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LA DÉBÂCLE
Quelle peine nouvelle, ou quelle inquiétude Lui font, quand tout est gai, chercher la solitude ? La joie ou la douleur n'aiment £uère le brut.
Son regard, attaché sur la glace qui fuit, De temps e
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n temps se lève et se porte à la rive, Plein d'un trouble Charmant et d'une ardeur craintive.
Quel est l'objet aimé dont Je charme puissant Peut enchatner ainsi ce regard ravissant ?
Est-ce donc toi, Damas, 6 rustique poète ?
Et, celle qui t'attend, est-ce ton Henriette ?
Oh! tu Presses le pas: et, le front radieux,
Tu diriges bientôt ta Course vers les lieux
Où la douce fillette a choisi son refuge.
En te voyant venir, laissant tout subterfuge,
Elle a baissé son front où montait la rougeur, Baissé ses longs cils d'or et son grand œil songeur.
} Pendant que jusqu'au loin, à la merci des ondes,
S'agitent sourdement les glaces vagabondes ;
96 LES Pis
Pendant que sur les bords les timides échos
Disent les chants des bois et la plainte des flots, Comme deux jeunes fleurs épanchent leurs dictames, Henriette et Damas vont épancher leurs âmes.
Ils disent, en riant, leurs soins un peu jaloux, Échangent de nouveau les serments les plus doux, Et se sentent plus forts pour l'heure de l'épreuve. Les parfums de la brise et l'aspect du grand fleuve, La pureté des airs, les murmures, les chants,
Les rayons du soleil qui dorment sur les champs, Les bruits qui tout à coup succèdent au silence, Cette étrange vigueur et cette effervescence
Qui circulent partout, venant tout ranime, Redoublent dans leurs cœurs la puissance d'aimer.
Et la terre à leurs yeux paraît bien rétrécie.
Ils n'auront pas assez, pour s'aimer, de la vie.
Ils sentent quelque chose, au fond de tant d'amour, Que ne peut leur donner le terrestre séjour.
Leurs regards confondus se remplissent de larmes. Ils sont heureux pourtant. Ces émois ont des charmes. De leurs cœurs oppressés montent de longs soupirs. Hélas! pourquoi faut-il qu'au milieu des plaisirs
Il se glisse souvent une pensée amère ?
Le
nes,
LA DÉBACLE
Est-ce pour avertir que tout est éphémère ?
Que rien ne doit combler nos désirs persistants ?
Que tout passe bien vite, et nous en même temps ?
—Henriette, disait le sensible Ton amour est ma vie, De t'avoir, imprudent, inspiré de doux feux.
Je regrette le jour où mes chastes aveux Ont réveillé ton Cœur et fait rougir ta joue. Je t'aime coinme alors, et plus, je te l'avoue: Mais que sert de s'aimer si l'on ne peut s'unir, Si le prêtre de Dieu ne doit pas nous bénir ?. Je suis bien Pauvre, hélas! et mon cœur désespère De te voir volontiers Partager ma misère.
Mon luth, 6 mon amie! est mon unique bien.
Le monde aime mes chants, mais ne me donne rien. Je ne ramperais pas d'ailleurs, devant un trône; r une vile aumône:
jamais indigent, ma lyre une pièce d'argent.
poète,
et pourtant je regrette
Je ne chanterais point pou Et j'aime mieux rester à Que de vendre
— Par quel chagrin, Damas, ton âme Pourquoi ces mots amers ?
Partager ton destin, @ N'est-ce pas, Ô Dam
est-e!le étreinte ?
Fais tañe cette crainte, tre pauvre avec toi,
as! mon seul désir à moi ?
L'or n'apporte souvent qu'un bonheur bien futile: L'amour et la vertu le donnent moins fragile.
— Mais pourrai-je chanter si je te vois souffrir ? Mes accords désolés devront bientôt mourir.
— Oh! j'unirais ma voix à ton accent suprême, Î Les pleurs mêmes sont doux, 0 Damas! quand on s'aime!
— Qui parle par ta bouche, à charme de mon cœur ? De tous mes vains discours ton amour est vainqueur. Je craignais de trouver ton âme résignée,..
Et par un autre amour peut-être enfin gagnée.
— Tu me blesses, Damas, par ce cruel soupçon... Tribul est riche...Est-il un honnête garçon ?
— Pardonne à ton ami, ma sensible Henriette,
Tu m'aimes, je le sais, d’une amitié parfaite.
Mais regarde, là-bas, cet énorme rempart
Que forment les glaçons emportés au hasard.
On dirait qu'un géant les entasse avec rage,
Pour détourner le fleuve, et noyer son rivage.
Quels bruits! quelles clameurs! quels longs mugissements!
— Quels chocs et quels éclats! Quels vifs scintillements Le soleil fait pleuvoir de ces informes glaces! Comme on voit se dresser leurs immenses surfaces!
plis" ee DO ST nr.
ts!
LA DÉBÂCLE
! — Et le fleuve profond s'arrête épouvanté.. Qu'est devenu soudain son aspect tant vanté ?
Son flot sombre et gro Il couvre Je rivage!...Il se hâte...Il s Adieu, mon Henriet Je vais joindre ma
sh a
’élance!..
te, adieu! Pardonne-moi:
mère, et calmer son effroi.
LE
Fleuve, ne Souille pas nos riches tapis d'herbe... N'as-tu donc plus assez,
Du lit que Dicu lui
Pourquoi ta voix grossie a-t
-elle tant d'horreur, Et Pourquoi ton aspect rép.
ë and-il la terreur ?
