LA SAINTE FACE
M. Dupont était chez lui lorsque je m'y présentai. On me fit attendre un instant dans une assez vaste pièce, située au rez-de-chaussée. Pendant qu'on était allé prévenir le maître de la maison, mon attention se portait d'elle-même sur ce qui m'entourait. Des meubles simples : çà et là des ex-voto pendus aux murs. A côté d'une table de ti'avail, chargée de papiers, un espèce de pupitre en forme de lutrin soutenait un grand in-folio tout ouvert. Je reconnus la Bible. Mais ce qui attirait principalement et arrêtait les yeux et la pensée, c'était, au-dessus d'un secrétaire, une de ces gravures, dites « de la sainte Face », qui reproduisent le visage
de Notre-Seigneur, tel que l'empreinte en fut laissée, le jour de la Passion, sur le voile de Véronique. Devant cette sainte Face brûlait une lampe ou plutôt une veilleuse dont la douce lueur flottait sur l'huile limpide que contenait une coupe de cristal.
La porte s'ouvrit et M. Dupont entra. C'était un grand et beau vieillard de soixante à soixante-cinq ans environ, plein de verdeur et de force.
Mon regard s'était levé sur lui avec une religieuse curiosité.
Le premier aspect de cet homme dont les mains bienfaisantes guérissaient tant de malades et secouraient tant de misères avait je ne sais quoi d'austère qui touchait presque à la sévérité. Sa physionomie était revêtue d'une dignité auguste qui imprimait le respect, et les grandes hgnes de ce visage avaient une rectitude un peu froide qui mêlait un certain sentiment de crainte à cette irrésistible vénération. Les yeux étaient beaux, calmes et puissants, et en même temps vifs et fins ; mais, si ma mémoire est fidèle, de gros sourcils épais et rudes venaient en assombrir l'expression.
Un nez bien fait mais un peu grand, une bouche dont le dessein était très pur et très ferme, un front large et haut moulé avec une régularité grandiose, un front véritablement splendide, achevaient de donner à ce vieillard le royal caractère de l'autorité.
Ce personnage imposant était debout devant moi.
J'essayai de surmonter mon trouble.
— Ma visite, lui dis-je, n'a d'autre but que celui de vous connaître. Et j'ai eu ce désir sur le bruit de toutes les merveilles et de tous les miracles qui, m'a-t-on raconté, s'accomplissent ici.
— Oui, monsieur, me répondit-il avec un accent indéfinissable et une familiarité de langage qui n'appartient qu'aux amis de Dieu; oui, monsieur, voilà déjà onze ans que, dans
cette chambre, devant cette sainte Face, Notre-Seigneur a commencé à faire des siennes. Et il a daigné choisir la maison d*un misérable comme moi, afin qu'on ne puisse pas soupçonner le mérite de l'homme d'y être pour quelque chose et afin de bien montrer que c'est Lui seul qui fait tout.
A peine s'était-il mis à me parler ainsi des choses de. Dieu, que la teinte rigide de sa physionomie avait subitement changé, comme change l'aspect de la nature et comme se dissipent les froides brumes de la nuit, quand le soleil de mai se lève par delà les monts.
Cette apparence sévère qui m'avait intimidé un instant avait complètement disparu. M. Dupont causait avec une bonhomie pleine d'abandon. Il avait le charme d'un vieillard aimable et l'adorable naïveté d'un enfant. Difficilement pouvais-je retrouver ce cachet de magistrale puissance dont j'avais d'abord été si frappé. Toute cette force s'était transfigurée en grâce. La pensée et la vie intime du cœur, en montant animer ces lignes froides et ces traits fortement arrêtés, y projetaient des reflets de bonté céleste. C'était comme si l'àme de Vincent de Paul transformait tout à coup l'expression de visage d'un Joseph de Maistre ; comme si la Miséricorde apparaissait soudain et montrait sa bénignité divine, à travers la face de marbi^e de la Justice. Oui, en le voyant entrer, ferme et digne, je m'étais dit : « C'est un Juste. » Je me dis alors : « C'est un Saint. »
— Quelle a été, lui demandais-je, l'origine de ces prodiges? Je ne les connais que par le bruit public, et le bruit public est toujours confus.
— J'étais bien loin de prévoir, me répondit-il, que ce salon où nous sommes deviendrait un lieu de pèlerinage et qu'il s'y opérerait des miracles sans nombre. Mais c'était dans les desseins de Dieu !
Sa voix, à ces dernières paroles, s'émut légèrement. Il reprit :
— En 1851, le dimanche des Rameaux, j'eus à m'entretenir avec la Mère Prieure du couvent des Carmélites. Elle avait justement reçu de Rome, ce jour-là, dix exemplaires de la sainte Face. « Si vous en désirez, me dit-elle, prenez celles que vous voudrez. »
J'en acceptai deux, l'une pour moi, l'autre que je destinais à l'Adoration perpétuelle.
