur revient.

Page 1