HYGIÈNE, RÉGIME, ASSISTANCE
Quelques mesures d'hygiène générale sont d'un grand secours dans le traitement de Tépilepsie.
Depuis Hippocrate on a préconisé le changement de climat. Quand on n'a plus les malades sous les yeux, on peut se bercer de l'illusion qu'ils vont mieux; mais l'efficacité des changements de résidence est loin d'être démontrée. On ne peut guère conseiller les voyages aux épileptiques ; les changements fréquents de scène, les excitations multipliées, les moindres embarras de la route peuvent être pour eux une cause de recrudescences des accès : chez deux malades j'ai pu constater l'influence néfaste des « tours ». Les excursions en pays accidentés, nécessitant par intervalles des efforts violents, des changements rapides de température, une exposition prolongée au soleil, sont nécessairement funestes. Il n'est guère besoin de faire remarquer qu'en voyage les chances d'accidents de toutes sortes sont multipliées.
L'exercice en plein air est au contraire en général salutaire aux épileptiques. Mais il faut entendre l'exercice modéré sans efforts violents. J'ai dans mon service un malade atteint d'épilepsie hémiplégique qui fournit une illustration très intéressante à la valeur des exercices violents : lorsque je faisais des recherches dynamométriques sur l'état des forces, et que je le priais de serrer l'instrument de sa main valide, ce qu'il faisait volontiers, tout à coup, lorsqu'il arrivait à l'extrême limite de l'effort, il cessait d'être maître de son mouvement, la constriction de la main devenait permanente, s'accompagnait d'une trémulation qui s'étendait d'abord à la face et au membre inférieur du môme côté, puis se généralisait et la perte de
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connaissance s'ensuivait. Les travaux pénibles peuvent donner quelquefois des résultats aussi nets ; j'ai vu plusieurs fois un changement d'occupation déterminer une modification du nombre des attaques qui ne paraissait pas susceptible d'une autre explication. Les travaux agricoles paraissent particulièrement recommandables. Les travaux monotones qui ne nécessitent pour ainsi dire aucune attention et se font automatiquement, en quelque sorte, à des heures régulières semblent aussi favorables. Les mômes remarques peuvent être faites à propos des exercices d'agrément; les plus mauvais sont ceux qui nécessitent une attention soutenue et des efforts violents, comme l'escrime par exemple. Il n'est pas sans intérêt toutefois de remarquer avec Kerlin (1) que les jeunes épileptiques tombent rarement en jouant. L'attention prolongée suffit souvent à elle seule à déterminer les accès ; très souvent j'ai vu des accès se produire même chez des sujets qui venaient d'être déchargés par un paroxysme récent, lorsqu'ils étaient soumis à un examen quelque peu minutieux de l'un quelconque des organes des sens. Certaines explorations qui nécessitent un effort pour garder l'immobilité provoquent également des accès, les examens ophtalmoscopiques ou laryngoscopiques par exemple.
Il va sans dire qu'un certain nombre de professions et d'exercices corporels doivent être complètement interdits aux épileptiques : on ne doit pas les laisser s'exposer au danger du feu, de l'eau, d'une chute d'un lieu élevé, etc.
Ce que nous venons de dire des dangers des exercices qui nécessitent une attention soutenue doit mettre en garde contre les travaux intellectuels pour lesquels une grande contention d'esprit est indispensable. Il est rare en effet que les embarras des affaires, et les préoccupations continues, dans quelque dh'ection que ce soit, n'exagèrent pas le mal. Tout genre d'instruction ou de travail intellectuel quelconque qui nécessite des « coups de collier » ne peut être que préjudiciable aux épileptiques : on devra y renoncer avec d'autant moins d'arrière-penséc que les
(1) Keiiiu, The epileplic changes and ils appearence nmong feeble-minded children. [Alienisl and Neurologisl, jtiil., 1882.)
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malades ne pourraient pas en général remplir les fonctions qu'ils se seraient donné beaucoup de peine à obtenir en s'astreignant a subir des concours ou des examens laborieux.
Quant au régime alimentaire des épileptiques, on peut dire qu'il n'offre aucune considération spéciale. Il est vrai que les troubles digestifs favorisent le développement des troubles spasniodiques,maisles éviter constitue une mesure d'hygiène générale, sans indication spéciale pour les malades dont nous nous occupons. Si une nourriture, et particulièrement des boissons excitantes, sont capables de provoquer l'épilepsie, il ne faut pas oublier que l'ancien adage sanguis spasmos solvit, n'a rien perdu de sa vérité, et qu'une bonne alimentation est nécessaire aux épileptiques, à moins qu'ils ne présentent une constitution clairement pléthorique, ce qui est fort rare. La nécessité d'une alimentation tonique et plutôt surabondante est d'ailleurs encore indiquée par cette circonstance qu'en grand nombre les épileptiques sont d'une constitution débile, anémiques, atteints de scrofules, ou prédisposés à la tuberculose, à laquelle ils finissent souvent par succomber.