Le lendemain, lundi saint, je voulus faire encadrer immédiatement cette vénérable image, mais l'ouvrier ne put me la livrer que le mercredi matin.
Je la plaçai alors sur ce meuble, telle que vous la Yoyez encore maintenant.
En la contemplant, un sentiment presque impérieux s'éleva au fond de ma conscience : « Cette divine Face de Notre Sauveur, me dis-je, peut-elle être exposée dans la maison d'un chrétien pendant cette grande semaine de la Passion, sans qu'un signe extérieur de respect, d'adoration et d'amour lui soit donné?... Non, certes, il n'en sera point ainsi! » — Et voilà comment j'eus l'idée d'allumer cette lampe. J'exécutai cette pensée immédiatement.
Toutefois le respect humain ne perd jamais ses droits sur notre pauvre nature. Aussi, à peine la lumière brilla-t-elle que le scrupule du « Qu'en dira-t-on ? » se mit à éveiller toutes mes lâchetés. Cette pièce était celle oii je recevais les personnes qui avaient à me voir; c'était là qu'était installé mon bureau; et je songeais, non sans quelque misérable angoisse, que tout le monde allait me demander ce que faisait là cette lampe en plein midi.
Je ruminai longtemps une réponse. Enfin, j'en trouvai une dont je fus satisfait : « Oui, me dis-je, c'est cela. A quiconque voudra savoir pourquoi cette lumière en plein jour je répondrai : « C'est pour apprendre à ceux qui me font (S. l'honneur d'entrer chez moi que lorsque l'affaire qui les a
« conduits ici est terminée, il n'y a plus qu'à parler de Dieu « ou à se retirer. »
Ce jour-là et le lendemain s'écoulèrent sans que l'on me posât la question prévue. Les uns ne prêtèrent aucune attention à cette veilleuse ; les autres comprirent et approuvèrent.
Mais le vendredi saint, un commis voyageur, ayant forcé ma porte pour me proposer des vins de Bordeaux, me donna enfin l'occasion de lui adresser ma réplique; il en fut tellement surpris qu'il me sembla ne pas en saisir le sens et que je dus lui répéter deux fois les mêmes paroles. Je partis de là pour lui faire entendre quelques avis chrétiens. En aura-t-il profité ? Je ne sais. Je l'ai parfois espéré.
Vingt-quatre heures après, dans la matinée du samedi saint, je reçus la visite d'une pieuse dame que je connaissais et qui avait en ce moment une très grave maladie d'yeux. Je lui montrai ma sainte Face et nous récitâmes ensemble une prière devant cette image sacrée.
En nous relevant, il me vint (je ne sais comment!) l'inspiration de dire à mon amie : « Frottez-vous donc un peu les yeux avec une goutte de cette huile qui brûle là pour honorer le divin Visage : peut-être cela vous fera-t-il du bien ? » Elle trempa son doigt dans l'huile, se frotta les yeux et guérit subitement.
Depuis ce jour les guérisons et les miracles n'ont point discontinué, et je suis ici l'heureux témoin de ces incessantes merveilles. Cette huile, envoyée au loin, en France et dans les pays étrangers, a guéri aussi de nombreux malades.
— Ah! monsieur, s'écria M. Dupont en terminant, que Dieu est grand ! que Dieu est bon ! (1).
Il s'était tu et je l'écoutais encore.
(1) Le récit que nous fit M. Dupont sur l'origine de la sainte Face (et que nous écrivîmes presque immédiatement, comme on le verra plus loin) a été emprunté, il y a quatre ans, à notre relation manuscrite
Oui certes, repris-je après un moment de silence, oui certes. Dieu est bon. Je ne suis point surpris de ces prodiges, ayant été moi-même favorisé naguère d'une grâce toute semblable; mais je m'ensuis montré indigne et je sens déjà que la main de Dieu me menace et qu'elle est prête à me précipiter dans mon premier état.
Je lui racontai alors l'histoire de ma maladie, de ma guérison et de cette demi-rechute dont je lui expliquai la cause.
— Souvent, me dit-il, il se produit des accidents de cette nature ou même des rechutes plus complètes, et j'ai remarqué que cela provient généralement de l'une de ces deux causes : — Ou l'on a rougi de rendre témoignage vis-à-vis les hommes; — ou l'on a négligé de rendre grâce à Dieu.
— Le premier cas n'est point le mien, luirépondis-je, car je n'ai nullement rougi de confesser le miracle dont j'ai été l'objet; mais, hélas! je n'ai pas rendu grâce. Sur les dix lépreux guéris dont parle l'Evangile, un seul revint vers le Seigneur : j'étais avec les neuf autres. Oublieux et ingrat, j'ai repris ma vie ordinaire. Et quand l'heure de l'épreuve est arrivée, j'ai failli.
