DE L'ASSOMPTION
A M. HENRI LASSERRE
Monsieur^
Le récit que vous vene-^ d'écrire et que vous allers publier a fait revivre en nous le souvenir des plus douces et des plus puissantes émotions de notre vie.
Nul de nous assurément ne peut accepter ce que vous dites de trop bienveillant sur son compte personnel ; mais tout en protestant sur ce point, nous considérons commue un devoir de vous adresser le témoignage public de la totale exactitude des faits que vous raconter et que vous présenter dans leur logique et providentiel enchaînement. Tout en est vrai., l'ensemble général, la physionomie et le détail.
DE Mus Y, Curé de Chagny, Abbé J. Antoine, Directeur de la maîtrise de Chaulïailles.
Geneviève de Musy.
Chagny, le 20 f écrier 1882.
QUELQUES lieues d'Autun, sur les bords d'une eau courante, au milieu des arbres verts, des grands tilleuls et des chênes séculaires, se "^^-^ dresse un antique et vaste manoir aux lignes austères : c'est le château de Digoine. Le passant qui arrête son regard sur ses murailles noircies par la vétusté, sur ses solides tours, sur les gothiques vitraux de sa chapelle, croit avoir la vague vision d'un temps disparu. Et l'impression
du passant n'est point trompeuse. A l'ombre de ces vieux arbres, et dans l'enceinte de ces vieux murs, revivent de vieilles mœurs et des vertus d'autrefois.
Ce manoir est l'habitation patrimoniale des comtes de Musy.
En 1870, la famille se composait des parents, — nous^ allions dire des patriarches, — M. le comte et M""' la comtesse de Musy : de leur descendance, groupée tout entière autour d'eux, et de quinze à vingt serviteurs.
Cette descendance comprenait deux générations : — Le fils aîné, Humbert de Musy, son frère Victor et sa sœur Geneviève, formaient la première ; — les enfants d'Humbert, Marie et Symphorien, encore adolescents, formaient la seconde.
Une place était vide au foj^er, la jeune femme de M. Humbert de Musy était morte il y avait déjà plusieurs années, laissant dans le cœur de son mari un deuil inconsolable. La santé de ce dernier resta pour jamais ébranlée par suite des nuits incessantes qu'il avait passées sans sommeil au chevet de l'épouse, disputant inutilement à la mort celle qu'il aimait plus que lui-même. Il était voûté avant l'âge et atteint, dans tous les membres, de douleurs articulaires qui ne le quittaient jamais.
Son état cependant, bien que souvent des plus pénibles, était relativement supportable à côté des cruelles infirmités de son frère plus jeune.
C'est l'histoire de ce plus jeune frère que nous allons raconter.
Durant sa première enfance, Victor de Musy avait été assez robuste. C'était un garçon de haute taille, aux traits superbes et accentués, qui rappelaient, mais avec une
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auréole de pure candeur et de bonté profonde, le type célèbre des Bonaparte. Elancé, agile, bien découplé, apte à tout exercice, il -semblait promettre un avenir de vigueur. Mais vers l'âge de dix-sept ans sa santé se troubla, s'altéra, se perdit. Bien que conservant extérieurement sa forte apparence, il était devenu languissant. Tantôt les reins, tantôt les yeux, tantôt les jambes le faisaient souffrir. Il supportait vaillamment tous ces maux et puisait, dans l'habitude de la douleur et dans la vie sédentaire qu'elle le -contraignait parfois à garder, une précoce maturité. Il priait, il méditait, il lisait les livres qui conduisent à Dieu. De sorte qu'un jour le jeune comte dit à ses parents :
— Le Seigneur m'appelle : je veux être prêtre.
La famille était trop chrétienne pour s'opposer à cette vocation de son fils bien- aimé. Mais le père jugea prudent et sage de la soumettre à l'épreuve du temps, et il demeura deux ans avant de donner son adhésion. Après ce laps écoulé, la maladie, s'étant aggravée, devint un obstacle. Le prêtre est un soldat, et, autant que possible, l'Eglise n'accepte dans sa milice que des hommes qui puissent porter les fatigues multiples de l'apostolat. Victor semblait à jamais incapable d'assumer un tel fardeau sur ses épaules. Son corps était aussi impuissant que sa volonté était énergique.