Hughlings Jackson ayant admis que l'épilepsie résulte de modifications survenues dans la nutrition de la substance grise de l'encéphale ; le phosphore, principe tempérant de la substance nerveuse, ne serait plus fixé au taux ordinaire et serait remplacé en quantité égale par des substances azotées dont la présence rendrait la substance nerveuse plus cxplosible. Un régime spécial a été déduit de cette conception. Des épileptiques soumis alternativement à un régime azoté et à un régime farineux additionné de dix gouttes par jour d'huile phosphorée, auraient vu leurs attaques diminuer sous l'influence de ce dernier régime (1).
La qualité et la quantité des aliments doivent, chez les épileptiques, être l'objetd'une surveillance constante, ainsi que la régularité des heures des repas ; tous les troubles dyspeptiques sont capables de provoquer les paroxysmes, soit directement, soit indirectement, en amenant des troubles du sommeil.
(1) J. Merson, the West Riding lunalic asylum médical Report, 1873.
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Les épilepliques doivent être autant que possible sousli'ails aux tourments de l'existence. Ils sont incapables de supporter la lutte dans les conditions ordinaires. Ce n'est pas dire qu'il faille leur donner gratuitement toutes les jouissances qu'ils peuvent désirer et que leur incapacité ne peut leur faire acquérir. Il faut pourtant les aider à mettre en valeur leurs faibles moyens et leur créer un milieu dans lequel ils n'aient point à souffrir de leur inlirmité et où la vie soit tellement réglée par une autorité assez ferme que l'idée de s'y soustraire ne puisse pas surgir. Les épilepliques qui vivent au milieu de personnes qui ont la même éducation souffrent constamment de l'infériorité relative à laquelle leur maladie les réduit ; ils se plaisent mieux avec des personnes de condition inférieure, qui peuvent supporter sans s'en plaindre leurs irrégularités et leurs exigences sans leur faire sentir leur déchéance morbide. A ce point de vue, le placement des épilepliques dans des familles étrangères, moyennant salaire, peut présenter des avantages.
On ne doit pas laisser oublier aux épileptiques, jeunes ou adultes, qu'ils doivent se soumettre aux règles générales ; s'il est possible de leur épargner certaines contraintes, certaines obligations, il est nécessaire qu'ils restent convaincus qu'ils sont l'objet de mesures de bienveillance. Les lois d'exceplion qui les protègent dans quelques circonstances ne leur procurent en somme que des immunités plus appparcntes que réelles, et ils ont toujours en fin de compte à supporter les conséquences de leur triste maladie. Une trop grande complaisance à leur égard ne peut que compromettre encore leur position déjà si précaire.
L'éducation des enfants convulsifs présente les plus grandes difficultés: leur impressionnabilité excessive, leurs changements brusques, leurs impulsions , leurs dépravations instinctives, doivent être combattus avec les plus grands ménagements. S'il ne faut pas oublier que, suivant le mot de Vauvenargues, « nous n'avons pas le droit de rendre misérables ceux que nous ne pouvons rendre bons », il faut aussi savoir élever les mauvais de telle sorte qu'ils ne se croient pas en droit de faire des bons leurs victimes. Il faut donc se conduire avec eux dételle sorte quils soient convaincus à la fois de la bienveillance de leur
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entourage et de rinéluctabilité des lois nécessaires. Il ne faut pas donner aux névropathes, à quelque catégorie qu'ils appartiennent, l'illusion que leur infirmité constitue une distinction avantageuse. Cette illusion, que contribuent à entretenir ceux qui ne se bornent pas à apprécier l'état de santé ou de maladie, mais se croient le droit de mesurer la responsabilité, ne peut qu'être funeste aux malades, car la nature a écrit dans sa loi « malheur aii^ faibles », et aucun sophisme ne peut rien contre elle; les dégénérés de tout ordre n'ont qu'un moyen de la rendre moins douloureusement fatale : c'est de faire le peu d'efforts dont ils sont capables pour se rendre le plus utile possible.
L'éducation des spasmodiques et des faibles d'esprit, réputés dépourvus de libre arbitre et de discernement, peut, semble-t-il, tirer des enseignements utiles des pratiques utilisées dans l'éducation d'autres êtres chez lesquels le raisonnement et le self control ont peu de part.
Les phénomènes somatiques qui accompagnent les manifestations intellectuelles nous autorisent à penser que Tintelligence est fonction de la nutrition. Nous ne pouvons plus admettre que les impulsions bonnes ou mauvaises viennent du ciel ou de l'enfer; elles sont le produit de bons ou de mauvais organes. Nous ne pouvons pas espérer que des formules morales peuvent modifier le fonctionnement de structures défectueuses; nous ne pouvons intervenir utilement que par des agents physiques.
Le plaisir et la douleur sont les mobiles exclusifs des actions de tout animal. C'est seulement par leur association à des sensations agréables ou désagréables que nous prenons l'habitude des actions réputées bonnes ou mauvaises, suivant qu'elles sont utiles ou nuisibles au plus grand nombre.
