‹ Les épisodes miraculeux de LourdesChapitre 25 sur 48 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Le samedi 15 septembre, M. et Mme Guerrier arrivèrent à Lourdes. Comme on s'en souvient, le prêtre algérien auquel on les avait adressés, M. l'abbé Martignon, était à la gare pour les recevoir.

Il s'était assis dans la salle des voyageurs, en disant son Office et en pensant à cette suprême Neuvaine dans laquelle il avait concentré toutes ses espérances de guérison.

Il songeait à tous les malades que, depuis plusieurs années, il avait vu guérir à la Grotte, il se disait que son tour était venu, que le lendemain était le dernier jour de la Neuvaine, et que le Miracle, si longtemps demandé, allait enfin s'accomplir. Le temps passe vite en compagnie de l'espérance; et c'est de la sorte que le bon Chanoine avait patiemment attendu les deux voyageurs que nos lecteurs connaissent déjà, mais que lui-même ne connaissait pas encore.

L'abbé Martignon avait tout préparé. Louée à l'avance, une voiture large et commode stationnait dans la cour du chemin de fer. Des hommes d'équipe y portèrent la malade, et on se rendit à la maison meublée de Mme Detroyat, qui demeurait alors avenue de la Gare, et chez laquelle M. l'abbé Martignon avait retenu une chambre.

Of,. cette chambre était au premier ou au second étage, et l'état de Mme Guerrier réclamait, comme une absolue nécessité, un appartement au rez-de-chaussée. Le chanoine d'Alger avait été trop vaguement informé de la situation pour avoir prévu cela. Il était fort embarrassé.

— Ne vous tourmentez point, leur dît alors leur hôtesse. Faites-vous conduire ici, tout à côté, chez M. Lavigne. Il aura peut-être une chambre telle que vous la désirez.

M. Lavigne est propriétaire d'une belle maison, entourée d'arbustes et de fleurs. Par une porte à verte claire-voie, le parterre s'ouvre sur la grande route qui traverse Lourdes et en forme la principale rue. Cette habitation est située dans la partie inférieure de la ville, entre la cité et la gare.

L'excellent M. Lavigne, avec une bonne grâce parfaite, se met à la disposition des pèlerins.

Au lieu de descendre chez Mme Detroyat, ou dans quelque hôtel, M. et Mme Guerrier se trouvèrent donc installés à la maison Lavigne, au rez-de-chaussée, dans une grande salle, momentanément transformée en chambre à coucher et donnant sur un jardin.

Oiseux en apparence, ces détails doivent avoir plus tard leur utilité ou leur importance .

Ce fut dans cette salle que Mme Guerrier raconta à M. Martignon ses longues souffrances, son infirmité persistante, et le ferme espoir qui l'avait amenée à Lourdes.

On s'entretint des bienfaits sans nombre de Notre Dame de Lourdes, du souvenir de Mgr Peyramale. Le prêtre d'Al-

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ger dit quelques mots de sa Neuvaine, engageant Mme Guerrier à s'y associer, lui offrant même, par une.'parole cordiale, de joindre ses intentions aux siennes

Après un assez longreposon partitpour la Grotte. M. Guerrier prit avec lui deux domestiques d'emprunt, pour l'aider à descendre de voiture Mme Guerrier et à la transporter aux pieds de la statue de Marie. Il était environ cinq heures.

C'est là que nous eûmes l'honneur de la voir pour la première fois. M. Guerrier nous remit la lettre de son beaufrère, M. Louis Bonnel, et nous connûmes de la sorte les^ douleurs de cette famille.

La prière de Mme Guerrier fut fervente et recueillie. Immobile et fixe comme dans l'extase, son regard ne quittait point l'image matérielle de la Vierge invisible apparue jadisen ces lieux, et que, de si loin, elle venait invoquer. Tout,. dans l'aspect de sa physionomie, dans l'élévation de ses mains jointes, exprimait la confiance et la foi.

Avant de partir, Mme Guerrier avait reçu l'absolution, et,. autant que possible, disposé son âme à mieux implorer la miraculeuse grâce. Elle était prête. Bien que chrétien pratiquant, M. Guerrier était un peu plus en retard. Ayant eu tous les soucis temporels à sa charge, il avait mis moins d'activité à régulariser le spirituel. Au départ et pendant levoyage, il avait, avec une vigilance extrême, préparé toutes choses. Mais il avait un peu néghgé de se préparer lui-même, attendant pour cela le moment décisif et la dernière heure.

Ce fut à Lourdes que l'heure sonna.

Assez avant dans la soirée, M. Guerrier demanda à M. l'abbé Martignon de vouloir bien l'entendre en confession. Ainsi qu'il en avait toujours eu le projet, il voulait, le lendemain, à la Sainte Table, être à côté de celle qu'il aimait : il voulait que leurs actes fussent d'accord comme leurs cœurs, et que leurs deux prières fussent l'une et l'autre également près de Dieu.

Et voilà comment, dans le mystère du sacrement de Pénitence, il ouvrit son âme devant le prêtre de Jésus-Christ. Il lui confessa ses fautes ; et il lui dit aussi ses douleurs, ses angoisses, les tristesses de son foyer, ses inquiétudes pour le présent et ses alarmes pour l'avenir, il avait besoin d'ouïr, des paroles de courage ; et l'expérience lui avait appris que ce que l'Eglise appelle « le tribunal de la Pénitence » est aussi le tribunal delà Consolation.

Le détail de ces confidences est le secret du Seigneur. Nous l'ignorons et nul ne pourrait le répéter. Mais ce que nous savons, c'est que le Confesseur, qui tient un instant la place de Dieu et qui prononce, au nom du Père de toute créature, la parole de miséricorde, éprouve parfois plus que tout autre, plus que le commun des hommes, le sentiment de la pitié.

