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LA DÉBÂCLE 105 O soleil, tu n'es pas créé pour le sommeil.
Laisse-nous de longs jours so ton regard vermeil. Chasse loin, devant toi, cette nue au flanc sombre Qui monte à l'horizon comme un spectre dans l'ombre! Et toi ne souffle pas, fraîche brise du soir. Si les flots à ta voix venaient à s'émouvoir, Si ton souffle agitait cette nappe mouvante, Ce lac qui se fait mer. le penser m'épouvante.. Quels seraient nos malheurs! Quel serait notre deuil! Ah! nos champs deviendraient un immense cercueil !
Le soleil, dérobé Par un épais nuage,
À laissé, sur les eaux qui couvrent le rivage, S'étendre, par degrés, de lumineux sillons.
Dans les cieux grisonnants quelques pâles rayons S'ouvrent en éventail et glissent de la nue.
Ils présagent qu'un vent sur la Campagne nue Va bientôt s'élever, violent, furieux.
Le front des Paysans devient plus soucieux ;
Leur cœur, saisi d'effroi, bat avec violence.
Les époux, Consternés, échangent en silence
Un regard où là crainte est mêlée à l'amour.
Les mères, les enfants s'en viennent, tour à tour,
S'agenouiller, en pleurs, devant la sainte image De celle dont la voix dissipe tout orage:
«O Vierge, disent-ils, nous espérons en vous! Nous sommes vos enfants, Vierge, secourez-nous!»
Déjà l'ombre au ciel plane, et chacun cherche un gite. Sous l'haleine du vent déjà l'onde s'agite:
Les flots après les flots s'avancent menaçants. Ils se brisent aux troncs des arbres frémissants, Emportent ça et là les débris des clôtures, Inondent les foyers et lèchent les toitures.
O rivages aimés, naguère si joyeux,
Quel aspect désolant vous offrez à nos yeux!
Vous avez dépouillé vos vêtements de fête,
Et le printemps n'a pas couronné votre tête!
Vous êtes devenus pareils au lit profond
Où s'élance, écumeux, un fleuve vagabond.
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La nuit! Voici la nrit au front ceint de ténèbres, La nuit avec des voix, des murmures funèbres !
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sl»
gite.
LA DÉBÂCLE
, des clameurs qui montent jusqu'aux nues!
Désespoirs inouis, angoisses inconnues!
Voix d'hommes effrayés appelant au secours!
Voix de femmes pleurant les fruits de leurs amours! Jeunes filles qu'étouffe une terreur amère!
Petits enfants en Pleurs qui demandent leur mère!
Cris divers d'animaux qui pressentent la mort! Vent qui souffle toujours, et de Plus en plus fort!
it dans ce grand chaos noir, Tout n'est Partout hélas! que mort ou désespoir!
Voyez ce toit branlant
qu'entoure une charmille, Il berce sur l'abîtme un
e pauvre famille
A son fidèle époux, à sa fille adorée, Trop faible pour lai Elle commande aux
sser sa couche de douleur, siens d'échapper au malheur Qu'elle ne peut hélas! éviter elle-même,
Rien ne doit Ja sa
uver de ce danger extrême.
Elle voit devant elle une effroyable mort,
Mais s'occupe d'eux seuls et tremble pour leur sort. L'eau s'élève avec bruit vers son lit solitaire, Comme le sable autour d'un tombeau qu'on enterre; Déjà le toit frémit, s'incline, et, sur les flots S'écroule en étouffant ses suprêmes sanglots.
Là-bas, là-bas, 6 ciel! qui luttent dans les ombres ? Quels sont, de toute part, quels sont ces groupes sombres Qui se tiennent noués aux cimes des ormeaux ? Qui, noyés à demi, cramponnés aux rameaux,
Sont ballottés au gré de la bise et des lames ?
Des vieillards sans vigueur et de plaintives femmes, Des vierges à l'œil doux et de faibles enfants,
Ont confié leurs jours à ces gîtes mouvants.
Ici, l'arbre chargé d'une masse trop lourde, S'incline lentement, pousse une plainte sourde,
Et rend les malheureux à l’abtme obscurci;
Là, c'est un faible enfant que, de son sein transi, Laisse tomber, hélas! une mère épuisée.
Et, plus loin, un vieillard dont la main s'est brisée Sur les traîtres rameaux d'un cenellier noueux, Replonge dans les flots son crâne sans cheveux.
Où vont-ils ? Où vont-ils sur la mer furibonde, Ces canots vacillants et tout remplis de monde ?
