‹ Les épisodes miraculeux de LourdesChapitre 32 sur 48 · C. DE Freycinet · texte numérisé non relu

C. DE Freycinet

« Négrepelisse, le 12 septembre 1862. n

« Il paraît, ajoutait-il en post-scriptum, qu'il n'est pas nécessaire d'aller à Lourdes même, pour prendre cette eau, et qu'on peut s'en faire envo^^er. Tu n'as qu'à en demander au Curé de Lourdes, il t'en expédiera. Il faut préalablement accomplir certaines dévotions, que je ne saurais t'indiquer ; mais le Curé de Lourdes te renseignera. Prie-le aussi de t'envoyer une petite brochure, à 1 fr., du vicaire général de Tarbes, qui relate les faits miraculeux les mieux constatés. »

Cette lettre de mon ami était vraiment faite pour m'étonner. Charles de Freycinet était un esprit net, positif, mathématique, très élevé par sa nature, mais en même temps très peu porté aux illusions du fanatisme ; avec cela, protestant... Un conseil comme celui qu'il me donnait, un tel conseil venant de lui me jeta dans la stupéfaction.

Je résolus pourtant de ne pas le suivre.

« Il me semble, lui répondis-je (toujours par la plume de mon secrétaire), il me semble que je vais aujourd'hui un peu moins mal. Si ce moins mal devient un mieux, et si ce mieux se continue, je n'aurai pas besoin de recourir pour cette fois au remède extraordinaire que tu me conseilles, et pour lequel d'ailleurs je n'ai point peut-être la foi nécessaire. »

Il faut qu'ici je confesse, non sans rougir, les secrets motifs de ma résistance.

La lettre de Freycinet avait produit en moi une impression plus grande que je ne voulais en convenir. L'appel fait par lui aux logiques conséquences de mes croyances catholiques avait éveillé en ma raison des réflexions et des arguments qui ébranlaient mon scepticisme et écartaient peu à peu de mon esprit les idées de Pascal au sujet des miracles contemporains. — « Pourquoi en effet, me demandais-je, le bras de Dieu se refuserait-il à opérer aujourd'hui ce qu'il opérait jadis ? La force du Très-Haut est-elle affaiblie, ou son cœur est-il devenu moins compatissant aux douleurs des humains ? Au dire de Pascal, les nations païennes avaient besoin de cette preuve... Est-elle donc moins nécessaire, présentement, à ces immenses multitudes qui se précipitent dans les ténèbres de l'impiété ? »

Mes pensées s'étaient donc profondément modifiées sous l'empire de ces considérations qu'une voix intérieure me répétait constamment.

Aussi, quoi que je pusse alléguer pour prétexte, la foi ne me manquait point ou plutôt ne me manquait plus ; et, sans savoir ce que c'était que la Grotte et la Source de Lourdes, autrement que par les impertinences de quelques journaux antichrétiens, je comprenais que là, comme en maint autre endroit, la puissance de Dieu pouvait se manifester par des guérisons. Bien plus : après avoir souvent commenté en moi-même la surprenante lettre de mon ami, il m'était venu je ne sais quel mystérieux pressentiment que, si j'avais recours à cette eau (que l'on assurait avoir jaiUi à la suite d'une Apparition de la sainte Vierge), je serais guéri. Mais je redoutais, je l'avoue, la responsabilité d'une grâce si exceptionnelle. — « Si la médecine ordi-

naire réussit enfin à te guérir, me disais-je, tu seras entièrement quitte, après avoir payé le Docteur ; tu te trouveras, en un mot, dans les mêmes conditions que tout le monde. Mais, si Dieu te délivre par un miracle, par une intervention directe et personnelle, ce sera pour toi une bien autre affaire : et tu seras obligé d'amender sérieusement ta vie et de devenir un saint... Ah! cela n'est pas possible I »

Et mon misérable cœur, redoutant sa faiblesse, se refusait à la grâce de Dieu.

Voilà pourquoi, voilà comment je me roidissais contre le conseil de m'adresser au Ciel et d'implorer un miracle, contre le conseil que la Providence, toujours profonde dans ses voies, m'envoyait par un protestant, par un hérétique en dehors de l'Eglise. Mais je m'agitais et résistais vainement. J'entendais en moi je ne sais quel secret avertissement qui faisait entrer en mon âme cette persuasion que la science des hommes serait inhabile à me guérir, et que le Maître si souvent offensé par moi voulait luimême me rendre la vue, et, me gratifiant ainsi d'une vie nouvelle, expérimenter si je la saurais mieux emploj^er.

Mon état demeurait à peu près stationnaire ou même s'affQ^ravait.

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