WLADIMIR
également son revers ? Ce Slave si onduleusement séduisant possède-t-il autant de fermeté que de grâce, autant de solidité que d'éclat?... C'est un admirable théoricien : serait-il aussi fort dans la pratique?
(( Ce charme prestigieux qu'il se plaît à exercer et qu'il exerce en effet sur quiconque l'approche n'a-t-il point fait naître en lui l'illusion que gagner un ennemi à sa personne, c'est à moitié le conquérir à sa cause? et la poursuite d'un tel résultat ne l'incline-t-elle jamais à cette courtoisie un peu extrême, à ces avances trop aimables, qui constituent ce que l'on pourrait appeler la diplomatie des condescendances et la politique de la politesse?
« Cette merveilleuse finesse d'analyse qui décuple, à la façon d'une loupe, la puissance de son regard intellectuel, ne contribue-t-elle pas aussi à le tromper, précisément par le relief exagéré qu'elle donne à tel ou tel détail de son examen? De même que le microscope nous montre, aussi rugueuse qu'une râpe ou une lime, la main la plus douce et la peau la plus unie ; de même qu'il transforme un cheveu en câble de navire, la perspicacité grossissante de Wladimir ne peut-elle pas l'exposer quelquefois à faire erreur tant sur les choses que sur les hommes, soit qu'il porte sa vue sur les défauts, soit qu'il considère les qualités ? Ne l'entraînet-elle pas tantôt à des engouements sans mesure, tantôt à des défiances soudaines et à de brusques revirements ?
« Lui, si souple avec les adversaires pour les capter, accepterait-il une contradiction sincère et dévouée et n en prendrait-il point tout à coup ombrage comme d'un acte d'hostilité ? La constance de ses tendresses est-elle en proportion de leur vivacité et de leur fougue? Avec lui l'amitié, quelque intime qu'elle soit, est-elle toujours sûre du lendemain? Ou bien, comme les Scythes ses aïeux, ce qui semble une maison stable, une demeure où l'on peut s'établir en toute sécurité, n'est-il point simplement une tente dressée dans le heu de la halte, une tente, parfois stationnaire du-
rant des années sur le même sol, mais toujours prête à disparaître d'une minute à l'autre au moindre bruit lointain venant alarmer l'oreille toujours inquiète du Slave? »
Ainsi j'entendais ces vagues rumeurs et ces dénigrements, mais je ne les écoutai jamais. Cette loupe dont les contradicteurs parlaient, ne remployaient-ils pas eux-mêmes pour métamorphoser des minuties en énormités, et en grands arbres d'imperceptibles brins d'herbe ?
L'amour ne va pas sans la foi. Obéissant à la voix de mon attachement profond comme à la pente de ma nature, je puis me rendre cette justice que je crus à Wladimir sans réticence et que je l'aimai sans restriction.
Notre intimité ne tarda pas à devenir des plus étroites, intimité de cœur, intimité d'esprit.
Nous nous voyions habituellement trois fois le jour. Le matin, j'allais chez lui recevoir sa fraternelle accolade, et causer quelques instants. Notre second rendez-vous était à midi dans la petite salle d'un restaurateur de la place d'Espagne, nommé Nazzari, où nous déjeunions ensemble : puis, si le temps était beau, nous nous promenions côte à côte, devisant de mille et mille sujets, à ce doux soleil d'hiver qui baigne Rome dans ses rayons. Le soir, je retrouvais encore Wladimir dans le salon de la Princesse, sa tante.
Il tenait à ce que la forme du langage s'adaptât au fond des sentiments, et que la familiarité des appellations traduisît manifestement le progrès de notre amitié. Au début de nos relations j'avais tout naturellement salué du nom de « Monsieur le Comte » celui qu'au Palazzo Odescalchi tout le monde, sauf sa parenté, appelait « Il signor C07ite ». Mais arriva bien vite le moment où il se plaignit. A cette forme cérémonieuse je dus substituer « Mon cher Comte » Il ne tarda guère à ne pas être satisfait ; et, prenant occasion d'un billet que je lui avais écrit avec ce vocatif, il me répliqua qu'il ne recevrait plus une lettre de moi qui ne
commençât par « Mon cher ami ». Cela répondait trop bien à ma propre tendance pour je soulevasse la moindre objection. Toutefois l'expression « mon cher ami » elle-même dut bientôt être remplacée par celle, plus familière encore, de « Wladimir ». Enfin, comme la princesse Odeschalchi et les membres de sa famille lui donnaient souvent son petit nom d'enfant, ayant fait, de Wladimir, « Wladimiy^o », et, de Wladimiro, « Miro », je dus adopter, moi aussi, ce diminutif. Je le fis d'autant plus volontiers que, dans le latin archaïque de Plante, ou deVarron, Miro signifie J'admirey et qu'en vérité j'admirais autant que je l'aimais cette âme pure, cet esprit délicat et charmant, cette radieuse intelligence.