Donc on hésita longtemps à l'admettre au Séminaire ; et •ce ne fut qu'après un mieux plus accentué et sur ses très pressantes sollicitations, que [les portes lui en furent ouvertes. Il entra, en 1851, au séminaire d'Annecy.
Il y était à peine depuis quelques mois qu'il commença à ressentir les atteintes d'un mal qui devait peu à peu envahû* tous ses membres. Ce mal n'était autre qu'une altération des enveloppes de la moelle épinière.
Ceux mêmes qui ne connaissent point la médecine savent que les affections de cette nature produisent presque toujours, en quelque partie de l'organisme humain, les paralysies les plus graves .
Dans la circonstance, la paralysie se porta tout d'abord sur le larynx, et l'extinction de la voix fut complète. Le jeune homme dut quitter Annecy et retourner dans sa famille.
L'ardeur de son désir de se vouer à Dieu, sa foi et sa piété ne faisaient qu'augmenter et se tremper dans ses épreuves. Plusieurs années s'écoulèrent ainsi.
A la suite d'un pèlerinage à Tours, à la suite de ferventes prières devant la sainte Face, vénérée chez M. Dupont, la voix revint à l'état normal, et Victor profita de sa guérison pour reprendre aussitôt le cours interrompu de ses études, non plus à Annecy, — dont il était bon d'éviter le climat rigoureux, — mais au séminaire de Sahit-Sulpice à Paris.
La santé, qu'il avait ainsi recouvrée sur un point, ne tarda pas à péricliter sur d'autres. Durant son séjour à Saint-Sulpice, sa vue s'affaiblit tellement qu'il ne put recevoir les saints Ordres dans les conditions ordinaires. Sa ferveur extrême, sa haute instruction, les signes manifestes de sa vocation, ne permettant pas de lui refuser dans les rangs de la cléricature l'humble place qu'il sollicitait, on lui conféra le sous-diaconat, mais avec la très exceptionnelle dispense du Bréviaire, dont l'obligation disciplinaire fut commuée en celle de réciter chaque jour le saint Rosaire. Puis, comme si la lumière physique diminuait en lui à mesure que grandissait la lumière religieuse et qu'il s'élevait graduellement vers le sanctuaire du Soleil de justice, voici que, quand il fut ordonné prêtre, le 24 septembre 1859, à l'âge de trente et un ans, ses yeux étaient si malades, qu'il fallut aller encore au delà de la dispense du Bréviaire. Dans l'impossibilité où il se trouvait de lire les gros caractères du Missel, il fut autorisé à ne dire qu'une seule Messe, toujours la même qu'il savait par cœur, la Messe : Salve, sancta Parens, eniœa puerpera Regem. C'était la Messe de la Sainte Vierge, Mère de Dieu et Consolatrice des affligés .
Quelle fête fut pour lui la célébration de cette messe ! Elle eut lieu dans la chapelle de Digoine, le lendemain de son ordination. Jamais vainqueur parvenant, après mille fatigues et mille combats, à entrer dans la capitale conquise, jamais roi, gravissant les marches d'un trône longtemps disputé, ne fut plus heureux et plus rayonnant que le jeune prêtre montant pour la première fois à l'autel.
M. L A'îBE DE MUSY, JEUNE
M™® de Musy, sa mère, avait en sa possession une relique à laquelle elle attachait un prix Inestimable. C'était l'amict d'un prêtre illustre de notre siècle, proclamé Vénérable par la voix de l'Église (1). L'abbé de Musy tint à
(1), L'amict est la première pièce du vêtement liturgique que revêt le prêtre pour la célébration du Saint Sacrifice. C'est une sorte de mantelet de toile, dont la partie supérieure entoure le cou et dont la partie inférieure couvre les épaules et le dos.
Durant une retraite que M^io de Musy avait faite à Ars, cet amict lui avait été donné, après de vives instances, par l'homme de Dieu, qui avait pour elle une respectueuse amitié et qui la considérait comme une âme prédestinée.
associer ce pieux souvenir à la solennité de son entrée dans les fonctions sacerdotales, et il voulut célébrer sa première messe, revêtu de l'amict du Curé d'Ars.
