MER, À BORD DU “CHÂTEAU LÉOVILLE
Petit oiseau, ferme ton aile,
Repose ton vol fatigué.
Vers la vieille France si belle,
Comme nous vas-tu d'un cœur gai ?
Dans nos prés verts ou nos bois sombres, Laisses-tu de tendres amours ?
Sous le soleil ou dans les ombres,
Petit oiseau, chantons toujours.
Cherches-tu, mon Sauvage artiste, D'autres refrains et d’autres bois ?
Fuis-tu quelque Souvenir triste
Comme fait l’homme quelquefois ?
Peut-être, cherchant la pâture, Loin du nid tu t'es égaré...
On croirait lire une torture Dans ton petit œil éploré.
Vas-tu, sur ces rives que j'aime, Redire les chants de chez nous ?
Vas-tu voir si l'oiseau lui-même
Nous garde un souvenir bien doux ?
En jetant ta note touchante
Au soleil de la liberté,
Dis que chez nous mainte voix chante La belle France avec fierté.
Dans le calme, dans les tempêtes, Chantent pour tromper les ennuis, Voltige au-dessus de nos têtes,
Pas Comme le doux songe des nuits... l :
à 4 Qu Quand nous reviendrons de la France, Ë Sur notre superbe vaisseau, Vers ton nid, tout plein d'espérance, A
Reviendras-tu, petit oiseau ? que
Les derniers seront les premiers
«C’est le nouvel él
u, faites grands les passages !
Écrasez-nous, cou
rsiers ; qu'importe ? Ici les sages Sont les heureux mortels qui vont, galonnés d'or,
De la boue au soleil, en un superbe essor!
Les sages, ce sont
grandir, nous mettent sous les pieds!
Qui savent faire rendre aux antiques trépieds D'iniques jugements où de douteux oracles!
Qui commandent
1 Qu'importe ? écrasez
"nous, nous qui sommes des gueux !»
Ainsi vociférait, au milieu de la foule, Un homme à l'air sini 1 Ou comme les épis qu Les têtes, pour le voir
stre et dur. Comme la houle, e balance le vent,
» Se penchaïent en avant.
Un vieillard était là: front chauve, barbe blanche | Tombant sur sa poitrine en brillante avalanche, ; Comme ferait la neige, et, plein d'aménité Son œil calme semblait sonder l'éternité.
Il s'approcha de moi.
— Cet nomme qui blasphème, C'est le fils d'un maudit, c'est un maudit lui-même, Un maudit en vertu des lois d'hérédité, Me dit-il.
J'écoutais avec avidité.
Il comprit mon désir d'en savoir davantage.
— La malédiction, c'est un triste héritage, Reprit-il en branlant la tête: mais celui Sur qui Dieu fait pleuvoir sa rosée aujourd’hui,
S'élèvera demain comme s'élève un arbre; ] Sa gloire durera plus longtemps que le marbre, , Car dans ses fils bénis il revivra cent fois. I — C'était, ajouta-t-il, en l'an mil huit cent trois. V Le printemps renouait les grappes du feuillage; A
Partout courait la sève, et, comme le sillage
ne, me,
Qui découpe le front des océans , Le labour tout fumant ridait le front des prés. Les oiseaux festoyaient dans la forêt profonde. Comme une fraîche ondée, aux jardins et sur l'onde, Pleuvait aussi leur Chant.
Ses souliers à la main, Un pauvre enfant venait sur le bord du chemin. Il souriait aux fleurs qui rayonnaient dans l'herbe, A l'oiseau qui chantait sur la cime superbe, Au ciel plein de Clartés, au monde radieux.
Pourtant, son Cœur saignait, et Souvent de ses yeux Des pleurs coulaient brûlants qui noyaient son sourire. Mais il allait toujours, comme s'il eut vu luire Sur la route inconnue une étoile du ciel.
Il venait de quitter le foyer paternel Avec sa paix divine et ses chastes ivresses : Le foyer que Peuplaient les plus douces tendresses,
Il allait désormais, cherchant une demeure,
Vivre de son travail, pour faire un peu meilleure, A la table modeste, une Part à chacun.
Et les fleurs lui versaient leur suave parfum ;
Les ruisseaux, en courant à travers les prairies, Les bois qui déployaient leurs vertes draperies, Comme pour adoucir l'excès de ses chagrins, Chantaient, de toute part, d'harmonieux :. frains.
Il s'assit, fatigué, sur une large pierre,
Essuya de sa main son humide paupière,
Et plongea son regard jusques à l'horizon,
Comme s'il eut encor cherché l'humble maison
Où, douze hivers plus tôt, le ciel l'avait fait naître.
Or, pendant qu'il songeait, essavant de connaître Ce qu'en ses splendeurs lui cachait l'avenir, Il vit un beau vieillard sur la route venir.
Et ce vieillard pleurait.
Voir pleurer la vieillesse, Cela surprend l'enfant et confond sa sagesse. Dans son âme naïve, il croit qu'en ses vieux ans L'homme plane au-dessus de tous les maux cuisants Qui, dès les premiers jours, troublent son existence. S'il savait des douleurs l'extrême persistance, Il voudrait voir sa tombe auprès de son berceau! Et le vieillard tenait, réunis en faisceau, Quelques rameaux de houx tout hérissés d'épines.
Courbé sur un baton taillé dans les racines,
Il venait à Pas lents sur les chemins fleuris,
Et paraissait Prier. Alors, un peu surpris
A l'aspect de cet homme aussi blanc que la neige, Le jeune adolescent se leva de son siège,
Le vieillard s'arrêta. Près du petit, sa taille Semblait celle du chêne à côté de l'ormeau.
— Quel est, demanda-t-il, le plus proche hameau ?
— Du côté d'où je viens, père, c'est Saint-Eustache. Mais on ne le voit point, la distance le cache.
En répondant ainsi, lc jeune voyageur Regardait sur la route avec un air songeur.
— J'ai faim, reprit le vieux, ma force m'abandonne.
— J'ai du Pain, dit l'enfant, Prenez, je vous le donn?; Je vais en Sagner d’autre en Ja grande cité...
#4 LES Éris
Ah! je laisse pourtant avec perplexité, Pour aller vivre ailleurs, la table de mon père.
Le vieillard prit le pain.
— Ta charité tempère Le chagrin qu'un méchant m'a tout à l'heure fait, Et le Seigneur, mon fils, te rendra ce bienfait.
Or, pendant qu'il parlait du riche sans entrailles, Un chasseur jeune et beau s'élança des brouissailles, Et, passant devant lui, fit, par un geste vil, De sa bouche tomber le pain.
—Maudit soit-il, Cria le mendiant, celui-là qui se moque Des pauvres et des vieux! Ah! le ciel que j'invoque De sa lâche action saura bien me venger!
— C'est lui, dit-il encore à l'enfant étranger.
Qui tantôt, refusant de mettre une humble «bole Dans ma main qui s'ouvrait, cynique, me dit: Vole, C'est votre usage à tous, mendiants paresseux.
an hr
mes poignets osseux, Mais j'ai du cœur encor: je lui crache à la face. Alors, d'un bras cruel il me fouette sur place, Avec ses mains d'abord, puis ces branches de houx Que j'emporte avec moi Pour nourrir mon courroux. Et le chasseur riait d'une façon grousière.
Mais l'enfant ramassa le pain dans la poussière,
Et, l'ayant essuyé, le rendit au vieillard,
Comme un phare s'allume et perce le brouillard, De l'avenir le Pauvre alors perça le voile:
— Va, mon enfant, dit-il, une brillante étoile, Pour éclairer tes pas, luit dans l'obscurité. Va, tu seras béni dans ta postérité!
Puis, prenant son bâton pour soutenir sa marche, Il s'éloigna, semblable au sacré patriarche Qu'on voyait traverser les siècles d'autrefois.
«Depuis ces jours lointains que rappelle ma voix, Bien des fois le Printemps s’est paré de verdure,
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and IS TEST CHART No. 21
= | Fa FE
FERFEERE
FFF N [e)
I ie
F Fe
NS ILL£ que
£ APPLIED IMAGE Inc
1653 East Main Street Rochester, New York 14609 USA (716) 482 - 0300 - Phone
(716) 288 - 5989 - Fax
Bien des fois aux rameaux flétris par la froidure La neïge a suspendu ses éclatants lambeaux:
Les cloches, bien des fois, sur de sombres tembeaux Ont fait dans leur pitié, pleuvoir de longues plaintes, Et bien des fois aussi, les mêmes cloches saintes Sur des berceaux joyeux ont chanté le bonheur, Depuis ces jours lointains que rappelle mon cœur.
«Et l'enfant a grandi. Sur la terre sa course Fut semblable au ruisseau qui sort d'une humble source, Et devient un grand fleuve aux bords ensoleillés. Et l'enfant a vieilli. Pareil à l'or des blés Qui couronne les champs dans les jours de l'automne, La vertu sur son front a placé sa couronne.
Il n'est plus; il est mort; mais, glorieux destin! Comme le soleil sort des lueurs du matin, Et verse sa lumière à torrents sur le monde, Un fils est né de lui dont la gloire féconde Inonde son sépulcre!
Œt ce fils, le voilà!
C'est le nouvel élu! c'est lui qui passe 1à!
C'est lui qu'avec transport un peuple honnête acclame, Dès qu’il paraît, l'intrigue a peur et rompt sa trame. C'est le nouvel élu, le premier d’entre nous:
ét
Il sait conduire un peuple et prier à genoux!
Et ce gueux en haïllons, et ce fripon étrange Qui l’insulte là-bas, et lui jette la fange,
Ce monstre-là, dont l'âme est pleine de noirceur, C'est le fils dépravé du jeune et beau chasseur, Du chasseur jeune et beau qui fut inexorable, Et que maudit un jour le vieillard vénérable! Les premiers, sachez-le, deviendront les derniers, Et les derniers seront, dit Jésus, les premiers.
Après qu'il eut cité cette sainte parole, Le vieillard disparut, comme un oiseau s'envole. Dans l'air... je ne sais où.
Je le crois et je le dis, C'était assurément le vieillard de jadis.
À une jeune amie
Sur les prés gris, les pâles chaumes, L'hiver étend ses voiles blancs,
Les fleurs et les plantes, sans baumes, Ont incliné leurs fronts tremblants.
Des rameaux, des flocons de mousse Tombent des arbres souffreteux:
Ils s'en vont où le vent les pousse, Et nulle trace reste d'eux.
Un souffle a dépouillé mes branches, Et mon feuillage est dispersé...
Vieillard, où sont donc les revanches Et les rêves qui t'ont bercé ?
Je me penche dans l'amertume, Mon printemps ne peut revenir.