Si je laisse ainsi ma plume s'étendre sur ces souvenirs, c'est qu'ils sont doux; c'est qu'ils remontent à vingt ans, et que mon vieux cœur tressaille encore à la mémoire de ce passé lointain ; c'est enfin qu'il était nécessaire de bien indiquer dès à présent, pour la suite de ce récit, comment la Providence m'avait, à cette époque, mis en rapport avec le jeune comte Wladimir et comment je l'avais tendrement, j'allais presque dire passionnément affectionné, en ces jours évanouis de notre ardente jeunesse.
Je quittai Rome dans les premiers mois de 1862, avec la pensée d'y retourner à la fin de l'automne. Wladimir se réjouissait comme moi de cette espérance.
Mais peu de temps après ma rentrée à Paris, je fus menacé d'un malheur qui allait bouleverser tous nos projets. Mes yeux devinrent malades.
J'avais toujours joui d'une vue excellente. Je distinguais les objets aune immense distance ; et, d'autre part, je lisais
couramment tout manuscrit ou tout imprimé, quelque ténus qu'en fussent les caractères. Des nuits consacrées à l'étude ne m'avaient jamais causé la moindre fatigue. J'étais émerveillé, j'étais heureux de l'acuité et delà force de cette vue, si puissante et si nette. Aussi, ce fut pour moi une grande surprise et un cruel désenchantement lorsque, dans le courant de juin et de juillet 1862, je la sentis s'affaiblir peu à peu, s'appesantir aux travaux du soir et finir graduellement par me refuser tout service, au point que je dus cesser de lire et d'écrire. Si j'essayais d'ouvrir un livre, voilà qu'au bout de trois ou quatre lignes, quelquefois dès le premier regard, j'éprouvais, dans la partie supérieure des yeux, une telle lassitude, qu'il m'était absolument impossible de continuer. Je consultai plusieurs médecins et, entre autres, deux illustres spécialistes, M. Desmares et M. Giraud-Teulon . L'un et l'autre constatèrent une hypérémie du nerf optique.
Les traitements qui me furent ordonnés n'eurent aucun résultat satisfaisant. Après un régime ferrugineux et un repos assez suivi, je pus un jour, dans l'après-midi, lire et écrire pendant une heure ou deux : mais, le lendemain, j'étais retombé. C'est alors que j'usai de remèdes locaux, de douches d'eau froide sur la prunelle, de ventouses à la nuque, d'un système d'hydrothérapie générale, de lotions alcooliques aux régions voisines de l'œil. Soins inutiles ! Si parfois, de loin en loin, j'obtenais un minime soulagement, cela ne durait que quelques instants; et, en somme, mon mal prenait insensiblement cette physionomie chronique qui caractérise les infirmités incurables.
Mes yeux étaient condamnés à l'inaction. On me prescrivit de les garantir de la lumière trop vive et de la variété des couleurs. Je ne sortis plus qu'en me précautionnant de lunettes bleues, avec des gardes opaques sur le côté. Puis, toujours d'après le conseil des médecins, je quittai Paris pour la campagne et me retirai chez ma mère, au Coux, sur les bords de la Dordogne. Un enfant, dont j'avais fait monsecré-
taire, me lisait les livres ou les journaux, et écrivait sous ma dictée.
Septembre était arrivé.
Il y avait environ trois mois que je me trouvais dans cet état, de plus en plus grave et inquiétant. J'étais en proie à d'immenses abattements dont je ne parlais à personne. Mes parents et mes amis avaient aussi de sérieuses appréhensions qu'ils s'efforçaient de ne me point laisser deviner : nous avions fini, moi comme eux et eux comme moi, par être à peu près persuadés que ma vue était perdue ; mais chacun de nous tentait de donner un espoir qu'il n'avait plus lui-même, et nous nous cachions nos mutuelles alarmes.
Sauf en de rares moments d'illusion, comme en ont parfois les malades les plus désespérés, je ne comptais plus ni sur les ressources de la science ni sur les forces de la nature. L'amère conviction que rien ne me pourrait secourir m'avait envahi peu à peu. Je priais, mais je ne demandais jamais autre chose à Dieu que la résignation à l'épreuve qu'il m'envoyait. L'idée d'implorer de lui une intervention spéciale pour me guérir ne m'abordait même pas. Avec Biaise Pascal, j'étais du reste porté à croire que la période de ces manifestations exceptionnelles de la puissance divine était un cycle achevé ; et souvent je me répétais ces vers attristés d'un poète aveugle de nos contrées :
Comme la prophétie et comme les oracles, Hélas ! il est passé l'heureux temps des miracles, Christ ne dit plus aux morts : « Levez-vous et marchez ! » Par lui les yeux éteints ne seront plus touchés (1).