Donc, arrivé au terme suprême de son ambition d'enfance et de jeunesse, il consacrait chaque matin le corps du Seigneur dans la Chapelle du château paternel . Il distribuait le Pain de vie à ceux dont il avait reçu le jour et aux serviteurs, courbés par l'âge, qui avaient jadis veillé sur son berceau. Sa mère, son père, son frère, sa sœur, puis la vieille majordome Claudine et toute la domesticité, communiaient de sa main. Impuissant à administrer une cure ordinaire, il avait pour paroisse le cercle étroit, mais si doux, de sa propre famille. Filiale et fraternelle compensation !
Mais, hélas I en 1862, deux ans seulement après sa prêtrise, ses jambes, atteintes à leur tour, devinrent inertes et immobiles. L'abbé de Musy ne pouvant plus ni monter au sanctuaire, ni même se tenir debout avec l'aide d'un domestique, fut contraint, dès ce moment, à ne plus offrir le Saint Sacrifice. La paralysie, poursuivant sa marche, venait de l'arracher à la Terre promise et de l'exiler de TAutel. Il avait alors trente-quatre ans. Contrairement à l'ordre accoutumé d'ici-bas, sa jeunesse avait été pour lui la décroissance progressive de la vie. A l'âge où l'homme entre dans sa force, il était entré dans l'infirmité.
Toujours, lorsqu'il est question des misères diverses qui accablent ici-bas la créature humaine, l'esprit se reporte naturellement vers le type biblique des grandes souffrances. Mais il faut bien reconnaître que, moins infortuné que Job, M. l'abbé de Musy n'avait point à subir comme le patriarche
de ridumée, l'abandon et le reniement de ceux qui lui étaient chers.
Autour de sa personne, autour de ses douleurs, une famille exquise adoucissait pour lui toutes les amertumes de répreuve, et, si nous osions hasarder cette comparaison, faisait à sa précoce infortune comme un moelleux oreiller, comme un lit de repos, de soulagement et de paix.
Dans cette famille, une physionomie commandait particulièrement le respect et attirait l'attention. La faire connaître aux lecteurs de ce récit est le seul moyen de les initier à la vie intime du château de Digoine.
Mme de Musy, âgée alors d'environ soixante - cinq ans, était la Femme forte de l'Ancien Testament, mais avec toutes les pieuses tendresses et les ardentes charités de la Chrétienne des temps nouveaux. Orabat et laborabat.
Elle vivait pour Dieu et Dieu vivait en elle. Le rayonnement, nous allions dire l'auréole de ses vertus, illuminait cet antique manoir et tout ce petit coin de terre bourguignonne situé à son entour. La mère du prêtre paralytique réalisait en notre siècle le type religieux de la châtelaine, tel que, dans les vieux burgs féodaux du moyen âge, la Vie des Saints et la Légende d'Or nous le montrent parfois.
Avant toutes choses, elle faisait le bonheur de son mari. « La Femme forte, dit l'Écriture, est la joie de son époux
MADAME DE MUsY
et elle remplira d'une sérénité profonde toutes les années de sa vie. » Depuis un demi-siècle, au foyer du comte de Musy s'accomplissait cette douce prophétie des Saintes Lettres.
Elle avait élevé dans l'amour du Seigneur et du prochain ses deux fils et sa fille et veillait avec une semblable sollicitude sur les nombreux serviteurs qu'elle avait sous son patronage et qui formaient, pour elle, comme le second deeré de la famille. Si ses enfants l'aimaient comme une mère, ses serviteurs l'aimaient comme une aïeule. Tous la vénéraient ; et chacun, en quelque sorte imprégné d'elle et devinant sa pensée, lui obéissait à toute heure du jour, sans que jamais elle eût à commander. C'était le règne de l'esprit et l'empire de l'amour.
De même qu'Elisabeth de Hongrie, elle avait la passion des indigents et des malheureux. Après la prière, la messe et la méditation, elle inaugurait toutes ses journées par le touchant exercice des œuvres de miséricorde.
Dès dix heures du matin, on voyait se diriger vers le seuil du Château les pauvres et les souffrants qui avaient besoin d'ehe.
— Je viens de frapper à la porte de Dieu, se disait- elle alors en sortant de l'Oraison : voici maintenant que c'est Dieu qui frappe à ma porte !