— Toute faute est réparable, me dit M. Dupont. Nous allons invoquer le Seigneur, prier devant cette sainte Face et faire des onctions sur vos yeux avec cette huile miraculeuse. Espérons qu'il en adviendra quelque heureux résultat...
par le vénéi^able auteur de la vie de M. Dupont, M. l'abbé Janvier, qui l'a inséré textuellement dans son livre, p. 14 et 15 du tome II (édition de 1879).
— Non, non ! repartis-je vivement. J'ai été guéri une fois par la sainte Vierge honorée à Lourdes. C'est Elle dont j'ai méconnu la bonté ; c'est Elle, j'en ai la confiance, qui m'obtiendra mon pardon. Il me répugne d'avoir recours à une autre intercession ; et il me semble que je manquerais en quelque sorte à la Reine des Anges, si je demandais assistance à un autre pouvoir que le sien .
M. Dupont sourit :
— Le Ciel n'a point de ces jalousies, me dit-il doucement. Toutefois, ajouta-t-il, puisque tel est votre sentiment, voici une médaille qui m'a été donnée par le père Hermann et qu'il a plongée lui-même dans l'eau de Lourdes. Elle a déjà servi pour opérer diverses guérisons. Voulez-vous en essayer? Appliquez-la successivement sur chacun de vos yeux et répétons ensemble cette prière : « Sainte Vierge Marie, montrez-vous aussi puissante à Tours que vous l'avez été dans la Grotte de Lourdes. »
Je m'agenouillai et je fis ce qu'il me disait. Je ne ressentis aucune amélioration. Nous renouvelâmes la tentative à plusieurs reprises, mais toujours inutilement.
— Eh bien, reprit M. Dupont sans se troubler et levant les yeux comme pour parler à quelqu'un de visible, eh bien ! sainte Vierge Marie, puisque vous nous refusez cette grâce, nous allons recourir directement à votre Fils.
M. Dupont trempa son doigt dans l'huile de la sainte Face et me fit des onctions sur les paupières, sur le front, audessous des sourcils, partout où l'éprouvais la pénible et menaçante lourdeur.
Le visage du thaumaturge s'était revêtu tout à coup d'une autorité et d'une majesté incomparables.... En le voyant ainsi, je me rappelai Moïse, — et je cessai de m'étonner que la Nature pût parfois lui obéir.
— N'êtes-vous point soulagé ? me demanda-t-il.
— Hélas, non ! répondis-je tristement. Du reste, cette fatigue sourde, cette pesanteur n'étant point une souffrance
aiguë, ni un obstacle à me servir de mes yeux et à bien voir, il est possible que ma délivrance arrive, sans que j'en aie conscience. Mais en vérité, je n'ai en rien la perception d'aucun changement.
M.Dupont me parut un peu surpris de cette résistance du mal. • f
— Vous allez dîner avec moi, et ce soir nous supplierons encore Dieu de nous exaucer.
Je partageai le repas de M. Dupont. Sa causerie fut charmante comme celle d'un homme du monde qui aurait voyagé parmi le peuple des Saints et dans la compagnie des célestes Esprits .
Après le dîner, il me fit de nouvelles onctions, également inutiles.
Le bon M. Dupont était affligé, mais ni sa foi, ni sa ferme espérance ne s'inquiétaient de cette apparente rigueur de la Miséricorde divine.
— Ne vous troublez point, me dit-il. Voici un petit flacon d'huile de la sainte Face. Nous considérerons ce qui vient de se passer comme le commencement d'une Neuvaine. Vous vous ferez vous-même des onctions et vous vous unirez aux prières qui ont lieu ici de onze heures à deux heures. Chaque jour je prierai pour vous.
Nous nous quittâmes. Il me permit de l'embrasser. Le soir même je rentrai à Paris.
Le lendemain à mon lever, je fis les onctions, puis je sortis.
Or, dans les commencements de l'après-midi, comme j'allais à mes affaires et me trouvais en pleine rue, je sentis
subitement toute lourdeur disparaître, et les puissantes effluves de la santé et de la force pénétrer sous mes paupières et revivifier muscles et nerfs, dans les régions voisines de l'œil.
La grâce céleste venait tout à coup de descendre à flots précipités, semblable à ces pluies d'été longtemps invoquées qui, alors qu'on ne les attend plus, tombent comme un torrent sur la terre joyeuse. . .
La promesse que m'avait faite M. Dupont se présenta aussitôt à mon esprit ; et j'eus comme l'intuition que le Serviteur de Dieu était en ce moment à genoux et qu'il priait pour moi