Cette association se réalise avec d'autant plus de facilité dans le système nerveux que la sensation pénible ou agréable est plus exactement contemporaine de l'acte préjudiciable ou de l'acte utile, c'est-à-dire que les punitions ont d'autant plus de chances d'atteindre leur but, quand elles arrivent plus immédiatement à la suite de l'acte qui les a provoquées. Ceux qui se sont occupés de l'éducation des animaux domestiques ont reconnu depuis longtemps l'importance de ce principe. C'est à
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l'instant où la faute se commet, dit La Guérinière, que doivent intervenir lespunitions, parce qu'autrement elles sont plutôt dangereuses qu'utiles. Le châtiment doit arriver non pas seulement au moment de la faute, mais mieux dans l'instant où elle va être commise. Tous les professeurs d'équitation disent qu'il est toujours préjudiciable de rentrer à l'écurie un cheval indompté après avoir manqué un mauvais exercice, parce qu'il associe le mouvement défectueux à l'impression agréable de son retour à l écurie, et la punition tardive ne s'associe pas à l'acte fautif déjà oublié.
Il faut éviter la brutalité ; mais une fermeté inébranlable unie à la patience est nécessaire dans l'éducation des dégénérés de tout ordre. Il ne faut pas croire que leurs facultés obtuses ou perverties les mettent dans l'impossibilité absolue de comprendre la nécessité d'obéir à la règle. « Les murs de l'asile sont déjà à eux seuls, comme dit M. Calmeil, un puissant remède contre la folie. » On sait, en effet, que les agités les plus furieux se rendent dans une certaine mesure à la nécessité d'obéir; les épileptiques n'échappent pas à cette règle. Ce n'est pas même seulement dans les intervalles des accès que les épileptiques sont susceptibles de réagir convenablement à la discipline, mais il n'est pas rare de voir, en pleine crise épileptique, un malade répondre à une interpellation brusque et énergique et obéir à une injonction. Il ne fautpas renoncer à faire respecter les lois nécessaires. Que si quelques malades viennent se briser contre la loi, la loi n'en reste pas moins une nécessité pour la sauvegarde sociale.
Ce principe n'exclut pas les ménagements; la main de fer gantée de velours est tout à fait de mise dans l'éducation de ces sujets ; il ne faut pas oublier en effet que toutes les émotions pénibles sont particulièrement propres à provoquer les paroxysmes épileptiques. Les enfants sont particulièrement sujets à ces causes d'excitation. Herpin (1) rapporte le fait d'un jeune p[)ileptique qui s'était permis à l'école une forte excentricité et que l'on ramena chez lui à travers les rues avec un bonnet d'âne; il en fut très vivement mortifié, et eut huit accès dans
(1) Herpin, /oc. cil., p. 262.
Ch. Féré.
la nuit suivante; le lendemain, il était très malade et fort agité. On pourrait citer de nombreux exemples du même genre; un de mes malades eut une série de vingt-cinq accès après avoir été enfermé dans un cabinet noir pendant une heure.
Les jeunes épilcptiques et aussi les plus âgés doivent être surveillés étroitement au point de vue de l'hygiène des fonctions sexuelles. D'une manière générale l'excitation générique est préjudiciable aux épilcptiques môme les plus vigoureux en apparence. On doit les tenir éloignés autant que possible des causes d'excitation sexuelle et leur interdire à peu près complètement les rapports conjugaux qui ne peuvent avoir que des résultats déplorables. On doit surveiller avec soin les organes génitaux et s'assurer qu'ils ne sont le siège d'aucune cause d'irritation ; les irritations locales étant souvent chez les enfants le point de départ des mauvaises habitudes. Il faut pourtant convenir que la masturbation, si fréquente chez les idiots et les épileptiques, estplutôt la conséquence de leurs défectuosités cérébrales que de la mauvaise éducation et du défaut de surveillance.
La circoncision, qui a été préconisée comme mesure d'iiygiène, peut, dans quelques circonstances, supprimer une cause d'excitation et par conséquent supprimer ou améliorer l'épilepsie. Cependant il ne faut pas trop compter sur cette mesure.
Au 1" janvier 1878, Lunier (J) évaluait le nombre total des épilcptiques de France à 33,223; 1,650 environ dits épileptiques simples, étaient hospitalisés ou traités dans des établissements spéciaux, 3,530 épileptiques dits aliénés étaient entretenus dans les asiles, 28,000 environ étaient conservés dans leurs familles. Lunier pensait que sur ces 28,000, 10,000 devraient être hospitalisés. M. Burlureaux fait remarquer que de 1831 à 1853 la conscription permet de relever un chiffre à peu près constant d'épileptiques, c'est-à-dire que pendant ce laps de temps on retrouve la môme proportion, IG pour 10,000. Que si le nombre des épileptiques est resté stationnaire, il est en tous cas certain qu'il est
(1) Lunier, Des épileptiques, des moyens de Iraitemenl el d'assislcuice qui leur sont applicables. [Ann. méJ.-psych., mars 18SI.)