Il y avait là des nécessiteux de toute sorte . A celui-ci il fallait un vêtement chaud pour l'hiver ; à celui-là du bouillon, de la viande ou un médicament pour quelque malade demeuré au logis ; à telle autre une layette ; à plusieurs, arrivés en boitant ou le bras en écharpe, un pansement et des soins matériels.
Mme de Musy avait non seulement voulu posséder une pharmacie pour distribuer les remèdes, mais encore, résolue à se donner elle-même, elle avait, dès sa jeunesse, appris avec un soin extrême et une rare perfection, les premiers secrets de l'art de guérir. Nul mieux qu'elle ne s'entendait
à indiquer un antidote à la fièvre, un rafraîchissement aux maladives ardeurs. Toute souffrance trouvait auprès d'elle le spécifique qu'il fallait employer; elle le savait et elle l'avait ; elle l'ordonnait et le donnait. Bien plus, elle faisait de ses nobles mains les servantes de la douleur, s'appliquant à bander les plaies, à soigner les ulcères, à épandre sur toute blessure le baume bienfaisant qui devait la calmer d'abord et la conduire ensuite à la guérison.
. Ceignant autour de ses reins le tablier de l'infirmière et de la Sœur de charité, elle prenait tour à tour dans sa trousse, tantôt les ciseaux pour couper les chairs mortes ou le nitrate d'argent pour les brûler, tantôt les courbes aiguilles pour coudre et rejoindre les chairs vivantes. Elle accomplissait toutes ces choses avec un religieux recueillement et le sentiment d'une pitié profonde. Rien n'égalait, dans ce pieux office, la fermeté et la douceur de ses opérations et de ses pansements. Elle avait, si l'on peut s'exprimer ainsi, la dextérité de l'amour : la délicatesse de son âme avait passé dans ses doigts.
Dans certains cas, elle disait :
— Le mal que vous avez là est au-dessus de ma portée. Il faudrait voir le Médecin. Asseyez- vous et chauffez- vous ; je vais l'envoyer chercher.
Et le docteur arrivait ; et l'admirable infirmière s'instruisait encore à son école.
De tous les environs et à plusieurs lieues à la ronde, laboureurs et vignerons à qui il était survenu quelque accident, coupure ou foulure, accouraient à cette Providence.
— Où donc allez-vous ainsi, mon brave homme ? demandait-on.
— Je vais me guérir chez « la Bonne Dame ! »
« La Bonne Dame ! » c'était le nom, l'unique nom, par lequel on la désignait dans toute l'étendue de ce pays... On demande parfois ce que c'est que la gloire? La vraie gloire, la voilà !
Mme de Musy avait un lieutenant, un bras droit, un aide semblable à elle-même. C'était la vieille Claudine. Après le pansement et sur un signe de sa maîtresse, Claudine allait chercher dans ses vastes magasins et inépuisables placards, les vêtements, le linge, les provisions, — autres remèdes, remèdes au grand mal de misère ! — qu'elle distribuait avec juste discernement et équitable sagesse.
Beaucoup de ces indigents portaient des paniers déjà p leins qu'ils vidaient sur la table de la traditionnelle Claudine. Tandis que partout ailleurs ils demandaient l'aumône, voici que, à cette porte si charitable, ils venaient opérer un échange. La « Bonne Dame » avait trouvé moyen de faire travailler, sans fatigue et pour le bien, les plus faibles même •de ces déshérités d'ici-bas. Elle leur avait enseigné à connaître un certain nombre de plantes médicinales et leur avait dit : « — Ramassez-les quand vous les rencontrerez sur votre chemin et puis apportez-les-moi. Et c'est ainsi que vous, qui êtes pauvres, vous exercerez la charité à l'égard •des pauvres. »
Donc, ils faisaient collection de simples. Puis, s'en retoui^ nant avec leur panier, garni au centuple de succulentes denrées en place de l'herbe des champs, ayant reçu en outre fun très cordial « grand merci », ces mendiants quittaient le
Château, non sans quelque fastueuse apparence de bienfaiteurs publics.
Quiconque avait besoin,'' quiconque soufïrait, quelle que fût sa croyance ou son incroyance, sa conduite ou son inconduite, avait accès près de la « Bonne Dame » :
— Notre-Seigneur, répétait-elle souvent, n'a pas fait de distinction entre les pauvres « dignes » et les pauvres « indignes ». Il suffit qu'ils soient malheureux pour qu'on doive les secourir. Dieu seul est juge!
