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LES AMIS ET LES ANGES

E 31 octobre 1861, Vigile de la Toussaint, comme sonnaient aux innombrables Eorlises et Basi-

liques de Rome les cloches qui annonçaient la h Fête du jour suivant, j'entrai, pour la première fois de ma vie, dans la Ville Éternelle. J'avais alors trentetrois ans.

De mes religieuses émotions parmi les grands souvenirs que l'on rencontre à chaque pas dans la capitale du monde chrétien, de la longue audience que daigna m'accorder le pape Pie IX, de mes entrevues avec le cardinal Antonelli, je n'entretiendrai point le lecteur, tous ces incidents étant entièrement étrangers à l'événement que j'ai à raconter

Peu de jours après mon arrivée, j'eus l'honneur d'être présenté chez la princesse Sophie Odeschalchi. Cette grande dame romaine était Lithuanienne d'origine et appartenait à l'illustre famille des Branicki de Bialystok.

La princesse Sophie avait auprès d'elle un neveu à qui les médecins avaient ordonné le climat de Rome. C'était un jeune comte polonais, âgé d'environ vingt-six ans. J'ai rarement entendu une conversation plus attachante, plus émaillée de traits heureux, plus profonde parfois que celle de Wladimir : je n'ai jamais vu de physionomie plus distinguée et plus expressive.

Ses yeux clairs et doux étaient pénétrants comme la pointe d'une épée, son vaste front était plein de pensées. L'esprit, sous la forme de subtiles remarques, de fines observations ou de thèses puissantes, avait si souvent passé par ses lèvres minces et mobiles qu'elles en avaient gardé comme la permanente empreinte et qu'elles étaient spirituelles, même quand elles se taisaient.

Toutes les irradiations de la vie s'étaient d'autant plus concentrées dans les lignes délicates de cet aristocratique visage que le reste du corps était affligé par de précoces infirmités. Chétif et maladif dès son enfance, le comte Wladimir ne pouvait se tenir debout et se mouvoir que d'une façon en quelque sorte artificielle. Ses os, mal unis aux jointures, se seraient déboîtés à chaque pas sans l'aide d'articulations d'acier, adaptées au genou par la science des chirurgiens. Grâce à cet appareil et muni d'une canne, il

parvenait à marcher facilement, quoique d'une allure un peu saccadée. Chaque jour, il se plaisait à faire une promenade pédestre le long du Corso ou sur les hauteurs ombreuses du monte Pincio.

C'est avec un admirable courage et une résignation enjouée qu'il supportait son pénible état, fréquemment compliqué de douleurs dans les membres et de violentes migraines. Il avait cherché, il avait trouvé dans les vivifiantes pratiques de la piété chrétienne, la source et le principe de cette patience sans effort.

Ce jeune Polonais, grandi au soleil d'Italie, réunissait en sa personne toute la grâce caressante des Slaves, et toute la vivacité des habitants du Midi. Son intelligence forte et souple était apte à comprendre et à s'assimiler toutes choses. Histoire, philosophie, politique, théologie, rien ne lui était étranger.

La conversation était le lieu de sa puissance et de son irrésistible attrait. C'était là le vrai champ de bataille où il excellait à faire la conquête des hommes. Il en connaissait à fond la stratégie : les marches et contremarches, les évolutions et les circonvolutions, les calmes démonstrations, les rapides surprises, voire même les embuscades.

Possédant le bel art de parler à un suprême degré, il était également passé maître dans l'art, plus rare encore, d'écouter. Entrant merveilleusement dans la pensée des autres pour les amener à la sienne, il gagnait déjà son interlocuteur par la façon dont il lui prêtait son attention et dont il paraissait s'intéresser à ses paroles. Une de ses grandes tactiques pour triompher, c'était d'avoir l'air de se rendre : il combattait en fuyant, il subjuguait en se dérobant. Tout lui servait de projectiles : les raisonnements concluants, les bons mots, les fines reparties, les compliments bien tournés. Quand il ne parvenait point à abattre et à terrasser immédiatement son adversaire, il entrepre-

naît de le séduire, ou plutôt il se livrait à la fois aux deux tentatives, et réussissait toujours, au moins dans la dernière : car si on pouvait le quitter sans être convaincu ou vaincu, nul ne pouvait le voir et l'entendre sans être charmé.

S'exprimant avec une pareille aisance, en polonais, en italien, en russe, en allemand, en anglais et en français, il mettait une sorte de coquetterie cosmopolite à entretenir chacun dans son idiome national. Il parlait surtout notre langue avec une exquise perfection, nuançant les mots et ciselant les phrases avec autant de délicatesse que Chamfort ou que Rivarol. 11 l'écrivait beaucoup moins bien. Impuissante à suivre les tours imprévus de son esprit preste et rapide, sa plume s'embarrassait entre ses mains, se heurtait, trébuchait, et finissait par prendre une marche alourdie et fatiguée, en essayant vainement de courir aussi vite que la pensée. C'était un tempérament, non d'écrivain, mais de causeur.

Le comte Wladimir, avons-nous dit, était d'une haute piété. Il communiait tous les jours et remplissait, si ma mémoire est fidèle, les obfigations strictes d'un tiers ordre religieux, cehii de Saint-François ou de Saint-Dominique. Aussi n'était-il pas besoin de le fréquenter longtemps pour s'apercevoir que la sérénité et la paix du vrai croj^ant habitaient ce cœur très pur que n'avait jamais visité aucun bas instinct et qui ne semblait accessible qu'à des appétits immatériels ou à des passions intellectuelles.

Nul plus que lui ne s'était rendu compte de tous les traités, de toutes les révoluiions, de toutes les guerres, de tous les faits internationaux qui ont constitué la carte de l'Europe moderne; et il dissertait de ces choses avec une supériorité de vue et une profondeur d'esprit qui faisaient involontairement songer aux grands diplomates du commencement de ce siècle, aux Talleyrand et aux Metternich.

Son exceptionnelle ferveur et sa lecture régulière de certains Ollices, son extrême sagacité, l'étendue de son savoir, sa merveilleuse connaissance de récliiquier politique, sa conversation pétillante, la noblesse native de toutes ses manières et de tous ses sentiments, faisaient de lui une personnalité des plus remarquables et comme un diamant à facettes diverses. Il y avait en lui du prêtre, de l'homme d'État et du grand seigneur.

Le portrait que je viens de tracer explique ma rapide amitié pour lui. D'expliquer pourquoi il m'aima, ce serait infiniment plus malaisé; et en vérité je ne l'entreprendrai point.

Homme du monde et vivant" dans ' le monde, le comte Wladimir s'imposait trop vivement à l'attention pour ne pas provoquer à son sujet les jugements les plus opposés ; et s'il avait ses enthousiastes, il était difficile qu'il n'eût pas aussi ses contradicteurs. Ne pouvant nier les côtés lumineux de cette nature d'élite, quelques désenchantés, quelques sceptiques (disons même quelques envieux pour ne commettre aucun oubli) murmuraient obstinément à mon oreille :

« — Comme toutes les médailles frappées dans les métaux humains, est-il bien sûr que cette médaille d'or n'ait pas

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