LA DÉBÂCLE
Ce n'est plus au refrain des joyeuses chansons
Que dans les flots obscurs plongent les avirons, C'est au bruit des sanglots et des plaintes funèbres. Où vont ces malheureux au milieu des ténèbres ? Quels perfides Courants les poussent vers l'écueil ? N'auront-ils pas aussi les ondes pour cercueil ?
O ciel! protège-les; c'est assez de victimes!
Referme, Dieu Puissant, ces horribles abîmes
Que ton bras redoutable a laissé s'entr'ouvrir,
Et que l'on voie encor ces rives refleurir!
O prière inutile! En vain ma voix implore, Il faut une victime, une victime encore!..
O Damas! 6 Damas! réponds, où donc es-tu ?
Que devient ton amour ? Que devient ta vertu ? Ton esprit égaré rêve-t-il d'harmonie ?
Damas, n'entends-tu pas un râle d’agonie,
Une plaintive voix qui va s'affaiblissant ?
N'entends-tu pas, Damas, un adieu saisissant Qu'un souffle ému peut-être emporte sur son aile ? Que berce en s'éloignant la vague solennelle ? Damas, tu ne vois pas, pleins d'amour et d'effroi,
Ces regards suppliants qui se lèvent vers toi! C'est l'appel, c'est l'adieu d'u Damas, c'est ton amie! Elle est 1à, sur la berge, Qui lutte Vaillamment, et Par un long effort, S'épuise À repousser l'étreinte de !a mort!
ne mourante vierge:
Mais si tu n'entends pas sa douloureuse plainte, Un autre la Comprend, Seul, il vogue sans crainte Au milieu des débris qui flottent sur les eaux.
Il aime la tempête. Il aime les fléaux, :
Il rit à ces malheurs qui frappent d'aventure L Des gens qui n'ont Pour lui qu'une parole dure. Il s'approche en chantant un couplet infernal, Sur l'avant du canot on voit luire un fanal.
Et En fuce de la mort qui s'avance rapide, Henriette a saisi, d'une main intrépide, La branche d'un Pommier que l'aieul a Planté. Et Elle soutient ainsi, sur le gouffre indompté, lo Son visage souffrant, sa chevelure blonde, Voi
Que chaque brise incline et chaque flot inonde. De temps en temps sa voix s'élèv Mais nul ne
e dans les airs, peut répondre à ses sanglots amers.
LA DéÉbÂcLe
Est-ce une illusion ? Une barque s'avance!
- À son humide Proue un fanal se balance.
{ La vierge sent l'espoir renaître dans son cœur: Elle s'attache à l'arbre avec plus de vigueur, De crainte de Périr tout près d'être sauvée.
Alerte le rameur! La barque est arrivée!
Mais quel démon la guide ? I1 ouvre un œil brutal, bouche passe un rire qui fait mal.
Alors, dans sa terreur, Henriette s'écrie:
Et, sur sa
— O Tribul, sauve-moi!.
.Sauve-moi, je t'en prie!
Et Tribul la regarde avec un air moqueur, Son œil mauvais s'emplit d'une étrange lueur, Et sa bouche sourit, mais son front bas sourcille,
— Par pitié, sauve-moi! reprend la jeune fille. Et son bras fatigué glisse sur le rameau.
loujours silencieux, son infâme bourreau
Voit sur l'arbre agité sa main blanche qui g Et, dans son Cœur
lisse, Pervers jouit de son supplice.
— Tribul! Tribu] l..pour Dieu !..Je péris!...Je péris.
Et le monstre est muet. Et l'étrange souris
Qui fait épanouir sa figure damnée,
Répond seul aux sanglots de cette infortunée.
Il voit les flots émus soulever ses cheveux, | Ses bras se tordre en vain dans leurs efforts nerveux ; Il voit sa main étreindre, avec douleur et force,
La branche qui frémit et dont la rude écorce Déchire et fait saigner, à chaque instant, ses doigts.
La victime faiblit, et sa bouche est sans voix.
Ses regards effarés se couvrent de nuages;
Son esprit voit flotter de sinistres images.
Et le monstre impassible, attend, attend toujours, Et pouvant la sauver, la laisse sans secours. Enfin, fixant sur elle un œil sinistre et fauve:
— Jure d'être à moi seul, dit-il, et je te sauve.
La jeune infortunée en entendant ces mots, Par un suprême effort élève, sur les flots,
Son front pâle et glacé d'où la vague ruisselle. On voit se ranimer une vive étincelle
Dans ce regard mourant qui semblait ne plus voir. Elle est charmante encor malgré le désespoir Qui contracte et flétrit sa figure étonnée: