LE TEMOIGNAGE
Dans la lettre succincte que j'avais adressée à M. l'abbé Peyramale, curé de Lourdes, pour l'informer de ma miraculeuse guérison, je lui avais annoncé pour un peu plus tard une relation, aussi complète que possible, dés circonstances diverses dans lesquelles elle s'était produite. J'écrivis donc ce récit.
Mais il en est des événements humains comme des ondulations des coteaux et de l'aspect des paysages : certaines grandes lignes, la vraie disposition des choses et leurs rapports réciproques, l'importance de tel détail, la saisissante harmonie de l'ensemble, ne s'aperçoivent qu'à distance. En outre la marche progressive du temps amène parfois des faits nouveaux qui éclairent d'un jour inattendu les faits du passé et qui en déterminent le réel caractère .
Ce n'était notamment qu'à la lumière de sa destinée future que je devais comprendre en toute clarté le dessein formel que Dieu avait eu en faisant du jeune Polonais Wladimir l'occasion et la cause de mon voyage à Paris, et par suite l'auteur premier de ma rencontre avec Freycinet, en la fête bénie des Anges Gardiens. Aussi, dans ma relation.
ii'eus-je même point la pensée de remonter jusqu'à ce point d'origine, — sans intérêt et sans portée, me semblait-il.
Je me bornai par conséquent à raconter l'action directe de Freycinet, telle qu'on vient de la lire, et l'épisode de M.Dupont
Il est superihi de dire que j'apportai à cette déposition écrite le soin scrupuleux que méritait la gravité d'un événement aussi important que celui dont j'avais à rendre compte. Mais, pour plus de sûreté, je voulus en soumettre le texte, phrase par phrase, à Freycinet et à M. Dupont.
— Tout est exact, me dit Freycinet et je n'ai absolument rien ni à reprendre ni à rectifier : c'est une photographie. Seulement il y a çà et là quelques mots que je te prierai de supprimer : ils n'ajoutent d'ailleurs rien au fond du récit et me semblent inutiles ou hors du sujet.
Je me fis un plaisir de le satisfaire et je raturai ce qu'il désira.
De plus, bien que sa part dans maguérison extraordinaire ne fût un secret pour personne, bien que dans le cercle assez étendu de nos amis communs il aimât à raconter luimême ou à me faire raconter ce fait, je ne crus point nécessaire d'écrire son nom et ne le désignai que sous l'appellation de « M. de*** »
Ce nom qui m'est toujours cher, et qui — malgré bien des divergences survenues dans nos façons de voir, de comprendre et d'agir — ne cessera jamais de réveiller en mon cœur le souvenir d'une éternelle gratitude, ce nom, je ne l'imprime présentement que parce que, depuis cette époque lointaine, il a été divulgué en dehors de moi par toute la presse des deux continents et publié par conséquent des millions et des millions de fois. En outre, les adjonctions imaginaires et les circonstances controuvées dont on a entouré cet épisode de ma vie m'ont imposé le devoir, comme homme et comme historien, de rétablir chaque détail dans son exacte nuance.
Je me rendis à Tours pour communiquer aussi mon manuscrit à M. Dupont.
En lisant à haute voix à mon vénérable auditeur le récit de mon entrevue avec lui, je n'avais aucunement, ainsi qu'on le conçoit, à lui soumettre le portrait que je faisais de sa personne, non plus que telles ou telles de mes réflexions qui eussent pu blesser son humilité... Mais peut-être devinat-il ce que je lui cachais.
Après m'a voir écouté avec grande attention, le saint vieillard me dit :
— Rien n'est plus rigoureusement véridique que l'incident que vous relatez. Je viens de reconnaître, en vous entendant, mes paroles textuelles et les vôtres. Vous avez été le rapporteur loyal de ce qui s'est passé ici.
Cette totale approbation m'eût fait un plaisir sans mélange, si le ton même qu'avait le bon M. Dupont en s' exprimant ainsi, ne m'eût inquiété sur ce qui allait suivre.
— Et cependant, ajouta- t-il, je vous demande avec instance de supprimer de votre récit la mention de cet incident. Vous n'avez à parler que du Miracle accompli par Notre-Dame de Lourdes...
— C'est impossible! m'écriai-je. Bien que Notre-Dame de Lourdes m'ait en effet guéri, et cela sans aucune rechute, il n'en est pas moins vrai que cette sourde menace après une faute, et la disparition subite de cette menace le lendemain de ma visite chez vous, sont des faits surnaturels trop étroitement liés à l'événement principal pour que j'aie le droit de les omettre, même sur votre pressante requête.
— Il le faut pourtant , reprit-il avec fermeté. Votre relation, qui ne peut manquer d'être publiée, fera le plus
grand bien et portera au loin la gloire de Notre-Dame de Lourdes.
— Mais alors pourquoi ne pas comprendre dans cet exposé historique ma station devant la sainte Face vénérée ici? N'est-ce point aussi la vérité? et cette vérité ne pourrait-elle pas de même faire du bien à un grand nombre d'âmes ?
— Le Seigneur a ses voies diverses, répondit-il. Les Apparitions de Lourdes ont, dès le principe, attiré l'attention publique; la presse chrétienne, et plus tard le Mandement de l'Évêque de Tarbes, les ont fait connaître; des polémiques ont été engagées.... Il en a été tout autrement de ce qui s'accomplit dans ma pauvre maison. C'est en dehors des journaux et des livres, c'est par des confidences d'âme, à âme que, parmi les humbles et les petits, s'est peu à peu répandue cette dévotion à la sainte Face. Je désire, et Dieu veut Je le crois, que cela continue ainsi : — du moins jusqu'à nouvel ordre. Il y a, dit l'Écriture, le temps de se taire et le temps de parler. Nous sommes aujourd'hui au premier temps.
