CHEZ NOUS
Que le roc sous la vague ait des clameurs d’enclume, Que l’aviron s'enfonce au fleuve blanc d'écume, Ou dans l'azur des flots dormants, Partout où l'Indien Promenait sa pirogue, Sans fatigue et sans peur notre nacelle vogue Au rythme des Ccouplets Normands.
Nos coquettes cités ont de vivantes rues.
Nos plaines sont Sans borne, et le fer des charrues Ouvre des chemins aux moissons.
Notre fleuve est immense et sa rive est féconde.
Quelle écharpe d'argent Pourrait draper le monde Comme ses flots pleins de frissons!
L'hiver, le ciel est gris, mais les plaines sont blanches: Bien des arbres Sont nus, mais l'hermine des branches N'a d'égale sur nul manteau.
Tous les nids sont muets, mais le vent chante aux cimes, Sur la neige les Pieds crissent comme des limes, Et le cœur bat comme un marteau.
Quand le soleil se lève, au fond des forêts vierges On voit flamber soudain, comme d'immenses cierges, Les pins dentelés de verglas:
38 LES ÉPIs Le vaillant bûcheron recommence sa tâche,
Et la hache d'acier qui frappe sans relâche, Vieilles forêts, tinte vos glas.
Sur nos paisibles bords venez avant les autres, Nos pères valeu:cux étaient frères des vôtres,
Et vos enfants seront nos fils.
Venez, et vous verrez comment, sous un ciel libre, Après un temps si long, notre Ame exulte et vibre Au souvenir sacré du lis.
À LA 'BRAIERIE"”
À la “braierie”
L'amour Surprend le cœur qui ne fait bonne garde. Et qui donc s'en défend ? On l'appelle s’il tarde. Pour calmer le Scrupule, on se plaît à conter
Qu'il descend du ciel même, et nous y fait monter. Parfois, il est cruel. Cependant Champs et villes
Se montrent à sa voix également serviles,
quand le bois, sous les baisers du givre, rameaux comme on fait d’un vieux livre,
bonheur qu'elle avait d'être aimée, la sente accoutumée au fond d'un grand ravin.
grise comme le vin.
Qui mène à Ja braîrie, Jean était 1à...L'amour
Où donc est l'an dernier ? Simone, toute seule,
Par les champs en pacage et les ors de l'éteule,
Hier s'en est allée, Elle semblait souffrir,
Son âme, il se peut bien, ne voulait plus s'ouvrir,
Mais un nom descellait sa lèvre purpurine..
Près d'elle une génisse agita sa Clarine,
Comme pour la distraire et lui dire bonjour.
Un oiseau, qui peut-être aussi souffrait d'amour, /
Jetant un cri plaintif, l'effleura de son aile, ]
Elle sourit un peu, mais sa douce prunelle I
Se mouilla. À Sans souci des sentiers bien connus, L
Qu'avaient foulés souvent ses alertes pieds nus, B
Elle suivait les bords d’une limpide source.
Et la source, comme elle, en sa sauvage course, A Avant d'aller dormir dans le défrichement, Pc Faisait entendre alors un long gémissement. Et Sa : Le Elle oubliait la braie et la filasse blonde, L' Et son rêve suivait les méandres de l'onde, Alors qu'elle entendit, au fond du ravin creux, : Mc Des coups rythmés et drus, des voix de gens heureux.
Son pauvre cœur battit comme pour y répondre:
Mais nul n'aurait pu voir sa tristesse se fondre,
A LA 'BRAIERIE"
Et sa bouche sourire à ces joyeux échos, Sa tête s'inclina Comme la fleur des clos.
Elle est bien en retard...Il faudra qu'elle
essaie De cacher son chagrin, et de Paraître gaie,
Jean doit être là, Jean, son premie:
Nul, pour battre le lin, n'a son bras vi Ah! depuis la récolte, et depuis les foins mé
r amoureux, foureux, me,
Il paraît l'oublier, tout en jurant qu'il l'aime!
Il semble jurer vrai, tant bien il se défend;
Mais n'a-t-elle Pas vu le regard triomphant
De la brune Pauline, une jeune rivale ?