(1) Lafon-Labatut, Insomnies et Regrets.
Mais, autour de moi et au-dessus de moi, un Bienfaiteur caché, semblable au Raphaël de Tobie, s'était pris de pitié pour mes angoisses.
Avez-vous quelquefois réfléchi, cher lecteur, au rôle rempli par l'Ange Gardien dans les divers actes de notre vie ? Avec quelle infatigable sollicitude ce mystérieux compagnon ne nous suit-il pas, depuis le berceau jusqu'à la tombe, depuis le premier vagissement jusqu'au dernier soupir ? N'ayant ni le droit ni le pouvoir de violenter notre liberté, condition absolue de notre mérite, il concentre tous ses efforts à disposer la spontanéité de nos sentiments, à illuminer nos pensées, à nous détourner des mauvais sentiers, à nous montrer la vraie route que nous n'apercevions point, à susciter des occurrences qui y tournent nos pas.
Tantôt notre radieux Protecteur agit seul, directement et par lui-même, faisant naître en nous une intuition soudaine, envoyant à notre cœur une heureuse inspiration, nous inclinant à écrire telle lettre, à dire telle parole, à accomplir telle démarche, qui semblent indifférentes en soi, mais dont il sait la portée future et qui sont le premier anneau de la chaîne de faits et de causes secondes, qui doit nous tirer de l'abîme. Tantôt, se sentant insuffisant, l'invisible frère de notre âme fait appel à d'autres Anges Gardiens, et tous ensemble concertent une sorte de plan de campagne, célestement élaboré, pour parvenir à la bienfaisante victoire qu'il médite de remporter. C'est alors que l'heureuse inspiration nous arrive par le conseil d'un ami, par un livre qu'on nous prête, par une rencontre imprévue, par la nécessité d'un voyage qui nous amène inopinément et contre toute prévision en tel lieu, à telle heure, chez telle personne dont l'influence fera, presque à coup sûr, pencher notre libre arbitre...
Et c'est ainsi que ces purs Esprits travaillent constamment en ce monde pour arrêter les envahissements du Mal, agrandir le domaine du Bien, suggérer des résolutions fécondes, solliciter les volontés, et, — quand les volontés résistent — préparer les conjonctions favorables, les incidents décisifs qui doivent enfin, par toute une série d'impulsions diverses et de voies indirectes, conduire, vers l'événement général ou particulier voulu de Dieu, le mortel confié à leur garde.
Ce qui caractérise habituellement cette action des bons Anges, c'est qu'elle se cache avec soin sous des apparences toutes naturelles : jeu normal de la vie, cours fortuit des affaires, hasard des relations. Tout ce que ces divins Messagers accomplissent semble s'être fait de soi-même, tant ils touchent avec délicatesse aux ressorts qui nous déterminent. Tandis qu'ils sont partout et en tout, on ne les aperçoit en rien ni nulle part. Leur essence, supérieure à la nôtre, est invisible ; leur bras puissant est impalpable ; leurs bienfaits immenses sont anonymes. Mêlées à notre humanité, ces milices du Seigneur gouvernent, pondèrent, disposent toutes choses, en silence et incognito.
Après coup cependant, et lorsque leur œuvre est achevée, il advient parfois que l'harmonique déroulement des faits successifs, que l'étonnante concordance de tous les incidents vers le même but; que la minutieuse juxtaposition des circonstances ; que le choix extraordinaire de telles individualités pour instruments et pour moyens; que la rigoureuse précision de telles dates prédestinées ; que mille particularités frappantes, dévoilent avec autant de certitude leur secrète intervention que les mouvements coordonnés d'une armée dénotent la présence des Officiers et du Général, que l'aspect d'une maison construite fait deviner la main des ouvriers et rend évident le plan de l'architecte.
Le rappel de ces vérités, peut-être peu connues ou trop oubliées, n'est point une digression vaine. C'est un flambeau que nous allumons, et qu'avant de poursuivre notre route nous mettons aux mains du lecteur pour l'éclairer et le guider (1).
Le moment maintenant est venu de parler d'un ami que Wladimir. Celui-là était mon compatriote, et notre étroite liaison remontait à l'enfance.
Elle s'était formée au collège et avait traversé notre jeunesse.
Si ma vive affection pour Wladimir en était à la période enthousiaste de tous les commen-
(1) Le traité le plus complet, le plus lumineux, le plus attachant pour l'esprit, le plus vivifiant pour le cœur, que nous ayons jamais lu sur le rôle des Anges Gardiens, se trouve dans les admirables Petits entretiens pratiques de M^^ la Princesse Carolyne de Sayn- Wittgeinstein, imprimés à Rome (chez J. Aureli, place Borghese, 89).