Comme j'insistais encore, il leva la main; et me montrant la blanche et douce lumière qui brûlait devant la sainte Face :
— La publicité éteindrait cette lampe, me dit-il simplement.
— A Dieu ne plaise ! je supprimerai tout ce que vous voudrez... Mais j'espère bien que l'heure arrivera de rétablir ce que vous me condamnez aujourd'hui à renfermer dans le silence.
— Oui. Et quand cette heure sonnera, vous serez libre : mais d'ici-là contentez-vous d'indiquer, par certains signes typographiques, que vous avez fait une suppression et qu'il manque quelque chose à votre texte primitif.
Et voilà pourquoi, dans toutes les éditions de Notre-Da7ne de Lourdes, le long paragraphe qui concerne M. Dupont a été remplacé par deux lignes de points, afin de faire com-
prendre au lecteur qu'il y a dans ce chapitre de mon livre une lacune volontaire. Cette lacune, le moment est venu de la combler.
in
Ayant laissé au saint homme de Tours une copie du manuscrit que je lui avais lu, j'envoyai alors à Lourdes ma relation authentique, ainsi vérifiée et revue successivement par Freycinet et par M. Dupont (1).
M. le curé Peyramale fut, paraît-il, très ému par ce récit, Et sous le coup de cette émotion, il eut comme un pressentiment de l'avenir. Étant aUé ce jour-là ou le lendemain à l'hospice de Lourdes, chez les bonnes Sœurs de Nevers qui y soignent les malades et y font l'école aux enfants, il leur donna lecture de ces quelques pages.
Puis, se recueillant un instant, il prononça, de sa voix grave et ferme, cette parole qui les frappa, — parole répétée souvent par celles qui l'ont entendue, car elles se plaisent à en témoigner ;
(1) Cette copie, remise par moi à M. Dupont, devait, après son décès, être retrouvée dans ses papiers par son biographe, M. l'abbé Janvier, lequel en a publié, il y a quatre ans, un assez long fragment dans la Vie de cet homme de Dieu, tome II, pages 309 à 315 (édition de 1879j, p. 289 à 295 de l'édition in-12 de 1882, et p. 334 à 342 de l'édition abrégée.
M. l'abbé Janvier a cité fort exactement ce fragment, mais il a commis une considérable et complète erreur en appelant mon état une re. chute, erreur qu'il se propose de rectifier dans les éditions suivantes. Nulle rechute, grâce au Ciel, n'avait eu lieu et mon récit indique avec la plus religieuse précision cette nuance capitale. L'inquiétante lourdeur survenue à la suite d'une faute ne m'empêchait en aucune manière ni de lire ni d'écrire, et ne troublait pas le moins du monde ma vue. Ce n'était, comme je l'ai expliqué plus haut, qu'une sorte de menace faite pour m'alarmer et pour me prémunir contre tout acte d'ingratitude. Ma maladie avait été totalement guérie par Notre-Dame de Lourdes et n'a jamais reparu.
— Voilà l'homme qui sera Thistorien de Notre-Dame de Lourdes! La sainte Vierge l'a guéri pour cela. Elle vient de se le choisir (1).
Peu de jours après mon retour de Solesmes et mon voyage de Tours, j'étais parti pour Rome où j'avais retrouvé mon ami V^ladimir....
Quels mois charmants nous passâmes ensemble. Que de pensées échangées ! que d'intimes épanchements ! Que de verve et d'intelligence exquise, que d'amabilité et de grâce de sa part ! que d'abandon et de joie de la mienne I...,
Pourquoi faut-il, hélas! que les plus beaux rêves aient un réveil et que les plus belles journées soient quelquefois sans lendemain? Pourquoi faut-il que les esprits les plus harmonieusement unis, puissent, à une heure fatale, rencontrer quelque discordance? Pourquoi faut-il que les amitiés de jeunesse ne résistent point toujours à l'épreuve des lointaines séparations et du temps? Pourquoi faut-il que les unes se brisent et que d'autres se dénouent? La Providence ne nous avait-elle si étroitement rapprochés que pour em-
(1) Bernadette (Sœur Marie-Bernard), livre II.
ployer mon ami de Rome à remplir dans l'événement miraculeux le rôle marqué par elle?.... Je ne sais. '
Les chaleurs de l'été me ramenèrent en France et je quittai la capitale du monde chrétien. Je n'y suis plus revenu depuis cette époque.... L'estime et l' affection profonde demeurèrent sans doute entre Wladimir et moi, mais cette intimité charmante dont les rayons avaient illuminé nos cœurs ne sut point être éternelle. Elle fut un printemps sans été, une aube sans plein midi.
Ainsi, dans les vastes plaines des pays Slaves, l'horizon s'éclaire peu à peu, ainsi la nuit disparaît, ainsi se lève la lumière grandissante. Le voyageur joyeux se met en marche et se promet le jour... Détrompe-toi, voyageur! voici que les ombres redescendent : c'est l'aurore boréale ; et ce que tu avais pris pour la clarté naissante du soleil, n'était que )e fuyant météore de ces régions....
LE CARDINAL CZACKI