Devant l'infortune de cet époux désolé ; devant le spectacle de cette mère de trois enfants, condamnée depuis si longtemps à l'infirmité et à l'inaction ; devant toute cette famille qui avait encore tant besoin des soins maternels, la compassion de l'ancien curé d'Alger fut grande. Il oublia son mal pour ressentir la peine d'autrui. Non point, cependant, que nous voulions faire entendre qu'il ne se souvint plus de sa propre souffrance et de l'immense espoir qu'il avait conçu pour le lendemain. Tout au contraire, il y songea. Mais une pensée d'ordre supérieur, qui s'était déjà vaguement présentée à lui et dont il avait vaguement aussi dii quelques mots à Mme Guerrier, monta de nouveau à son cœur, s'y précisa, et il l'exécuta aussitôt.

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r — Que votre femme ait confiance, et ayez confiance vousmême avec elle ! dit-il à son pénitent, à celui qui dans le saint tribunal l'appelait « mon Père », et à qui il répondait a mon Fils ». Je l'ai vue prier ce soir à la Grotte : elle est de celles qui triomphent du cœur de Dieu et qui conquièrent le miracle....

« Voici que moi-même, ajouta-t-il, je fais une Neuvaine que j'ai commencée au pied du lit de mort où venait d'expirer mon ami, le vénéré curé de Lourdes, Mgr Peyramale. Depuis ce moment, j'invoque son souvenir, et j'ai prié Notre Dame de Lourdes de permettre qu'au neuvième jour, ce soit lui-même qui me transmette la réponse à mon instante demande. Nous sommes justement aujourd'hui à la veille de ce jour. Ma neuvaine, commencée le samedi 8 septembre, fête de la Nativité, se termine demain dimanche, fête de Notre Dame des Sept- Douleurs. C'est donc demain, à huit heures, que je célébrerai la Messe qui est ma suprême espérance....

« Eh bien ! veuillez annoncer à Mme Guerrier que cette Messe, non seulement je la dirai pour elle, mais que, si je dois avoir une part dans la réponse sensible que je sollicite, Je lui abandonne cette part. Je lui fais don de toutes les prières antérieures de cette Neuvaine. Je suMtitue ses intentions aux miennes, de sorte que, si le signe donné en ce neuvième jour doit être une guérison, ce soit la sienne

et non la mienne Ce soir, avant de s'endormir, et

demain à son réveil, qu'elle mêle et associe à sa prière le nom de Mgr Peyramale ; et, à huit heures, venez tous deux à cette Messe à la basilique. J'ai bon espoir qu'il se produira quelque chose. »

Eq acceptant avec simplicité une telle offre, M. et Mme Guerrier ne pouvaient mesurer tout l'héroïsme et toute l'étendue du sacrifice que faisait le prêtre d'Alger. Il aurait fallu pour cela connaître un long passé, qu'ils ignoraient.

Donc, le soir, avant de fermer les yeux et le lendemain au lever de Taube, la paralytique incurable joignit à ses invocations et à ses prières le nom de Mgr Peyramale. Et quand les huit heures du matin approchèrent, elle se fit conduire à la basilique pour assister à cette dernière Messe de la Neuvaine, en laquelle M. l'abbé Martignon attendait de son défunt ami la mj^stérieuse réponse.

Mme Guerrier était profondément pénétrée des infaillibles et consolants enseignements de l'Eglise sur la communion des Saints et la réversibilité des mérites. Aussi, à la suite de l'acte d'abnégation fait en sa faveur, le sentiment de confiance qui l'avait conduite à la Grotte de Lourdes s'était encore fortifié et était devenu absolu. Comment en donner une idée?

En ce lieu de paix et d'édification, nous sommes bien loin des champs de bataille et des luttes sanglantes . Et cependant, c'est au milieu des camps que nous irons chercher notre comparaison, pour bien faire concevoir ce qui se passait au fond de cette âme en prière.

Le Capitaine, avec ses troupes, est parti pour Ih^er le combat. Il connaît le lieu, il connaît l'heure, il connaît l'ardeur de ses hommes et les dispositions de l'ennemi. Il compte sur le succès, et il l'annonce très haut.... lia campé par la brume, dont les ombres blanchâtres, couvrant la campagne, cachent toutes choses à son regard. Mais le terrain lui est familier ; et il masse en ordre parfait ses compagnies et ses régiments. Bientôt, un bruit vague de piétinements nombreux et de chocs d'acier lui révèle la présence

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de celui dont il veut triompher. Le cœur lui bat. Malgré son courage et son assurance, il ne peut s'empêcher de songer parfois en lui -même au petit nombre de ses soldats et à la force de résistance de l'adversaire.

Brusquement, le vent se lève et dissipe le brouillard. Et voilà que le Capitaine aperçoit à côté de ses troupes l'armée d'un allié qui se prépare à combattre dans ses rangs, l'armée d'un puissant Prince arrivant, lui aussi, à travers l'épaisseur de la brume, sous la conduite d'un ami fidèle. « Secours inattendu ! Alliance irrésistible ! Le grand Prince est avec nous ! Oui, nous tenons la victoire ! » s'écrie le Capitaine en tressaillant d'allégresse.

Ainsi tressaillit en son cœur la chrétienne qui était venue à Lourdes, sans autre secours que ses propres prières et celles des siens : ainsi elle tressaillit quand elle vit tout à coup que, sur l'appel de l'ami fidèle, l'illustre Serviteur de la Vierge, le vénéré curé Peyramale allait unir sa grande prière à son humble prière et sa puissance à sa faiblesse. Elle comprit qu'elle allait triompher.

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