« Dieu seul est juge ! » Cette pensée qui dirigeait ses actes réglait aussi ses paroles, et jusqu'à son silence. Malgré la profondeur de ses sentiments et de ses convictions, malgré l'ardente vivacité de sa nature, on ne l'entendit jamais dire du mal, ni des adversaires de ses idées, ni de ceux qui étaient hors de la voie qu'elle suivait elle-même, ni même, chose plus rare encore dans le monde, de ses voisins, de ses connaissances et de ses amis. La Médisance, les commentaires sur les affaires du prochain, sur ses travers et ses défectuosités, les récriminations, les blâmes, tous ces péchés^ de la langue, qui costituent le fond de la plupart des conversations de province, n'avaient point entrée au château de Digoine.
M™® de Musy souffrait cruellement, elle bouillonnait en elle-même à toute parole offensant autrui, mais elle sedominait assez pour ne se point troubler et p our ne rien troubler. Et lorsque les propos de quelques visiteurs ou visiteuses inclinaient vers cette pente, la dame du logis, continuant de parfiler sa charpie ou de coudre le vêtement qu'elle faisait pour les pauvres, gardait un silence profond, un silence tellement profond, qu'il se comprenait et s'entendait en quelque sorte comme un cri, à la fois muet et retentissant, comme la voix incompressible de la conscience.... Après quoi, rentrant dans le dialogue par une transition
aimable, anecdote intéressante ou [réflexion philosophique, elle donnait très simplement un autre tour à l'entretien, sans avoir en rien manqué à la courtoisie envers les personnes présentes, pour maintenir les droits de la charité envers les personnes absentes. Au lieu de chasser à grand fracas la Médisance, elle réconduisait poliment, l'accompagnant de la meilleure grâce jusques à la porte, et lui disant <( adieu », mais sans jamais ajouter « au revoir ».
D'une intelligence naturellement remarquable et merveilleusement cultivée, elle était maîtresse dans l'art de converser. Elle se prêtait à la plaisanterie, et savait sourire ; mais le fond de son âme était grave ; et elle aimait, sur toutes choses, à ramener la causerie vers les hauts horizons de la religion et de la philosophie.
Nombre d'âmes dans l'angoisse, nombre d'esprits dans l'embarras, avaient recours à ses conseils. Et, dans cet ordre aussi, elle était une habile et délicate infirmière, une aumônière inépuisable. Les infortunes qui se cachent sous la soie et l'or n'étaient pas moins efficacement secourues par elle, que les misères matérielles que laissent voir les haillons.
Le petit royaume de Digoine était digne d'une telle Reine.
M» de Musy était un de ces hommes que l'Ecriture désigne habituellement par un seul mot très court et très grand : c'était « un Juste », sous le regard de Dieu.
Humbert, Victor et Geneviève avaient été élevés à cette noble école de christianisme et de vertu ; et la génération suivante, composée des deux enfants d'Humbert, Marie et Symphorien, se formait peu à peu à la lumière de ces exemples.
Dans la maison, et faisant partie de la famille, se trouvait aussi un ami, nous allions presque dire un fils adoptif,
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que la Providence avait conduit sous ce toit béni et que tous affectionnaient vivement. Il se nommait l'abbé Antoine.
Jadis, durant un séjour à Evreux auprès de Mgr Devoucoux, avec lequel il était en relation d'amitié, Victor de Musy, déjà malade des yeux, avait pris pour lecteur un enfant auquel il s'était attaché et dont il avait fait faire l'éducation. Cet enfant, ayant grandi, entendit en lui-même l'appel du Seigneur, entra au Séminaire de Saint-Sulpice et reçut les saints Ordres. C'était le jeune abbé dont nous parlons. Il remplissait les fonctions de secrétaire auprès du prêtre paralytique.
Le pauvre malade était le centre de toutes les sollicitudes de ce groupe d'âmes d'élite . Que de soins attentifs ! Que de prières pour sa guérison !...
Bien que la Médecine eût constaté de la façon la plus positive une paralysie incurable, on se prenait parfois à rappeler un souvenir déjà éloigné dont on essayait de tirer un germe d'espérance.
Dans les commencements de cette maladie (il y avait bien longtemps de cela), Mlle Geneviève avait fait un pèlerinage à Ars.