Bien sûr, elle est venue...
Enfin elle dévale,
Accorte, plus légère, et d'un pas empressé,
Pour qu'on ne pense point que son cœur est blessé, Et quand elle est en bas, courant sous les grands arbres Sans feuilles, et jaunis comme sont des vieux marbres, Les brayeurs, agitant des panaches de lin, L'acclament. Puis, bientôt, Comme un bruit de moulin Les amers crissements des Plantes que l'on broie, ! Montent encor dans l'air où le soleil poudroie.
Simone aurait voulu ne pas venir si tard.
Non, ce n'est Pas sa faute, Elle veut bien sa part
Du vigilant travail qu'exige la corvée,
On le sait, et la tâche à sa main réservée, C'est d'attiser le feu sous le large échafaud, De fournir à la braie un gerbillon bien chaud, Et d'éviter aussi les soudaines «grillades».
Elle sera prudente; et les tendres œillades, Les œillades de Jean, ce maître en trahison,
Ne la troubleront as Comme à l'autre saison.
Broyez, broyez le lin! Il ne faut pa: :1'on dorme.
Les instruments sont vieux, mais leur mâchoire est d'orm# Ensemble où tour à tour, près du ruisseau grondeur, Broyez le lin neigeux, le chanvre dont l'odeur
Monte, comme un encens, jusques aux ctmes chauves!
O le charme infini des rustiques alcôves,
De la fraîcheur des Eaux, des souples coudriers!
Broyez, broyez le lin, Ô jeunes ouvricrs!
Bénie est la sueur que votre main essuie, | Et béni soit le rêve où votre espoir s'appuie!
( Au sommet du Coteau, le sable, peu à peu, DUEE Scintillait au soleil comme un ourlet de feu. a: Et tout en bas, dans l'ombre, auprès de l'eau, les aunes P Étoilaient le buisson de quelques feuilles jaunes. E Promenant au foyer son tisonnier de houx, O
Simone, à demi-voix, disait un chant très doux:
ives!
A LA “BRAIgRIg"
«Flammes qui me brûlez, oh! dormez sous la cendre, Le beau jour va finir, et la nuit va descendre Le beau jour des amours, et la nuit des Chagrins! Flammes, ne mordez pas le lin aux chastes brins! Flammes, ne brûlez point le chanvre qui parfume! Ne brûlez plus mon Cœur que la douleur consume !
Au-dessus du travail, comme un brouillard subtil, Flottaient des filaments, des aigrettes de fil,
Des atômes d'étoupe, une grise poussière,
Qui s'en allaient, mélés, se perdre à la lisière
Du bois voisin, tout noir de sapins résineux.
Dans un moelleux essor, formant d'étranges nœuds Que déliait un souffle À travers la ramée, Lentement s'élevait la bleuâtre fumée
Du foyer pétillant que Simone attisait.
Aux instants de repos, quand le bruit se taisait, On entendait les bœufs mugir dans la prairie, Et la source chanter auprès de la bratrie.
Un rayon de soleil, comme un lumineux dard, Plonge soudainement dans le léger brouillard, Et fait une trouée où l'atôme étincelle,
Où la Poussière d'or tourbillonne et ruisselle.
44 LES Éris
Il s'arrête longtemps, comme un regard des cieux,
Sur le travail pénible et l'ouvrier joyeux
Simone, pour voir Jean, a relevé Ja tête
Le rayon descendu sur la rustique fête
Lui montre alors, tinsi qu'eut fait un doigt méchant, L'infidèle garçon que son amour touchant Demande encor. Pauline est là. Lui, d'une tre De ce chanvre doré que, tantôt, son adresse
A su rendre soyeux comme un duvet d'oiseau,
Il l'enchaîne, Pauline est comme le roseau,
Qui se berce ou s'agite au vent qui le secoue, Elle rit aux baisers qui pleuvent sur sa joue. Simone se détourne et pleure. Tisonnier, Laisse dormir la flamme...
Où donc est l'an dernier ?
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