‘4 À Cet air de paix profonde et d’allégresse pure
{Qu'on VOyait rayonner sur la brune figure
ndeur jusqu'à nos pieds s'avance.
De tous les paysans réunis près des eaux, S'effaça tout à coup, au penser des fléaux Que pouvait apporter la vague déchaînée.
La gaîté s'éteignit. Et, l'âme consternée, Ils quittèrent en foule, et précipitamment, Le rivage où montait le terrible élément.
Henriette s'arrache aux douceurs de son rêve. Elle voit que tout fuit. Honteuse, elle se lève Et tourne promptement ses pas vers la maison. Mais voici que soudain, à travers un buisson Qui semblait un rideau déchiré par les ormes, S'avance effrontément un gars aux rudes formes, Et dont l'œil dilaté flambe d'un feu jaloux.
I1 lui jette ces mots:
Il n’est plus avec vous ?
Eh bien, tant mieux pour lui. J'aime et je suis tenace.
Elle lui répliqua:
Mais le ciel vous menace...
Regardez donc là-bas, Tribul, et laissez-moi. Et rapide elle fuit toute pâle d'effroi.
LA DÉBÂCLE
Quel spectacle inoui! quel désordre! quel trouble! L'on s'agite partout. Le tumulte redouble.
De nombreux Paysans, émus, épouvantés, En implorant le ciel, errent de tous côtés,
Les uns laissent déjà leur maison peu solide, Emportant avec eux, dans leur fuite rapide,
Tous les objets divers qu'ils ont d'abord trouvés: Ils cherchent un refuge aux lieux plus élevés.
Les autres, moins craintifs, à cette heure suprême, Attendent leur destin dans leur demeure même. La mansarde leur offre un gîte bien étroit.
Jls n’en pourront bientôt sortir que par le toit; Mais, plutôt que de fuir, ils en font leur asile,
On sort de leur étable, et l’on monte, à la file, Par des chemins nouveaux, sur le fenil étroit, Génisses et brebis. Et la terreur s’accrott…
On entend le cheval qui hennit et piétine,
Et le bœuf paresseux qui beugle et se mutine. Les coqs battent de l'aile et chantent follement : Les chiens, flairant le sol, hurlent Sinistrement ;
La jeune fille en pleurs jette une plainte amère, Et l'enfant étonné, se cramponne à sa mère,
Oh! spectacle navrant! Les banquises, là-bas, S'accumulent toujours avec un sourd fracas.
Et le fleuve gonflé, sur ses rives fécondes, Implacable, rejette avec fureur ses ondes.
Les champs sont engloutis sous des torrents nouveaux. Les arbres sans feuillage, élevant leurs rameaux Au-dessus de ce lac au flot rapide et sombre, Ressemblent au vaisseau qui perd sa voile et sombre. Comme après un naufrage, étendus sur les mers, Flottent au gré des vents mille débris divers,
Ainsi flottent partout, dans l'immense prairie,
Mille objets emportés par le fleuve en furie.
Et le soleil répand, comme en signe d'adieu,
Sur ce tableau lugubre un long sillon de feu.
Quel calme, tout à coup règne dans la nature! L'oiseau ne chante plus. Nul sanglot, nul murmure... Au loin les bancs de glace, immobiles, pressés,
Semblent d'immenses rocs l’un sur l’autre entassés.
aux.
bre.
LA DÉBÂCLE
Les eaux ne montent plus; le fleuve se repose, Est-il donc effrayé des souffrances qu'il cause ? Où se repose-t-il, dans un traître sommeil,
Pour lutter de nouveau, plus terrible, au réveil ?
Dans les prés, au-dessus ce ces vagues étranges, On ne voit s'élever que les combles des granges Où bélent des moutons, où beuglent des taureaux, Que les faîtes pelés des pommiers, des bouleaux, Et que les gais pignons des maisonnettes blanches. Des canots élégants ou des radeaux de planches Aux fenêtres des toits demeurent amarrés:
C'est le dernier asile où viendront, éplorés, Les pauvres Paysans chassés de leur demeure.
Et, sur la nappe humide on voit fuir, à toute heure, Au bruit de l’aviron qui plonge dans les flots, D'une maison à l’autre, un de ces longs canots.
Mais quelle est donc, là-bas, cette fière nacelle ? L'eau comme en diamants de la pale ruisselle. Quel est ce couple heureux qui se parle d'amour, Sur l'élément perfide, et sous les feux du jour ? C’est le barde rustique et la tendre Henriette. Aimez-vous! Aïmez-vous! Nulle voix indiscrète
104 LES ÉPIS Au vent ne jettera vos propos amoureux.
En face du malheur, enfants, soyez heureux!
L'amour est plus puissant, entouré de ruines.
La souffrance et l'amour font les âmes divines. Aimez-vous! Aimez-vous! Le bonheur trop souvent Est infidèle, hélas! comme le flot mouvant.
O soleil paresseux, tu caches ta lumière,
Et tu n'as pas fini ta course journalière!
Vas-tu donc te coucher comme un vieux pèlerin Qui ne peut, sans dormir, achever ‘son chemin ? Pourquoi ce voile noir qui va couvrir ta face ? Cet éclat qui languit ? ce rayon qui s'efface ? Pourquoi ton front brillant s'est-il donc obscurci, Et ton orbe orgueilleux, tout à coup rétréci ? Naguère, en descendant par de-là les mnntagnes, Tu souriais encore à nos fraîches campagnes;
Tu ranimais nos bois par ta douce chaleur;
Tu rendais à nos prés l’arome et la couleur.
O soleil oublieux, la terre est belle encore Quand ton joyeux reflet l'illumine et la dore!
a at dieu an a 2