Puisque l'occasion s'en présente pour nous, disons bien haut que nous voudrions voir dans toutes les mains ces incomparables volumes d'une piété si vraie, d'une philosophie si haute, d'une sagesse si pratique, d'une actualité de christianisme si contemporaine. On peut les lire et les relire. Ils sont aussi savoureux et aussi nourrissants que le pain.
L'un de ces volumes a été publié à Paris, chez Pion, sous le titre Religion et Monde,
autre
céments et de toutes les aurores, mon amitié pour Charles de Freycinet (c'était son nom) était à l'heure du plein midi. De me^ pensées et de mes sentiments, il n'ignorait rien; et je savais également tout ce qui se passait en lui. Il était le confident de mes peines et de mes joies : j'avais part à toutes les siennes. Nos intelligences, très différentes par leur nature, s'harmonisaient merveilleusement et se fécondaient l'une par l'autre. Plus d'une fois son cœur s'échauffa à ma parole : bien souvent mon esprit s'éclaira à ses entretiens. Que de soirées passées ensemble , assis face à face, aux reflets du même foyer ! Nous agitions tour à tour les divers problèmes, les problèmes redoutables qui, depuis six mille ans, préoccupent la race d'Adam : de sorte qu'il nous arrivait fréquemment d'oublier le sommeil et les heures, et que le jour, faisant pâlir notre lampe, 'surprenait les deux amis s'entretenant encore des mystères de l'existence présente et ceux de la vie future...
Bien que mes goûts me portassent à la retraite et à la solitude et que ses tendances comme ses aptitudes l'entraînassent au milieu des hommes et de leurs grands intérêts, Charles ne pouvait comprendre que nous puissions jamais être séparés en notre destinée et en nos voies; et, dans ses songes d'avenir, il nous rêvait toujours à côté l'un de l'autre.
Les divergences d'idées, les changements de pays, les lointains voyages, les longues absences, le mariage, toutes ces crises auxquelles succombent en mainte occasion les amitiés ordinaires, n'avaient en rien altéré la nôtre. Il était protestant et j'étais catholique. Il m'avait connu au collège ayant perdu la foi, et il m'avait vu redevenir croj^ant dès ma vingtième année. J'étais alors garçon et il était marié; comme lui, sa femme était protestante. Sa demeure était à Bordeaux où il était chef d'exploitation des chemins de fer du Midi: j'habitais tour à tour Paris ou le Périgord. Ingé-
nieur de haut mérite et mathématicien distingué, il publiait des volumes hérissés de chiffres sur les pentes et les courbes des voies ferrées ou sur la métaphysique du haut calcul, tandis que j'étais invinciblement attiré vers les études religieuses et littéraires... Mais ni le temps, ni l'espace, ni les diversités, ni les oppositions, ne touchaient à notre intimité : et de loin comme de près, nous étions toujours les amis d'autrefois.
Donc je lui écrivis du Coux, par l'intermédiaire de mon petit secrétaire, quelques mots assez mélancoliques, dans lesquels je lui confiais mes angoisses et lui exprimais mes craintes de devenir tout à fait aveugle.
En ce moment-là, il était chez son père, à Négrepelisse, dans le Tarn-et-Garonne.
Sa réponse ne se fit pas attendre. Elle me parvint le 15 septembre et me surprit étrangement. En voici le texte :
« Mon cher ami, tes quelques Hgnes m'ont fait plaisir; mais ainsi que je t'ai déjà dit, il me tarde d'en voir de ton ^'cnYt^re. Ces jours derniers, en revenant de Cauterets, je suis passé à Lourdes (près de Tarbes); j'y ai visité la célèbre Grotte : et j'ai appris des choses si merveilleuses en fait de guérisons produites par ses eaux, principalement pour les maladies d'yeux, que je t'engage 1res sérieusement à en essayer. Si j'étais catholique, croyant, comme toi, et si j'étais malade, je n'hésiterais pas à courir cette chance. S'il est vrai que des malades ont été subitement guéris, tu peux espérer d'en grossir le nombre ; et si cela n'est pas vrai, qu'est-ce que tu risques à en essayer? J'ajoute que j'ai un peu un intérêt personnel à cette expérience. Si elle réussissait, quel fait important pour moi à enregistrer ! Je serais en présence d'un fait miraculeux, ou tout au moins d'un événement dont le témoin principal serait hors de toute suspicion...
« Adieu, cher ami, donne-moi de tes nouvelles et arrange- (c toi pour nous voir bientôt.
« Ton vieil ami,